Raisonnable et humain

"Efforce-toi d'être raisonnable et humain."J'aime beaucoup cette phrase, adressée à Axel Kahn par son père, peu avant la disparition de ce dernier. Bien sûr, elle peut, comme toute parole, être interprétée à l'infini ; et, bien sûr, c'est ce que je choisis d'y voir que j'admire. J'y vois un mot d'ordre pour toute action éducative.

"Raisonnable", et non pas "rationnel". parce qu'être pleinement rationnel, c'est impossible, et, d'ailleurs, non souhaitable. Mais, "accessible à la raison", on peut toujours s'efforcer de l'être, ou de le redevenir. Le suffixe "able" désigne un potentiel, un devenir possible : quoi de plus pertinent aux actions d'éducation ?

"Humain", cela m'évoque toujours l'admirable inchoatif imaginé par Michel Serres : l'hominescence. Il dit que tout être humain reste "inachevé" jusqu'à sa mort, parce qu'aucun humain n'a jamais développé la totalité de ses possibles, de ses éventuels, de ses souhaitables. Parce que l'espèce humaine, elle aussi, demeurera inachevée, elle qui n'a jamais cessé d'innover, d'inventer, d'élaborer, d'imaginer. Sapiens sapiens disparaîtra, comme chaque humain disparaît, encore riche de floraisons virtuelles.

L'éducation, c'est l'aide apportée aux déhiscences, aux inflorescences, aux arborescences. Elle provient, et de l'être en développement lui-même, qui veut croître et s'accomplir ; de ceux qui l'aiment ; de ceux qui se savent responsables avec lui de ses succès et de ses échecs ; et de tous ceux qui, agissant de concert avec lui ou s'opposant à lui, l'aident, le poussent, sans toujours le savoir, à devenir lui-même.

L'éducation rencontre des obstacles et connaît des chances, , est perturbée par des drames petits ou grands, subit des hasards ou en profite. Elle modifie le jeu des trois indissociables facettes de l'activité humaine :praxis, pathos, gnosis. Ou, pour le formuler autrement, d'une manière que j'aime moins parce que réifiante, les savoir-faire, les savoir être, les savoirs. Comment les actions éducatives peuvent-elles bénéficier des efforts vers le raisonnable et l'humain ?

1/en soulignant la nouveauté toujours renaissante de chaque histoire biographique et/ou sociétale. En reconnaissant qu'il ne saurait y avoir, en la matière, de modèle achevé, de mécanismes décrits une fois pour toutes, de prédictions fiables. L'éducation est invention, elle est création ; c'est peut-être pour cela qu'on a dit qu'elle était un art.

2/en ne renonçant jamais à s'assurer des conditions les plus favorables : richesse et diversité des activités, des lieux et des temps, des tâches, rôles, statuts à assumer et permuter, des objectifs auxquels adhérer, ou des horizons vers lesquels espérer.

3/en s'armant de toutes les connaissances, de toutes les techniques, en se dotant des dispositifs disponibles, sans jamais s'y fier exclusivement.

4/ en demeurant toujoursvigilant, attentif aux hasards et aux aléas ; en s'évertuant à les utiliser au lieu de les subir.

5/ en s'évertuant à demeurer, au maximum, et ambitieux, et modeste.

Tout être humain, parce qu'il est et restera à jamais unique, peut et se doit d'apporter à ses congénères ce que nul autre n'aurait pu leur offrir. Tout groupe humain, parce qu'il est une multiplicité d'originalités ; parce qu'il sécrète un réseau d'interactions hypercomplexe ; parce qu'il voit évoluer en son sein des formes toujours renouvelées d'avec-contre, est un milieu riche d'occasions et de moyens d'éducation. Chacun peut y être partie prenante, sujet, acteur et auteur de l'éducation de soi-même et des autres.

Une conséquence importante: si nous ne voulons pas être dévorés par notre propre création du monde culturel humain,trop rapide et trop puissante jusqu'à ce jour pour que nous puissions l'organiser et la piloter, nous n'avons de recours que dans l'éducation de tous par tous.

Les inventeurs-producteurs-transformateurs-transporteurs-distributeurs-usagers-consommateurs de biens et de services ont l'économie qu'ils bâtissent. Les citoyens-électeurs-acteurs sociaux-producteurs -transmetteurs d'idées ont les gouvernements qu'ils acceptent ou élisent. Mais ceci est une autre histoire...

NB. ce texte clôt la série de quatre annoncée, à propos des conditions les plus générales de l'éducation. On a pu voir que l'examen des problèmes concrets, des srtuctures, fonctionnements   et textes existants en sont volontairement absents. C'est un point de vue d'anthropologie générale qui y est délibérément adopté. Les liens entre ces idées et l'actualité seront aisés à apercevoir...

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