Les leçons d'une étrange victoire

Les élections législatives britanniques ont connu, jeudi 6 mai, une issue annoncée depuis fort longtemps, à savoir un parlement sans majorité, mais qui semble néanmoins douloureuse à accepter aussi bien pour l'électorat que pour la classe politique.

Nick-Clegg-and-David-Came-006.jpgLes élections législatives britanniques ont connu, jeudi 6 mai, une issue annoncée depuis fort longtemps, à savoir un parlement sans majorité, mais qui semble néanmoins douloureuse à accepter aussi bien pour l'électorat que pour la classe politique.

Comme chacun le sait désormais, le nouveau parlement sera composé de 306 députés conservateurs, 258 travaillistes, 57 libéraux-démocrates et 28 éparpillés dans ce que l’on appelle les petits partis.

 

 

1- La justesse des sondages

 

Cette élection a, tout d’abord, consacré le travail de bon nombre d’instituts de sondage, en particulier de Ipsos Mori qui, dès mercredi 5 mai, annonçait très précisément la répartition 36%, 29% et 23%. Il convient que je batte bruyamment ma coulpe, puisque, dans le fil d’Election Night, j’ironisais sur cette prévision relayée par le Telegraph, que je prenais pour un vœu pieux, car elle ne semblait pas refléter l’évolution des électeurs britanniques. La suite a prouvé que ce n’était pas le cas. Si les mêmes instituts peuvent se targuer d’une victoire, ils sont bien les seuls.

 

2- L’inanité du blairisme et du New Labour

 

En effet, si la défaite des travaillistes est avant tout celle de leur entêté leader, Gordon Brown, on peut cependant aisément considérer que le travail de destruction du parti travailliste a été largement assuré par son prédécesseur. Lorsque, le 2 mai 1997, Tony Blair est arrivé au pouvoir, il a suscité, parmi ses compatriotes d’immenses espoirs, qui ont été très rapidement déçus. Sa campagne avait été fondée sur ce qui ressemblait à une nouvelle enseigne, New Labour, qui a montré très vite un vide idéologique sidéral.

 

On ne sait toujours pas, treize ans plus tard, ce qu’englobe cette collocation fumeuse qui ressemble surtout, aujourd’hui, à un oxymore, car le Royaume-Uni n’a rien vu de New dans tout ce que Blair a entrepris. Le slogan de la campagne euphorique de 1997 était Things can only get better. Les deux excellents journalistes du Guardian, Polly Toynbee et David Walker, ont tordu le coup à ce refrain par un ouvrage publié, en 2001 aux éditions Penguin, sous le titre d’une question apparemment innocente, Did things get better?, qui démontre que le premier mandat de Blair était déjà une longue suite de trahisons par rapport aux promesses de la campagne 1997.

 

Les deux journalistes rappellent que c’est le tandem Blair-Brown qui a poussé le parti travailliste, en 1994, à abandonner la célèbre Clause IV, article 4, adopté en 1918, qui préconisait « l’obtention, pour les travailleurs intellectuels et manuels, du plein fruit de leur industrie et la distribution la plus équitable de ce fruit qui puisse être envisagée sur la base de la propriété commune des moyens de production, de distribution et d’échange, et du système le plus approprié d’administration et de contrôle populaires de chaque industrie ou service. »

 

Un an auparavant, en juin 2000, Norman Fairclough, professeur de linguistique à l’Université de Lancaster et auteur de nombreux ouvrages de référence sur les liens entre langage et pouvoir, avait déjà entrepris le réquisitoire du blairisme, du New Labour et de la célèbre Third Way, dans un remarquable ouvrage intitulé New Labour, New Language? Le brillant réquisitoire était sans appel : d’une part This (New Labour) is largely a matter of making sure the right language is used – for instance making sure that the approved expression ‘public-private partnership is used rather than the dreaded ‘Tory’ term ‘privatisation’;and avoiding the even more dreaded ‘s’ word ‘socialism’ ( ce qui signifie, C’est essentiellement un sujet qui permet de s’assurer que le langage approprié est utilisé, ‘association public-privé’ plutôt que le mot conservateur redouté ‘privatisation’ ; et que l’on évite un autre mot redouté qui commence par ‘s’ ‘socialisme’) ; d’autre part New Labour has no analysis, still less critique, of the modern capitalist system (traduction : Le New Labour n’a aucune analyse du système capitaliste moderne, et une critique encore moins).

 

Quelques mois auparavant, en janvier 2000, Keith Dixon, professeur des universités à Lyon II et spécialiste de civilisation britannique, avait rédigé un livre de très grande qualité, au titre évocateur, Un digne héritier, aux éditions Raisons d’Agir, dans lequel il soulignait, comme le titre le laisse deviner, les très nombreux points de convergence idéologique entre Margaret Thatcher et Tony Blair. Keith Dixon rappelle utilement qui était le « père » du New Labour :« Lorsqu’Anthony Blair devint le nouveau leader du Parti travailliste à la suite du décès de John Smith en 1994, il était encore peu connu du grand public, même s’il avait occupé des fonctions dans le cabinet fantôme du Parti travailliste depuis dix ans (responsable de l’emploi entre 1989 et 1992, il s’y signala pourtant en ralliant son parti à la quasi-totalité de la législation anti-syndicale thatchérienne). »

 

C’est donc tout ceci que les électeurs britanniques ont rejeté, le 6 mai, sans oublier l’engagement, au mépris de la solidarité européenne, aux côtés de George Bush pour organiser l’invasion de l’Irak, sur la foi d’un mensonge éhonté et propagandiste, à savoir les armes de destruction massive détenues par Saddam Hussein, commode paravent pour asseoir la domination américaine sur l’appareil de production pétrolière irakienne. Néanmoins, on ne peut pas dire que les électeurs britanniques se soient précipités avec frénésie vers les conservateurs.

 

3- Victoire des Tories, défaite de Cameron

 

Si les Tories ont le plus grand nombre de sièges, ils n’ont pas de quoi pavoiser, comme le maire de Londres, Boris Johnson a été tenté de le faire, vendredi matin sur BBC News, et aussitôt rappelé à l’ordre par l’excellent Jeremy Paxman : Do you call that a victory after thirteen years of Labour? En janvier les sondages créditaient les Tories de 41 à 44% d’intentions de vote. Apparemment David Cameron n’a pas fait fructifier cette avance considérable et a été totalement incapable de rapporter une majorité absolue. Plusieurs explications à cela : tout d’abord la résistance inattendue de Gordon Brown ; ensuite l’absence de charisme de Cameron ; et surtout l’impact des trois débats télévisés, dans lesquels Nick Clegg a littéralement crevé l’écran.

 

Des voix s’élèvent, aujourd’hui, au sein du parti conservateur, pour reprocher à Cameron, d’une part d’avoir laissé fondre une avance considérable, d’autre part d’avoir attendu le troisième débat télévisé pour émerger et reprendre des couleurs. Parmi ses détracteurs figure un censeur inattendu, dont on pensait que la décence l’empêcherait de se manifester de nouveau, Lord Ashcroft, évoqué dans un précédent billet, le tax-free lord. Si Cameron n’aura pas trop de cauchemars avec Ashcroft, en revanche, la base conservatrice pourrait lui en donner, à la suite des négociations qui ont commencé avec les Lib-Dems depuis vendredi.

 

4- Les perspectives

 

Les états-majors des deux partis discutent âprement depuis bientôt trois jours, mais la marge de manœuvre des uns et des autres semble mince si l’on en juge par les réactions des militants de base ici et là. Dimanche 9 mai, sur BBC News, un envoyé spécial a interrogé deux militants Lib-Dems, dans la circonscription de Wells, dans le Somerset. Même cri du cœur : pas question de travailler au niveau national avec des conservateurs que l’on combat quotidiennement au niveau local.

 

Les diatribes seront identiques du côté conservateur. Comment imaginer, malgré les nobles discours d’appel à la cohésion nationale, que Lib-Dems et Tories puissent trouver un terrain d’entente sur l’Europe, l’euro, l’immigration, entre autres ? Comment imaginer, une seule seconde, que l’exigence principale des Lib-Dems, l’adoption de la représentation proportionnelle, puisse être satisfaite, alors qu’elle sonnerait le glas du bipartisme, qui, pour l’heure, profite aux Tories ?

 

Un seul point commun les rassemble, dans l’immédiat, le rejet de Gordon Brown, qui s’accroche désespérément à son poste et espère un remake de l’échec des négociations libéraux-conservateurs de 1974. Mais Brown devrait méditer cet adage britannique, the past is a foreign country. Simon Hoggart, éditorialiste au Guardian, a enfoncé un peu plus le sortant sur BBC News, en ce 9 mai : « Gordon Brown pense qu’il a encore un rôle à jouer et il est bien le seul à croire cela au Royaume-Uni aujourd’hui. » Du reste, un sondage YouGov, pour le Sunday Times du 9 mai, montre que 62% des britanniques considèrent que Brown aurait dû accepter sa défaite et présenter sa démission, dès vendredi. 62%, c’est également le pourcentage favorable à l’instauration de la représentation proportionnelle..

 

Ce serait un développement rassurant : parlement bloqué, démocratie débloquée. Ce serait une forme de justice. En effet 8,6 millions de voix travaillistes rapportent 258 sièges, 6,9 millions suffrages Lib-Dems donnent 57 députés. La démocratie britannique pourra-t-elle ignorer plus longtemps cette incongruité ? Le scrutin uninominal à un tour a-t-il vécu ? Le Royaume-Uni n’est pas une terre propice aux changements brutaux, donc il faudra du temps pour voir se dessiner des réponses concrètes. Dans l’immédiat, la réalité risque de rappeler à l’ordre les négociateurs.

 

Si les Tories et les Lib-Dems n’arrivent pas à un accord avant lundi matin, l’économie pourrait leur imposer sinon des choix, du moins des solutions. Une autre contrainte est apparue à l’horizon, sous l’apparence feutrée des encouragements de Barack Obama, qui a chanté les louanges de la Special Relationship. En termes clairs, cela ressemble à une fin de non-recevoir à toute importance démesurée qui serait accordée au très européen Nick Clegg. L’intervention américaine ajoutée aux atermoiements,conjugués aux difficultés économiques du Royaume-Uni est une très mauvaise nouvelle pour l’unité européenne.

 

De toute évidence, les britanniques s’acheminent vers un gouvernement conservateur minoritaire sans participation Lib-Dem, mais avec un soutien parlementaire au cas par cas. Ce qui signifie que dans six mois au plus tôt, dans un an au plus tard, les électeurs du Royaume-Uni pourraient être invités aux urnes de nouveau, mais peut-être sans représentation proportionnelle. Il reste un point très positif dans ce sombre tableau.

 

5- L’indépendance des media britanniques

 

La soirée électorale a été un enchantement, non seulement parce que le Royaume-Uni vivait un moment historique, mais aussi parce que les journalistes britanniques de la BBC ont donné une image revigorante du journalisme. Toujours courtois, souvent pleins d’humour, étrangers à toute forme de docilité ou de complaisance – au Royaume-Uni la question est répétée jusqu’à ce qu’il y soit répondu – les journalistes du service public de télévision, qu’il s’agisse de Dimbleby, de Robinson, de Paxman ou de Kuessberg, ont rendu cette soirée exaltante. En fait, ils ont fait leur métier, avec sérieux, avec passion, avec respect de la vérité. Bref tout ce que l’on ne trouve plus jamais sur les chaînes françaises, depuis fort longtemps.

 

 

 

 

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