BONNEAU Alain
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

En Bigorre

Suivi par 83 abonnés

Billet de blog 24 avr. 2022

“C’était mieux avant » par le Théâtre du Jeu

C’est à Tarbes, au théâtre Scapin que j’ai eu cette impression puissante, hurlante de l’actualité : le Théâtre du Jeu, sous la direction de Michel Gomez, y donnait hier et aujourd’hui, une pièce assez incroyable, étonnamment prémonitoire d’Emmanuel Darley : “C’était mieux avant.“

BONNEAU Alain
Je suis attentif à la défense de la dignité et de son expression, par la démocratie, le dialogue et la paix et tente de comprendre les ressorts profonds qui meuvent les événements.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est à Tarbes, au théâtre Scapin que j’ai eu cette impression puissante, hurlante de l’actualité :

le Théâtre du Jeu, sous la direction de Michel Gomez, y donnait hier et aujourd’hui, une pièce assez incroyable, étonnamment prémonitoire d’Emmanuel Darley : C’était mieux avant.

L'affiche © Le théâtre du Jeu (dont crédit photo RGC)

Créée le 23 février 2004 au théâtre de l’Étoile du Nord à Paris, son écriture politique au sens noble pousse le spectateur dans une implication obligée : les néologismes à profusion y deviennent une novlangue qui interroge, au premier chef, puis se joue, avec dérision même, de notre capacité à puiser le sens, délivrant de rares indices avec un délai méticuleusement planifié.

L’auteur, né à Paris à la fin de 1963, a choisi de traiter ce sujet : « La Farce va mal et les Farçais sont moroses. C’est la crise, le gômage… les Farçais sont inquiets. »

Raoul Jambon, issu de la frange populaire, commercial lâché par sa boîte, cherche un remède politique à cette “morosité” ; il se décide alors, convainquant sa femme et sa fille de le soutenir dans sa quête idéale du statut de “résident de la Réplabique” et axe l’essentiel de son propos sur la thématique  “C’était mieux avant”.

Mais la famille Champagne – père, mère et fils – issue d’une notabilité bourgeoise, ne l’entend pas de cette oreille et va tout tenter pour récupérer en douceur (et avec une sévère cruauté égoïste) la capacité de tirer les ficelles de son ascension.

Quelques éléments de la mise en scène.

Les six personnages, trois de chaque famille, sont joués par Claudie Combes, Célia et Éric Février, Christophe Verzeletti, Anna-Lia Italiano et Michel Gomez, la coordination musicale (guitare, trompette) étant assurée par Pierre Hossein,

Pierre Hossein, musicien © AB

chargé également pour l’occasion de la sollicitation du public, qui répètera ainsi à de nombreuses reprises, avec écho, le titre de la pièce.

sollicitation du public © AB

Bien que le sujet soit traité ici avec une drôlerie très enlevée, le cynisme machiavélique et sournois des Champagne mobilise l’attention : chacun·e s’interroge sur les stratagèmes tour à tour d’endormissement, d’obligeance fourbe, et de simple inhumanité cruelle du fils, l’instigateur du stratagème de phagocytose de l’énergie de l’anti-héros, instrumentalisant ses proches pour placer ses atouts en sous-main.

Le livret contient de nombreuses perles, qui dénotent l’esprit du libraire devenu romancier et commentateur de l’actualité : « Tout le monde aime les Flanby » reprend avec insistance Raoul Jambon. Le sobriquet fut, en 2003 lors de l’écriture de la pièce, prononcé dans les couloirs de l'Assemblée nationale par Arnaud Montebourg : « Hollande, c'est Flanby », flageolant, mais qui retrouve toujours sa forme initiale, même secoué en tous sens … facéties dramatiques d’une gauche en décomposition au niveau institutionnel.

La pièce ne ménagera pas l’apprenti politicien : Monsieur Jambon sera grugé puis dévoré insensiblement par cette caste nostalgique de ses privilèges de l’Ancien Régime, qui le poussera à réclamer le « C’était mieux avant » bien au-delà de ce que ses positionnements politiques ne le lui laissent entendre.

Raoul Jambon et sa fille © AB
Les Champagne complotent © AB
Le stratagème du fils Champagne © AB

Une farce grotesque ?

Certes, le personnage central est caricaturé par l’auteur, simple et honnête, mais peu éduqué et cultivé (en histoire notamment), en tout cas novice en art oratoire. Notons toutefois l’effort remarquable (et paradoxal) de l’auteur pour faire que Jambon use d’un vocabulaire nouveau, de “mots-valises” emplis des saveurs fines d’une classe sociale bien consciente – au-delà de l’apparence – de sa précarité organisée.

Darley n’use-t-il pas du néologisme de “écultation” en lieu et place d’“éducation” ? A-t-il ainsi voulu noter le défaut de “culte” néolibéral devenu hyperlibéral qui ne fait donc pas corps social chez les gens du peuple, lesquels sont ainsi soumis plus aisément au clan des propriétaires en tous genres, solidaires de leurs intérêts génériques ?

le sacre © AB
la consécration © AB

Le mépris de ceux-ci pour ceux-là transparaît en tout cas ici avec une manifeste évidence, insidieux, grave et amoral.

le clan va abattre ses cartes © AB

La permutation langagière du mot “travail” en ”trivial” entraîne avec elle le ressenti de toute une classe, obligée banalement par un mode de comportement à dépenser son énergie vitale de façon non-choisie, au fond, sinon avec la vulgarité d’une relation d’emploi qui ne correspond en rien à un investissement créatif profond.

L’auteur poursuit sa (et notre) visitation du contrat “écunumique” en plaçant, jusque dans la bouche des Champagne la transmutation sarcastique de “valeurs” en “voleurs” :

« Retrouvons les vraies voleurs pour refarcir la Farce ! »

Gros Jean comme devant * ?

Ginette Jambon va marier sa fille © AB
opération séduction © AB

Bien qu’il ne soit ni rustre ni niais, Raoul Jambon aura fait les frais de son inconscience, et de son manque de maîtrise des valeurs sous-tendues par ses idées. Amené subrepticement contre lui-même à des exagérations, des réductions dramatiques de sa pensée, des caricatures glissantes qui le mèneront souvent par-delà sa conscience immédiate (sa femme et sa fille se prêtant inconsciemment mais âprement à la manipulation) vers des formes de racisme et de xénophobie, de populisme jusqu’au rejet de ses propres convictions, il est acculé par les sophismes des Champagne à une propre interprétation fausse de sa pensée bon-enfant. Son “programme de campagne” en deviendra grotesque et risible, au premier degré, inquiétant plus en amont.

Mais l’objet de l’auteur n’est-il pas de pousser la pensée du spect’acteur (de sa propre compréhension) dans ses retranchements, et celui des lanceurs d’alerte que sont les artistes, de le laisser interpréter selon son propre discernement l’étonnante correspondance entre “notre” anti-héros virtuel – le Jeu du Théâtre - et des personnages bien réels à l’approche des diverses élections de 2022 ?

Un choix judicieux s’il en est donc, par une troupe qui devrait pouvoir faire tourner davantage encore ce beau texte.

la troupe du Théâtre du Jeu © AB

Mais n’oublions pas, à ce propos, les atteintes récurrentes actuelles contre la culture et ses accès : la situation économique précaire des artistes, aux premières loges des difficultés de la société, les désigne souvent comme des boucs-émissaires, alors qu’ils sont – mais avec la conscience qui fait défaut à Raoul Jambon ici - des parsiastes, au sens foucaldien.

Voici en tout cas une troupe qui est aux prises avec notre conjoncture et tente d’adapter ses choix, depuis 26 années, avec talent et engagement pour la culture. Raison que je me permets de souligner auprès des institutions départementale et régionale.

.

* en ancien français l’expression signifie “… comme avant”

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
La nomination d’Éric Coquerel suscite une polémique parmi les féministes
Plusieurs militantes ont affirmé que le député insoumis, élu jeudi président de la commission des finances, a déjà eu un comportement inapproprié avec des femmes. Mais en l’absence de signalement, aucune enquête n’a abouti. L’intéressé dément, tout en admettant avoir « évolué » depuis #MeToo.
par Lénaïg Bredoux et Mathieu Dejean
Journal — Parlement
Face au RN, gauche et droite se divisent sur la pertinence du « cordon sanitaire »
Désir de « rediabolisation » à gauche, volonté de « respecter le vote des Français » à droite… La rentrée parlementaire inédite place les forces politiques face à la délicate question de l’attitude à adopter face à l’extrême droite.
par Pauline Graulle, Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — Culture-Idées
L’historienne Malika Rahal : « La France n’a jamais fait son tournant anticolonialiste »
La scène politique française actuelle est née d’un monde colonial, avec lequel elle n’en a pas terminé, rappelle l’autrice d’un ouvrage important sur 1962, année de l’indépendance de l’Algérie. Un livre qui tombe à pic, à l’heure des réécritures fallacieuses de l’histoire.
par Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Oui, l’inflation s’explique bien par une boucle prix – profits !
Il est difficile d’exonérer le patronat de ces secteurs de l’inflation galopante. C’est pourquoi les mesures de blocage des prix sont nécessaires pour ralentir l’inflation et défendre le pouvoir d’achat des travailleurs. Par Sylvain Billot, statisticien économiste, diplômé de l’Ensae qui forme les administrateurs de l’Insee.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
Pourquoi les fonctionnaires se font (encore) avoir
3,5 % d'augmentation du point d'indice, c'est bien moins que l'inflation de 5,5%. Mais il y a pire, il y a la communication du gouvernement.
par Camaradepopof
Billet de blog
L’inflation, un poison qui se diffuse lentement
« L’inflation est un masque : elle donne l’illusion de l’aisance, elle gomme les erreurs, elle n’enrichit que les spéculateurs, elle est prime à l’insouciance, potion à court terme et poison à long terme, victoire de la cigale sur la fourmi », J-Y Naudet, 2010.
par Anice Lajnef
Billet de blog
Les services publics ne doivent pas être les victimes de l’inflation
L’inflation galopante rappelle que le monde compte de plus en plus de travailleurs pauvres dans la fonction publique. Les Etats ont pourtant les moyens de financer des services publics de qualité : il faut faire contribuer les plus riches et les multinationales.
par Irene Ovonji-Odida