Journaliste en CRISE

Cet après-midi notre Président-directeur-général est venu nous souhaiter ses vœux (sincères) de début d'année... Il était accompagné de toute sa cour d'éditeurs, de directeurs de publication, qui se prétendent encore des journalistes et qui ne font qu'assassiner le journalisme chaque jour encore un peu plus ...

 

Ces patrons de presse, pour qui la liberté d'opinion n'a plus guère d'importance face au "bonus" de fin d'année, ont l'air bien déterminé à conserver leurs avantages au détriment de tous les salariés, journalistes compris.

 

"Nous attendons de vous des efforts pour faire face à la crise... (elle a bon dos la crise !)...

 

Certains la diraient salutaire.

Moi je suis dépitée, et je trouve cette crise que je traverse comme journaliste bien inquiétante.

 

Le journalisme n'a jamais paru aussi fragile. La profession est interpelée sur l’exercice de son métier à un moment où les médias dans leur ensemble subissent une crise de confiance et de crédibilité.Et comment parler de crédibilité et de confiance quand la majorité de ses patrons de presse sont pieds et mains liés à de grands groupes financiers ou industriels ?"Non, ton sujet, incompatible avec tel annonceur...".

 

IN.FOR.MATION... LIBER...quoi ?ah oui LIBERTE de la presse...Je n'en suis même plus sûre... Rien ne symbolise mieux le désarroi de la presse en France, confrontée à une baisse alarmante de sa diffusion, que la récente disposition du quotidien Libération, jadis maoïste, à favoriser la prise de contrôle de 37 % de son capital par un célèbre groupe bancaire.

 

Il y a quelques temps encore, le groupe Socpresse, qui édite Le Figaro et des dizaines de journaux régionaux, a lui-même été acquis par un fabricant d’armes, M. Serge Dassault. Et l’on sait qu’un autre industriel de l’armement, M. Arnaud Lagardère, possède déjà le groupe Hachette qui détient de nombreux titres prestigieux comme Elle, Parents, Première, Match et des quotidiens régionaux.

 

Le p-dg annonce une chute probable de la diffusion... "Inquiétant". Oui, inquiétant car je crains, bien-sûr des licenciements, mais pire pour notre démocratie, je pense, que si cette baisse de la diffusion venait à se poursuivre, la presse écrite indépendante risquerait peu à peu de tomber sous le contrôle d’un petit nombre d’industriels – Bouygues, Dassault, Lagardère, Bolloré, Bertelsmann... – qui multiplient les alliances entre eux et menacent le pluralisme, la liberté d'expression. Ne faut-il donc pas s'inquiéter ?Je trouve mes collègues pour la majorité tellement résignés ?!

 

En raison du rôle fondamental, de la place que tient le journalisme dans la vie intellectuelle française, il faut souhaiter qu’il demeure à l’abri de ces prédateurs financiers qui le convoitent le plus longtemps possible (mais je crois que c'est vraiment le début de la fin)... et qu'il ne devienne pas un outil de propagande commerciale ou politique, la recherche de l'exactitude doit demeurer une ligne directrice permettant ainsi aux lecteurs de trouver une réponse certaine, une référence. La qualité de l'information doit primer sur les connivences. Le phénomène est loin d’être circonscrit à la France. La crise, on le sait, est mondiale... Pour les journalistes aussi.A l’échelle mondiale, la diffusion payante des journaux chute, en moyenne, chaque année, de 2 %. Certains de mes collègues en viennent à se demander si la presse écrite ne serait pas une activité du passé, un média de l’ère industrielle en voie d’extinction ? J'ose espérer que non.

 

La presse est une constituante de notre démocratie. Les causes externes de cette crise sont connues. D’une part, l’offensive ravageuse des quotidiens gratuits. Ils drainent vers eux des flux publicitaires importants, les annonceurs distinguant mal le lecteur qui achète son journal de celui qui ne le paie pas. Les magazines du groupe pour lequel je travaille connaissent, malgré des résultats nets plus qu'honorables, aussi des baisses dans la diffusion.

 

Pour résister à cette concurrence, nos éditeurs ont trouvé la parade; ils proposent chaque semaine ou tous les quinze jours, pour un petit supplément de prix, des DVD, des CD, mais aussi colliers ou des montres ou d’encore et ça c'est l'"effet crise", des bons d'achats-réduction chez les grands distributeurs... Le pompon !

 

Tout cela renforce la confusion entre information et marchandisation, avec le danger que les lecteurs ne sachent plus ce qu’ils achètent. Les journaux, les magazines brouillent leur identité, dévalorisent les titres et leurs journalistes...

 

Ces patrons de presse, qui finalement n'ont plus d'idéal, sauf bien-sûr celui de l'Argent, enclenchent un engrenage diabolique dont personne aujourd'hui ne peut vraiment prévoir les répercussions.

 

Mais cette crise a aussi des causes internes qui tiennent, principalement, à la perte de crédibilité de la presse. Tout d'abord parce que celle-ci est sous la coupe des groupes industriels qui contrôlent le pouvoir économique et sont souvent en connivence avec le pouvoir politique. Mais aussi je pense parce que le parti pris, le manque d’objectivité, voire les bidonnages ou plus simplement par manque de moyens ne cessent d’être le quotidien des rédactions. On sait qu’il n’y a jamais eu de système parfait, mais ces dérives atteignent désormais des journaux et des magazines dits "de qualité".

 

Cette situation révèle un déficit certain de notre démocratie.Force est de constater que le journalisme de bienveillance domine, alors que recule le journalisme critique, et les "analyses ou les enquêtes".

 

La notion de presse libre ne serait-elle pas entrain de se perdre ? Notre p-dg termine son discours :

« Je souhaiterais, dans la mesure du possible, que nos marques (comprendre magazines) mettent plus en valeur les lecteurs, il ne faut pas déplaire, ne pas perdre de lecteur (comprendre ne surtout pas avoir d'opinion dérangeante). J’estime qu’il y a quelquefois des informations qui nécessitent beaucoup de précautions. »...

 

Je suis consternée... j’assiste au triomphe du journalisme de spéculation et de spectacle, au détriment du journalisme d’information. Depuis quelques temps, la mise en scène l’emporte sur la vérification des faits, mais avant "Ils" avaient au moins la pudeur de se taire.Là non, aujourd'hui tout est permis. Ce soir, je suis rentrée fatiguée.

 

J’ai eu envie de filer ma DEM... mais avec des gosses et tous les pigistes qui sont dans la précarité... Mon mari m'a dit de réfléchir... Combien de temps encore ? Ce n'est pas une décision facile à prendre...

 

Je me surprends alors à rêver à une presse libre, des papiers mieux documentés sur les grandes questions contemporaines ; en allant au fond des problèmes avec méthode, rigueur et sérieux ; en présentant des analyses... Je demeure persuadée que de la qualité de l’information dépend la force de la démocratie.

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