La glissade vers l'enfer...

La machine à broyer judiciaire crée des dossiers ubuesques, on le sait. Mais ce que l'on ignore, c'est la souffrance extrême des victimes qui elles, généralement, se font très discrètes.

Jean-Luc C. sait réaliser de telles prouesses... © eurojournalist(e) Jean-Luc C. sait réaliser de telles prouesses... © eurojournalist(e)
(KL) – On en avait déjà parlé dans cette « Edition Eurojournalist(e) », des dysfonctionnements judiciaires. On avait même parlé du cas du couple C. à Guérande, qui s'est vu privé du fruit d'un travail honnête et dur de toute une vie. Leur dossier, vous pourrez le relire en CLIQUANT ICI, mais aujourd'hui, ce n'est pas la technicité d'une mise à mort concertée qui nous intéresse, mais la vie des victimes, de leurs familles, de leur contexte social. Car ces procédures détruisent des vies, non seulement celles des personnes directement concernées, mais aussi celles des personnes autour.

Jean-Luc C. est un bosseur. Un homme qui retrousse ses manches et qui travaille, la terre, la pierre, l'architecture, la construction. Un génie qui peut transformer une friche en une villa de rêve. Des journées de 8 heures ou des semaines de 35 heures, il n'a jamais connu. Soutenu par son épouse M., Jean-Luc a non seulement nourri sa famille, mais créé un patrimoine immobilier avec le travail de ses mains. Il a construit des maisons d'une beauté incroyable, des endroits comme on les voit à Hollywood. Mais il est, avec toute sa famille, tombé dans une escroquerie où l'intégralité des intervenants, ses adversaires, les administrations, les instances de la Justice, semblent s'être unis pour le déposséder de ses biens.

Il est vrai que les C.s, un moment donné, pouvaient profiter de la vie. Les enfants ayant grandi, habitant une merveilleuse maison, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Considérés comme des citoyens honnêtes, tout le monde dans la petite ville de Guérande cherchait leur contact, ils faisaient partie du « tout Guérande ».

Tout allait basculer le jour où une personne ayant acquis l'une de ces merveilleuses maisons des C., ne pouvait plus payer ses mensualités et fit invalider, six ans après l'achat de cette maison, le contrat de vente – cette personne avait découvert une erreur dans ce contrat de vente qui découlait d'une faute de transcription du notaire ayant acté l'opération. Une petitesse, une fosse septique qui n'était pas aux normes, ce que Jean-Luc C. avait bien indiqué au notaire qui lui, avait noté le contraire dans le contrat. Un « préjudice » d'environ 10 000 € (dans le cadre d'une opération à plusieurs millions d'euros) que Jean-Luc C. s'était immédiatement proposé de réparer à ses frais, même si l'erreur n'avait pas été la sienne, mais celle du notaire.

Mais les tribunaux et banques en décidaient autrement. Après un premier jugement en faveur des C.s, toute une machine s'est mise en marche, dans les différentes instances judiciaires, les juges donnaient raison à ses adversaires et derrière, le broyage commençait. Crédit bloqués, saisies de meubles à la maison, procédures interminables et la vie de la famille C. n'était plus la même. Du coup, on les considérait comme des escrocs, comme des parias et les acteurs de ce dossier s'acharnaient avec une brutalité incroyable contre cette famille. Qui elle, avait le tort d'intéresser leur fils dans une affaire immobilière, histoire de le mettre à l'abri des soucis matériels. A ce moment-là, ils ne pouvaient pas savoir que cette machine à broyer allait également s'attaquer à leur fils, histoire de détruire non seulement la famille et ses membres, mais surtout, histoire de les casser à un point qu'ils ne se défendent plus. Dans beaucoup de cas, cette stratégie fonctionne. « Nous étions du coup considérés comme des escrocs », raconte Jean-Luc C., « on était profondément blessés et toute notre vie changeait du jour au lendemain. »

Devenir paria de la société, cela passe par des détails. Les voisins qui arrêtent leurs discussions lorsque l'on les croise au supermarché, qui ne saluent plus et qui vous évitent, les invitations qui n'arrivent plus, les « amis » qui n'appellent plus, l'exclusion se fait toujours à petit feu. Mais ce feu consomme les victimes.

L'adversaire qui se fait nommer, de bonnes relations aidantes, comme « expert » au tribunal, soignant son réseaux dans les couloirs du tribunal, les avocats qui lâchent les C. pour ne pas être pris dans l'engrenage, les condamnations titanesque (dans le cas de Jean-Luc C., paiement de 3,8 millions d'euros!), le sentiment de se trouver dans une situation qui prend une dynamique propre et qui vous détruit. Dans cette situation, souvent, les couples se séparent craquant face à ce stress existentiel, des familles qui éclatent sous cette pression terrible, et tous les ans, de nombreuses victimes de ces procédures finissent par mettre fin à leurs jours.

Et à chaque fois que les victimes pensent toucher le fond, la machine à broyer remet une couche – comme l'annonce de l'expulsion de leur maison. Du citoyen respecté au SDF, comment gérer une telle évolution psychologiquement ? La saisie des revenus. La vente aux enchères des meubles. Les battements de cœur lorsque le facteur s'approche de la boite aux lettre, la syncope quand ça sonne à la porte parce que devant la porte, se tient un huissier, les regards des voisins lorsque ce même huissier est accompagné par une équipe de la police – et chaque nouveau jour réserve une nouvelle mauvaise surprise. Pour mémoire, il s'agissait d'une fosse septique qui n'était pas aux normes et que Jean-Luc C. s'était proposé de réparer à ses frais.

700 000 € de frais d'avocats, de frais de procédure, et la Justice reste sourde. Pourtant, tout un chacun qui regarde ce dossier, comprend immédiatement que ce ne sont pas les C. qui sont les escrocs.

Tant pis pour eux, pourrait-on penser, ils ont joué dans la cour des grands du capitalisme et ils ont échoué. Mais cette pensée est fausse. Les C., dans la société dans laquelle on vit, font partie de ces forces vives qui font en sorte à ce que la France soit le pays européen le plus attractif pour les investisseurs, parce que justement, il y a des gens en France qui ont des idées et qui mettent la main à la pâte pour créer la richesse de ce pays, qui créent des emplois, qui payent des impôts et qui font vivre ce pays. Bien sûr, les C. comme d'autres, ne sont pas des requins de la finance. Ils sont des bosseurs qui avaient comme seul tort de faire confiance à des criminels en costume-cravate avec leurs sourires-dentifrice qui les avaient toujours rassurés quant à la bonne marche de leurs affaires. Et qui les ont tous laissé tomber au moment où la machine à broyer s'est mise en marche.

Mais l'espoir meurt en dernier, et pour l'instant, les C. ne se sont pas laissés détruire. Le couple et la famille se sont serré les coudes et se défendent. Ce qui pourrait s'apparenter à un combat contre des moulins, est un combat important. Non seulement pour les C. qui ont eu le courage du désespoir de rendre leur dossier public, mais aussi pour ces innombrables victimes de telles procédures qui pensent toutes être les seules à qui cela arrive et qui se taisent et qui font profil bas. On peut comparer cette situation avec celle de victimes de viols – souvent, même dans la plupart des cas, on se tait, on n'en parle pas, on porte tout seul cette présumée honte. Mais la honte dans le dossier des C., se trouve de l'autre côté. Donc, ils se battent contre cette machine, contre l'injustice institutionnalisée, contre les réseaux d'influence où des têtes bien pensantes réfléchissent comment s'enrichir, une fois une victime « facile » identifiée.

Nous allons poursuivre la couverture de ce dossier (comme celle d'autres dossiers étonnement comparables) et ce, jusqu'à la fin. Les C. se trouvent maintenant épaulés par d'excellentes avocates et des conseillers très fiables et compétents et ils se battront. Jusqu'à ce que justice soit faite.

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