Fréchendets : un désir de démocratie directe - Acte II

Il y a un an le nouveau conseil municipal de Fréchendets, petit village des Baronnies pyrénéennes, prenait ses fonctions. Avec le projet d'instaurer une démocratie directe pour gérer les affaires de la commune. Juillet 2021, rencontre avec quelques habitants pour avoir leur retour d'expérience.

Voilà un an que le nouveau conseil municipal a pris ses fonctions. Pouvez-vous me raconter comment le projet de démocratie directe s'est construit et a évolué ?

Débora, adjointe au maire : Au départ, le confinement et les restrictions sanitaires nous ont empêché d’avancer comme on voulait. Seul le conseil municipal avait le droit de se réunir. On a respecté les normes sanitaires mais on a mis en place un système d’information pour garder le contact. Une à deux fois par semaine, on fait passer un mail ou une lettre à tous les habitants, avec toutes les informations nécessaires. Au sujet de tout ce qui est en discussion au conseil municipal. Cette information contient les possibilités légales, les différentes options qui se présentent, les avantages et les inconvénients, les données financières. Les habitants apprécient cette communication, il y a des retours, ça réagit. Certains font remonter des problématiques à traiter. Ensuite on a éprouvé la nécessité de mettre en place des questionnaires, un genre de référendums, sur des sujets qu’il fallait traiter. Il y en a eu un sur le projet de parking. Et un autre sur la vente d’une parcelle communale. 33 personnes sur 37 se sont exprimées. Le dépouillement a été anonyme et on a retransmis les résultats à la population. Depuis le déconfinement progressif, les choses ont évolué : on a mis en place un conseil municipal élargi hebdomadaire où tout le monde est invité et peut s’exprimer. Et on garde des conseils municipaux réservés aux délibérations. L’assemblée élargie a lieu toutes les semaines. Il n’y a pas d’obligation d’y participer mais on a eu jusqu’à 13 personnes présentes. Toutes les affaires de la commune sont mises en débat et deux ou trois séances sont nécessaires pour arriver à un consensus général. Le critère essentiel est l’intérêt général de la commune. Lorsqu’il y a des rendez-vous avec des experts (ADAC, SDIS, CRPGE), les habitants concernés peuvent y assister avec les conseillers municipaux.

Quelle est la sociologie du village ?

Débora, adjointe au maire : Nous avons 34 habitants/électeurs. Sur les 19 actifs, il y a 4 personnes sans emploi. Il y a 13 retraités et 2 étudiantes. En ce qui concerne le renouvellement, 17 habitants sont arrivés dans les 10 ans passés et il y a 3 personnes natives du village.

La démocratie directe demande plus d’investissement en temps de la part des habitants. Comment gérez-vous cet investissement ?

Marie, conseillère municipale : Ca demande beaucoup plus de temps, je trouve. Au départ j’avais décidé de m’investir à minima, parce que j’avais démissionné du dernier conseil municipal et j’avais de la réticence à me réinvestir. Et puis je me suis prise au jeu, quand même, et je m’investis davantage que prévu ! Ca m’a apporté une vision différente de la politique. Je comprends maintenant ce que veut dire « démocratie participative ». Avant c’était un concept, une idée. Ca m’a montré qu’on peut avoir une vision et une implication différente. C’est présent dans ma vie de tous les jours : avec des choses à lire, à évaluer, à réfléchir...

Et cela a apporté une qualité de rapport entre les habitants : du respect, du partage, de la solidarité. Bref, des valeurs qui me tiennent à coeur. J’ai envie de continuer à participer. On se connaît mieux qu’avant. L’ambiance générale du village a énormément changé !

Vous utilisez le terme de démocratie participative et pas démocratie directe, pourquoi ?

Marie, conseillère municipale : Parce que la démocratie participative ca veut dire « prendre part », faire sa part en tant qu’individu, avec ce que je suis. Comme le colibri. Pour moi, « démocratie directe » ça sonne comme quelque chose de plus directif. Je l’entends comme ça, comme si on allait me diriger.

Quels sont les projets qui émergent de cette démocratie directe ?

Hélène, habitante du village : On travaille sur 2 projets actuellement : un projet de parking, parce que c’est un manque dans le village qui nous empêche d’organiser des choses. On a une salle des fêtes avec cuisine, une église, mais pas de places de parking pour accueillir du public. Un projet est à l’étude mais rien n’est décidé. C’est lié à un projet beaucoup plus flou qui serait de faire de la programmation culturelle. C’est une envie qui est dans l’air. Mais le village n’est pas adapté pour accueillir du public. Il y aura peut-être des freins : c’est pas pour rien que tu viens habiter dans un cul de sac ! Il faudra évaluer les nuisances possibles. Moi j’imaginais un projet musical en extérieur. Ce sont des rêves !

L’autre projet est celui de l’installation d’une jeune productrice de petits fruits. Sur une parcelle communale qu’on peut lui vendre. Et en parallèle on lui louerait une parcelle agricole. Ce projet est né d’une rencontre entre cette jeune femme et Christine la maire du village. Après concertation on s’est mis tous d’accord pour ce nouveau projet. Economiquement cela fait une activité supplémentaire sur le village. C’est une activité agricole respecteuse de l’environnement.

Ensuite il y a des projets de chantiers participatifs pour entretenir l’espace public : les chemins, le cimetière. Pour l’instant on a commencé à 3 volontaires, on teste le principe. Prochainement on va mettre en place des appels à participation.

Les projets qui émergent sont-ils différents de ceux qui émergent par la démocratie représentative ?

Christiane, habitante du village : Non, pas différent dans leur nature, mais la réponse est différente. Pour le projet de la vente de la parcelle, on se dirige vers un projet plus social. Avec l’ancienne manière de faire, ca aurait été fait dans l’unique intérêt financier. Et on en aurait rien su : on aurait vu débarquer des nouveaux voisins sans rien savoir !

Quelle est l’histoire de la démocratie dans ce village ?

Christiane, habitante du village : J’ai grandi dans ce village, j’étais à l’école de Fréchendets. Mon père a été maire de ce village pendant 30 ans, mon frère l’a été jusqu’en 2001. Ca n’avait pas grand-chose à voir ! Le conseil municipal avait lieu aux détours des chemins. Il y avait peu de conflits, la solidarité paysanne était forte. On pouvait s’engueuler, mais le lendemain on avait besoin les uns des autres. L’équipe municipale était soudée. En 1990 on était plus que 14 au village. L’ambiance a changé après 2001. On a eu un maire qui était un nouvel arrivant. Il n’était pas très présent dans le village. Ca ne l’intéressait pas beaucoup la vie quotidienne. Il était beaucoup plus présent dans les commissions du conseil communautaire. Les décisions étaient prises sans concertation. Il y a eu aussi des conflits paysans à propos de parcelles de terre. L’ambiance était tendue.

Comment vis-tu ce passage de la démocratie représentative à la démocratie directe ?

Christiane, habitante du village : On était pas prêt dans nos têtes ! J’étais pas convaincue par le fonctionnement de la démocratie représentative. Le conseil municipal était dysfonctionnel, on pouvait pas continuer comme ça. Au départ, avant les élections, quand on faisait les réunions sur la démocratie participative, un jour les gens ont affiché des grandes feuilles avec des idées de projets. Ca m’a choquée : ça m’a fait penser à une dictature ! Moi je veux ci, moi je veux ça… Avec le temps je le comprends autrement. J’avais pas imaginé que ça allait se passer comme ça.

Le nouveau système est bien : c’est bien que tout le monde donne son avis. Recevoir autant d’informations, il a fallu s’y faire ! Entre ne rien savoir et tout savoir… c’est comique ! Faut apprendre à fonctionner en groupe. A avoir des relations normales. J’ai l’impression que c’est bien parti. Il y a peut-être chez certains des à priori, des rancunes suite à l’élection. C’est compliqué parce que certains le vivent comme une prise de pouvoir. Actuellement on est pas la moitié des habitants qui participent aux réunions. C’est donc quelques uns qui décident pour les autres. Mais ceci dit, s’il y avait un conseil municipal normal ça serait pareil !

Laurent, en tant qu’habitant du village ne participant pas aux conseils municipaux élargis, quel est ton regard sur ce qu’il se passe en politique ici et en général ?

Laurent, habitant du village : Moi j’ai acheté ici pour être tranquille. Je suis chef de cuisine, je travaille 45 à 50 heures par semaine. Mes jours de repos, je vais faire un tour dans les bois, je vais à la pêche. Je préfère être dehors. Ca m’empêche pas de parler avec les gens, de tenir de bonnes relations. Je serais à la retraite, je m’investirais davantage. Dans mon métier je travaille en équipe. Une entreprise, c’est de la politique aussi ! Les réunions de travail ça m’intéresse. La cuisine, c’est comme un orchestre de musique classique : tu as le chef qui gère tout, tout se met en place, la cuisine d’un côté, la salle de l’autre et là c’est parti ! Chef de cuisine, c’est comme en politique : tu pars d’en bas et tu grimpes les échelons, tu deviens fort en écoutant les anciens. Il faut un chef, il faut un pilier. Quelqu’un de responsable. D’avoir un responsable ça soulage. Le personnel a besoin d’un chef qui a de l’expérience. C’est comme à l’armée… Faut-il un chef ? Oui. Les responsables politiques prennent cher, je trouve. Ca ne va jamais ! Les médias ne sont pas tendres. Prenez leur place, vous verrez ! Vas-y sur le terrain. La police se fait déboiter à longueur de journée. Les gens sont davantage agressifs qu’avant. Les gens sont mécontents, impatients, inquiets. Moi, du moment qu’on est encore là, autour de cette table, en bonne santé, c’est beau ! Il y aura toujours des mécontents. Moi je vote. Quand je peux, parce que parfois le dimanche je travaille. Mais quand je suis libre je vote. Il faut faire son « devoir », comme disait mon grand-père… Le vote, il faut être libre de le faire. Moi je vote pour mon idée. Au deuxième tour, il faut voter pour le meilleur. Il faut trancher. J’ai jamais voté blanc. Tu peux pas dire : je vais pas le servir celui-là parce qu’il me plait pas ! En cuisine t’as pas le droit de pas servir quelqu’un.

Jacqueline, en tant qu’habitante du village depuis 27 ans et électrice depuis 1968 , quel est ton point de vue sur la démocratie représentative ?

Jacqueline, habitante du village : La démocratie représentative, on y est habitué ; c’est confortable. Mais on n'est pas satisfait. J’ai apprécié de voir débarquer ce projet de démocratie participative car j’ai toujours aimé le travail d’équipe. Bien sûr c’est difficile d’intégrer de nouveaux codes pour l'ensemble de la population, parce qu’il y a des histoires qui traînent entre certaines personnes, un passif et cela freine le processus. Aussi les débuts ont été difficiles et décevants. Il y a eu un grand vide. L’échec de certains aux élections les ont fait déserter. Mais maintenant, après que la pandémie nous a enfin permis de nous retrouver, le travail d’information commence à payer ; cette information a pris la forme de mails envoyés à chacun pour donner la liste des sujets qui seront traités, fournir la documentation nécessaire pour mieux y réfléchir, puis ensuite transmettre les comptes-rendus. Pour moi, cela a été la première réussite de ce projet et c'est en partie pour cela, il me semble, que les gens sont revenus (pas tous, mais une bonne partie) et se sont impliqués. Le travail en équipe n'est pas facile car cela nous demande de sortir de nos egos, mais nous sommes maintenant dans une phase où chacun s'écoute, où les points de vue se partagent, où les dossiers avancent pas à pas.

Moi je vote depuis toujours, à chaque scrutin depuis 1971 car la majorité à l'époque était à 21 ans. Déjà en mai 1968, j'ai participé, animé les AG dans mon lycée. Depuis j'ai toujours pratiqué le travail en équipe (au travail, dans un syndicat, dans des associations) ; j'en connais donc les difficultés mais aussi les richesses. A Fréchendets, confrontée au départ, à quelques incompréhensions et malentendus, j'ai failli abandonner. Mais l'idée, portée par Christine, était trop belle et si le chemin pour y arriver était pavé d'embûches, j'avais quand même envie de l'emprunter, là où chacun compte pour un, quel qu'il soit et là où on s'enrichit des idées, des expériences des autres.

Au fil des ans, j’ai vu les dégâts de l’économie de marché, la montée des inégalités qui créent des fossés entre les gens, entre les plus riches et ceux qui sont au bas de l'échelle. Le système est géré par des gens qui vivent une autre réalité ! Je ne suis pourtant pas manichéenne, il y a des politiciens qui essaient quand même de faire des choses, mais la plupart ont abandonné, ne se consacrent plus qu'à leur carrière et à leurs avantages.

J’ai acquis une conscience écologique récemment, je l’avoue. Cette urgence m’interpelle maintenant davantage que le pouvoir d’achat des classes moyennes. Je continue de voter parce que c’est un droit qu’on a la chance d’avoir. Les gens se sont battus pour avoir ce droit, les femmes se sont battues pour l'obtenir aussi ; dans certains pays il n'existe même pas. Certes les temps changent mais pour ma part je pense qu'il vaut mieux voter blanc que de s'abstenir et je suis fière que le taux de participation aux dernières élections soit important dans mon village. A nous ensuite de tout faire pour que les votes blancs apparaissent dans les résultats.

En tout cas ici, je me sens embarquée dans une belle manière de vivre la démocratie.

La temporalité particulière de la démocratie participative a t-elle des conséquences dans la gestion de la commune ?

Christine Monlezun, maire du village : oui, bien sûr, ca demande plus d’investissement pour tout le monde, habitants et élus ! On livre une grande quantité d’informations. On travaille dans une temporalité différente. Il faut éviter l’urgence et donc anticiper beaucoup : faire participer en amont afin de donner le temps de la réflexion. Il faut que chacun puisse évaluer les choses. Il faut agir et pas réagir. Ca demande de l’observation et du temps. Moi ça ne me dérange pas. Si on y réfléchit bien, il y a très peu d’urgences… Là où il y a urgence c’est de rétablir un processus démocratique ! Moi ce qui m’intéresse c’est pas de construire un parking mais comment on va le co-construire. Faire le budget avec les habitants. Ca demande beaucoup d’aller-retours. Prendre la mesure de ce qu ’il est nécessaire de faire, de ce qu’il est possible de faire, de ce à quoi on aspire. Il faudra, ici, qu’on exprime un rêve commun. Faire le choix de la lenteur, ça n’en est pas moins efficace !

Nous sommes en période électorale. Quelle a été la participation sur la commune ? La démocratie directe est-elle compatible avec le principe des scrutins électoraux ?

Christine Monlezun, maire du village : Il y a eu une très bonne participation au 1er tour : 74 %. Dont 8 votes pour la liste Occitanie Populaire (LFI-NPA-GDS). 6 votes pour la liste Union Essentielle (liste citoyenne). 4 votes pour la liste Occitanie en commun menée par Carole Delga. Et 3 votes pour la liste Occitanie Naturellement menée par Antoine Maurice.

Moi je trouve ça bien que les gens viennent voter. Je suis là parce que j’ai été élue donc je ne vais pas dire que les scrutins sont à jeter ! Ceci dit, la démocratie représentative a été pervertie. Les représentants ont oubliés qu’ils ne sont que des porte-paroles. Moi je considère que nous sommes que des exécutants de ce que les habitants décident. Il faudrait certainement sortir de la représentativité… Car c’est toujours les dominants qui sont au pouvoir. Bon, après c’est en étant à cette place là qu’on peut décider que ça s’arrête ! La démocratie pose des questions : qu’est-ce qu’on fait du pouvoir ? Comment on l’exerce ? À qui on remet les clés ?

L’abstention au niveau national prouve que plus personne n’est dupe de ce système là ! C’est pas le signe d’une déshérence politique de la part des citoyens. Chez nous, les gens participent beaucoup aux référendums qu’on a proposé. Avant mon élection j’avais posé cette question : qui n’a pas envie de décider ? Tout le monde a envie de décider !

Des gens disent que c’est facile parce qu’on est un petit village. Mais que tu sois 30 ou 400 il y a les même problématiques relationnelles. Je crois que c’est une expérience, un laboratoire. Il n’y a pas de recettes : ça s’invente au fur et à mesure.

Etes-vous en démocratie participative ou en démocratie directe ?

Christine Monlezun, maire du village : Moi j’estime qu’on est en démocratie directe. Tout le monde est invité à participer au processus décisionnel. Mais il y a une forme de liberté. On peut ne pas avoir envie. On ne va pas le faire aux forceps ! On fait en sorte d’être accueillants, ouverts. On fonctionne à l’intelligence collective. Et ça fonctionne mille fois mieux ! Je n’ai pas d’orgueil mal placé : on a pas d’expérience et ce n’est pas un problème. On se met au boulot. On a recours au savoir des anciens. Pour la question des estives par exemple, je n’y connaissais rien, c’est une habitante qui a soulevé ce sujet. Pour le budget de la commune, j’ai fait venir un inspecteur du trésor public qui nous a expliqué ce qu’était un budget. J’aime bien être au même niveau de connaissance, qu’on écrive la partition ensemble. C’est un exercice pour casser la rigidité qu’on peut avoir. Parce qu’il faut le dire : être maire, tu peux avoir tous les pouvoirs !

Et en premier lieu, c’est le savoir qui génère le pouvoir. Donc, nous, on transmet beaucoup d’informations, pour que tout le monde sache tout. Moi je veux partager le pouvoir. Mais je garde la police de l’assemblée : je veille à l’écoute, au respect de la parole des uns et des autres. Je veux des réunions pacifiées. On est dans un travers culturel de l’opposition. Mais en fait, quand on s’écoute vraiment on s’aperçoit que les points de vue ne sont pas si éloignés que ça, et que le consensus est possible, à condition d’avoir en tête l’intérêt général.

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