À la mémoire de Bernard Stiegler

Bernard n’aura eu de cesse de chercher la fente, le détour, la bifurcation salvatrice, qui permette d’échapper au laminoir de la pensée hyperlibérale planétarisée, univoque et en sursis, collectivement. Il n’aura eu de cesse d’élaborer une théorisation du plus haut niveau, la confrontant à une pléiade d’auteurs de toute époque, tout en valorisant les expérimentations.

Un immense respect… et une confiance absolue en l’homme. 

Ce sont les tout premiers mots qui me viennent pour évoquer ma relation d’amitié avec Bernard. Toujours très impressionnant aussi, majestueux, simple et direct.

Bernard m’a accueilli, moi qui ne suis pas philosophe, ouvrant sa porte à toute personne sincère. Sa pensée m’a séduit, rigoureuse à l’extrême, critique, portée sans cesse par le souci de rendre compte de la pluralité infinie des individuations, explorant des chemins inédits pour les relier, les mettre en débat.

Comment se construisent-elles ? comment s’articulent leurs relations ? Quelles constantes et quelles spécificités président-elles à l’élaboration d’une société qui puisse les inclure dynamiquement ?

La technique, organe exosomatique, est le vecteur qu’il aura défini, exploré dans ses moindres replis, à toutes les échelles de localité, de temporalité, décrivant en analyste ses traces dans le vivant, et en architecte les conditionnements qu’elle induit, ses influences, les enjeux de pouvoir et de coercition qui en découlent, les utopies et les disruptions, dans un monde en transformation tellement accélérée par l’action humaine exosomatique qu’il en a généré une “époque sans époque”, où la transition entre deux ères géologiques, de façon inédite, brouille l’ensemble des data, les piège et génère une entropie à chaque niveau des spirales de localités entremêlées.

Bernard n’aura eu de cesse de chercher la fente, le détour, la bifurcation salvatrice, qui permette d’échapper au laminoir de la pensée hyperlibérale planétarisée, univoque et en sursis, collectivement. Il n’aura eu de cesse d’élaborer une théorisation du plus haut niveau, la confrontant à une pléiade d’auteurs de toute époque, tout en valorisant les expérimentations, les initiatives concertées, construites sur un canevas le plus élargi et renouvelé possible, afin d’élaborer des outils pragmatiques, une politeia de bout de tunnel, de validation de l’espoir.

De son point de vue, une confiance absolue non en l’homme mais en les potentialités de l’humain, si celui-ci travaille à s’individuer, et a pour ce faire comme précepte — émergeant tel un poisson volant, par intermittence — de considérer toute chose, tout événement, toute idée ou décision comme un pharmakon, à la fois remède et poison.

Or notre époque sans époque piétine les individuations, les marginalités créatrices incalculables en les normant, les moyennisant, les rejetant à la marge, imposant un laminoir ubiquitaire planétaire qui modèle jusqu’aux cerveaux, en les détournant du symbolique, de l’intuition, du rêve noétique, des savoir-faire, savoir-concevoir et savoir-être. Les transmissions intergénérationnelles sont à la peine, les anciennes générations sont prolétarisées tandis que les jeunes sont destinataires d’illusions générées industriellement par le managing computationnel généralisé qui présente ses atours et masque les intenses gouvernementalités algorithmiques à l’œuvre en système, le consumérisme exacerbé à l’ultime extrême détruisant à la fois la vie planétaire aux formes locales spécifiques et les milieux noétiques, mais aussi la capacité de rêver.

Chaque matin, assidûment, inlassablement depuis près de quarante ans, Bernard Stiegler a détaillé chaque organisme, physique, social, sociétal, technique, numérique désormais ; il en cherchait les fondements inscrits dans la pensée en tentative d’élaboration, la noèse ; il se référait à tout auteur en analysant et actualisant ses thèses, les soumettant à une critique méthodologique affûtée, pluridisciplinaire, dans laquelle la controverse s’inscrivait en principe fondateur.

Et par-delà ce travail de refondation de la philosophie, de la science, de la vision cosmologique en mouvement, il mettait ce travail de théorisation à l’épreuve de l’expérimentation, de la vie, du partage individuant, travail politique au sens noble, expérimentation partagée, et partageable. L’improvisation de l’amateur·e — celui-celle qui aime et investit le chemin en prenant à bras le corps les embûches, les beautés, les émergences et prend conscience des répétitions, des conditionnements — c’était le fil de la bifurcation méthodologique, de la lutte de chaque instant contre l’entropie dont l’homme est la quasi-cause, anthropique, quasi du fait des spirales des conditionnements imbriqués, multi-factoriels et de cette répétition, inévitable totalement.

Merci Bernard, pour tous ces outils fondateurs d’une nouvelle époque, si difficile à penser, à l’heure où tant d’indicateurs sont dans le rouge, et où le rêve d’une sortie potentielle est tant dilué dans de difficiles espoirs. 

Alain Bonneau

Bernard Stiegler © AB Bernard Stiegler © AB

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