Ces métaphores européennes qui musèlent le débat (2/3): Marine part à la guerre

La guerre, le principal cadre métaphorique choisi par la responsable du Rassemblement national, interagit avec d’autres sources pour construire une vision militarisée de l’espace politique européen et international et, plus loin encore, de notre monde contemporain.

Nous avons vu dans les billets précédents comment dans le débat électoral on dit sans dire. Dans ce billet, divisé en trois (lire ici la première partie), nous montrons comment dans ce débat on arrive à (ne pas) dire en disant autre chose. Les métaphores dont foisonnent les discours des politiques ont pour effet de détourner le débat électoral du vrai enjeu de la campagne, c’est-à-dire la présentation d’un projet politique pour l’Union Européenne. 

Marine Le Pen établit une équation métaphorique entre “la politique” et “la guerre” qui n'est pas inattendue dans ce contexte. La campagne pour les élections est présentée à plusieurs reprises comme un « combat », un « beau combat », et la métaphore est ultérieurement développée à travers l’activation des attributs spécifiques du cadre “guerre”. Dans une guerre, il y a deux fronts opposés, un vainqueur, un perdant, des prisonniers, une stratégie militaire pour optimiser les déplacements des armées, etc, comme dans cette phrase :

« Cette élection est une occasion de prendre Macron sur les deux fronts, en France et en Europe. »

Il est intéressant de remarquer que ce cadre reste établi tout au long du discours et sert de source à d’autres représentations du discours, qui vont au-delà de la confrontation entre deux partis politiques pendant la campagne. Le cadre conceptuel de la “guerre” interagit avec d’autres sources pour construire une vision militarisée de l’espace politique européen et international et, plus loin encore, de notre monde contemporain. Regardons par exemple ces trois passages :

« L’Union européenne est la pire ennemie des Européens, la plus grande menace pour leur unité, leur sécurité, leur avenir. »

« Deux blocs idéologiquement opposés se feront face : les « européistes », derniers défenseurs de l’UE et nous, les patriotes, les vrais Européens qui sommes les défenseurs de l’Europe des peuples. »

« Cette Europe pour vous (…) Affronter la mondialisation avec un esprit conquérant. C’est celle qui travaillera à un monde de paix en préférant les relations bilatérales aux logiques de blocs et aux vassalisations militaires, en optant pour le respect mutuel contre la dangereuse vision impériale de l’UE, en rétablissant l’équilibre franco-allemand nécessaire à la stabilité de l’Europe qui ne peut plus être synonyme d’hégémonie ni d’une vassalisation de notre pays et des autres nations d’Europe. »

Dans ce dernier extrait, Marine Le Pen parle de la gouvernance européenne en termes de “stratégie militaire”, une stratégie militaire qui devient nécessaire dans un monde en guerre, où deux “fronts” sont opposés : d’un côté l’institution supranationale, fallacieusement et vaguement identifiée à la fois comme le produit et le garant d’une « idéologie de la mondialisation », de l’autre côté les nations, qui devraient profiter de leur potentiel combatif pour renverser leur condition de subordination.

Ce passage active en même temps deux autres cadres mentaux – qui seront particulièrement productifs dans l’économie du discours de Marine Le Pen – portés par les expressions « hégémonie », « vision impériale », « vassalisation », qui sont associées au rôle prépondérant présumé de l’UE dans la politique interne des Etats membres. Deux cadres, “soumission” et “histoire”, sont activés simultanément et sont fusionnés dans une représentation discursive enrichie de l’institution.

Le scénario de la “soumission” est partagé par les trois expressions, qui prévoient une entité au pouvoir et une entité subordonnée, en l’occurrence respectivement l’UE et les Etats membres. Les spécificités de cette relation de pouvoir, instanciées par chacune des expressions, sont à comprendre dans le cadre de l’ “histoire” européenne : l’interlocuteur, à partir de ses connaissances générales, établira sans doute une association analogique entre la configuration institutionnelle européenne actuelle, l’impérialisme des grandes puissances du XIXe siècle et la vassalité de la période féodale. Même le sens du mot hégémonie est devenu conventionnel par extension de sa référence historique à la suprématie d’une cité-État sur les autres, en Grèce antique.

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La base métaphorique de ces expressions nous intéresse ici parce que c’est toujours à travers la mobilisation de l’ “histoire” européenne que Marine Le Pen structure une opposition essentielle dans son discours et active par ailleurs un quatrième domaine-source pour un autre groupe de métaphores.

En effet, un élément dont il faut rendre compte pour comprendre le récit des nationalistes est la présence de deux Europe dans le discours, qui interagissent avec des rôles différents dans la dimension virtuelle évoquée par le discours de Le Pen. La première à laquelle elle se réfère est l’Union européenne, qui existe aujourd’hui en tant qu’analogue de tous les oppresseurs institutionnels du passé ; la deuxième est le continent Europe, présenté avec les attributs d’un “organisme vivant” (naissance, croissance, fécondité), qui existe depuis l'Antiquité : 

« L’Europe, notre Europe, est plurimillénaire ; elle est née à Athènes, a grandi à Rome ; elle est riche de son héritage chrétien qui lui a donné la liberté comme valeur cardinale ; elle puise son irrépressible vitalité et son incomparable génie dans la longue histoire des peuples qui l’incarnent, dans les cultures qui lui donnent ses couleurs, dans les langues qui chantent sa féconde diversité. »

Dans un passé virtuel où tous les périodes de l’ “histoire” occidentale convergent, l’Europe-“organisme vivant” était en “bonne santé” (malgré les oppresseurs...) ; à présent, son “cycle de vie” semble atteindre une fin prématurée, que seuls les soins des nationalistes peuvent éviter.

« Une respiration démocratique, saine et nécessaire. »

« Nous avons un continent à faire renaître. »

« ...la voie de la renaissance européenne et, partant celle du redressement de la France. »

Pour décrire les effets positifs des propositions des nationalistes pour l’Europe, le discours joint les concepts sources de “redressement” au sein du domaine “organisme” vivant, et de “libération”, qui fait partie du cadre de la “soumission” ; les deux peuvent être évoqués en parallèle, en assumant une équivalence entre l'Europe et les états nationaux, notamment la France.

« En libérant l’Europe, nous libèrerons les forces de la France. »

Encore, Marine Le Pen évoque en parallèle les cadres mentaux de la “guerre” et de la “soumission”, en les présentant comme les deux options auxquelles nous serions confrontés :

« Aujourd’hui, ce qui nous est présenté comme « l’Europe » voudrait nous enfermer dans la logique du tout ou rien : – soit vous adhérez et vous devez accepter la perte de toute souveraineté, de toute liberté collective soit vous devenez un ennemi. L’UE se résume à une logique : c’est l’asservissement ou l’affrontement. »

A l’éventualité, défavorable, d’un « asservissement » qui serait déjà en œuvre, elle oppose la possibilité exaltante d’un « affrontement ». Les cibles du transfert métaphorique sont les institutions européennes d’une part et de l’autre un « vous » à la fois générique et engageant : « Vous » êtes prisonnier, ou bien « vous » devenez un ennemi.

Dans son discours, le cadre mental de la “guerre” se décline aussi dans les termes d’une “révolution”, évoquée explicitement dans la longue section d’ouverture du discours, consacrée à la « saine révolte populaire des Gilets Jaunes » et déclarée à nouveau en relation aux élections à venir.

« La voix du peuple porte la révolution du bon sens. »

« Ce peuple qui fait face aux oligarchies qui oppriment. »

« Nous avons une révolution électorale à mener. »

Un autre domaine qui sert de source au langage métaphorique de l’actualité politique est celui des “catastrophes naturelles”. À nouveau, la cible n’est pas univoque. Dans les deux premiers exemples, la montée des nationalismes est conceptualisée en termes de “tremblement de terre” ou de “clivage”, dès le début du discours :

« Ce grand mouvement tellurique qui bouscule les habitudes et les situations politiques… »

« Ce nouveau clivage fondamental qui nous oppose aux mondialistes s’impose d’ailleurs partout en Europe… »

Dans l’exemple suivant, le modificateur « asséchant » est l’indice de l’assimilation de l’institution à une “sècheresse” fatale, tandis que le continent est à nouveau un “organisme vivant” à revitaliser.

« Cette évolution institutionnelle nous permettra de tourner le dos au fédéralisme asséchant pour ressourcer l’Europe dans une organisation qui remettra à l’honneur les peuples et les nations. »

Ces domaines sources des métaphores – “militaire”, “soumission”, “organisme vivant”, “catastrophe naturelle”, “histoire” – finissent par s’intégrer dans un seul passage :

« Je crois que cette organisation fédéraliste déconsidère la belle idée européenne, par ses échecs, ses soumissions, sa vision carcérale, ses pratiques totalitaires, sa volonté de submersion migratoire du continent et donc de disparition de nos pays. »

Il en ressort que la représentation de l’Europe dans le discours populiste repose sur un système d’associations métaphoriques qui puisent dans plusieurs sources et finalement convergent dans un espace discursif amalgamé très évocateur, mais sans correspondant identifiable dans la réalité.

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