Griezmann, une histoire française

Bien peu de gens le savent mais Antoine Griezmann est en partie à l’origine de « l’affaire des quotas ».

Bien peu de gens le savent, mais Antoine Griezmann est en partie à l’origine de « l’affaire des quotas ». Quand nous interrogeons pour la première fois Erick Mombaerts en avril 2011 sur les raisons qui ont poussé la direction technique nationale (DTN) à vouloir limiter le nombre d’adolescents ayant des origines étrangères dans les centres de formation de la fédération, celui qui est alors sélectionneur de l’équipe de France Espoirs commence par nier les faits. Puis il cite le cas d’Antoine Griezmann. (retrouvez les propos ici) : « Ce que l'on voudrait aujourd'hui, c'est que les clubs aient d'autres critères de sélection que des critères athlétiques et des critères de taille. On peut prendre l'exemple d’Antoine Griezmann, qui a dû trouver un club en Espagne, à la Real Sociedad, parce qu'il n'a pas trouvé de club en France. Le plus bel exemple, il est là. »

En avril 2011, Antoine Griezmann a 20 ans Du haut de son 1,75m, il vient d'inscrire son premier doublé dans le championnat espagnol. Quelques années plus tôt, plusieurs centres de formation français ont pourtant refusé de lui faire une place en raison de sa taille, jugée trop petite. A 13 ans, tout déconfit, il a dû quitter sa famille et son pays pour aller se former de l'autre côté des Pyrénées.

Erick Mombaerts pointe donc une réalité : la formation française a trop privilégié des critères physiques dans les années 2000. Le problème est que pour la DTN, comme le résume Laurent Blanc, « qui est-ce qu'il y a comme grands, costauds, puissants ? Des blacks. C'est comme ça. C'est un fait actuel. Dieu sait que dans les centres de formations et les écoles de football, il y en a beaucoup ». Celui qui est alors sélectionneur de l'équipe de France ajoute  : « Les Espagnols, ils disent “Nous, on n'a pas de problème. Des blacks, on n'en a pas” ». D'où le projet d'en limiter le nombre dans les centres de formation.

A son insu, Antoine Griezmann est embringué dans la polémique quelques jours après nos révélations. Interrogé par L’Equipe, il explique : « En Espagne, ils s'en foutent du physique et pourtant ils sont champions du monde. Pareil pour le Barça. Il n'y a que des petits, et ça ne les empêche pas d'être la meilleure équipe. » A aucun moment, l’attaquant ne lie le physique à la couleur de peau. Ce qui n’empêche pas L’Equipe de titrer : « Griezmann d’accord avec Laurent Blanc ». Griezmann peut faire grise mine.

Cinq ans plus tard, le joueur est devenu l’un des meilleurs attaquants du monde, ce qui donne définitivement tort à la formation française des années 2000. Mais l’Euro 2016 illustre aussi le ridicule de l’argumentaire fédéral, qui n’avait pourtant pas choqué grand monde au sein du football français.

Car à quelques mètres de Griezmann, dans l’équipe de France actuelle, joue N’golo Kanté, binational (franco-malien), qui mesure… 1,69m. N’Golo Kanté est né le 29 mars 1991, soit huit jours après Antoine Griezmann. En dépit de sa couleur de peau, il a connu les mêmes problèmes que l’attaquant. Il n’a été accepté dans aucun centre de formation français. Il a donc longtemps joué en amateur avant d’atteindre, tardivement, le plus haut niveau.

Le projet fédéral, s’il avait été mis en oeuvre, aurait abouti à exclure dès l’âge de 13 ans de nouveaux N’Golo Kanté, en se basant sur leur seule couleur de peau, au motif qu’ils ne pourraient que devenir « grands puissants costauds » et non techniques, vifs et intelligents.

Officiellement, la fédération s’inquiétait que les joueurs binationaux puissent choisir leur pays d’origine. N’Golo Kanté est là aussi un parfait contre-exemple. Sollicité par le Mali, où une place de titulaire lui tendait les bras, il a choisi la France, comme le font une immense majorité de ceux qui en ont la possibilité :  parmi les 23 joueurs sélectionnés pour l’Euro, 10 auraient pu choisir de défendre les couleurs d’une sélection africaine. Ils ont préféré le maillot bleu.

En 2011, Mombaerts regrette que l’équipe de France soit devenue « black-beur-blanc », et exprime son malaise : « Ce qui me choque un peu, c'est qu'on puisse être né dans un pays, l'aimer, en tout cas avoir tous les avantages que peut offrir ce pays, et puis à un moment donné, parfois pour des raisons pseudo-sportives, jouer pour un autre... ».

En clair, la Fédération ne voulait pas payer la formation de joueurs, qui, plus tard, pourraient jouer pour un autre pays. Mais là encore, l’exemple Griezmann est devenu un parfait contre-exemple. Eduqué aux frais des Espagnols, il fait à présent le bonheur d’une équipe de France qui a du coup le beurre et de l’argent du beurre. Certes, le joueur de l’Athletico Madrid n’a jamais évolué dans un club français. Mais Paul Pogba ou Eliaquim Mangala non plus, et on s’interroge moins sur les raisons qui les ont poussées à partir.

Comme Platini, Zidane ou Kopa avant lui, Griezmann est en passe de devenir le visage de l’équipe de France. On oublie dès lors ses écarts : qui se souvient que qu’il a été suspendu 14 mois de toute sélection nationale en 2012 pour une virée en boite de nuit la veille d’un match décisif de l’équipe de France Espoirs?

On lui pardonne surtout son rapport pour le moins distendu au pays. Dans une interview au Parisien, il y a quelques jours, il pouvait déclarer « se sentir plus espagnol que Français », sans qu’Eric Ciotti se déchaîne sur les réseaux sociaux. Personne ne l’a non plus blâmé quand il a avoué au Monde avant l’Euro, dans un portrait titré « Ni affreux, ni sale ni méchant », que le nom de Manuel Valls ne lui évoquait rien.

Il aurait été, il est vrai, malvenu que le Premier ministre s’offusque : supporter du FC Barcelone, Manuel Valls semble vouloir transmettre une identité multiple à ses enfants puisqu’il a été jusqu’à les embarquer dans un avion officiel pour suivre un match de « son » club.

Mauvais Français?  La question ne se pose pas pour Valls ou Griezmann, et c’est heureux. Pourtant, depuis 2011, les polémiques régulières qui touchent les binationaux (manque d’attachement au pays, silence pendant la Marseillaise, crachat survenu trop vite après l’hymne national...) continuent de démontrer, s’il en était besoin, que l’affaire des quotas n’était pas qu’une polémique de taille.

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