Ni vrai, ni faux: Macron et Le Pen champions de l’implicite

Plus encore que par les fausses nouvelles, le débat électoral est pollué par un nombre important d’informations implicites qui échappent à notre contrôle cognitif, pénètrent de manière sournoise le discours, et s’installent dans le sens commun. Dans ce billet, Giorgia Mannaioli et Paola Pietrandrea dévoilent les mécanismes utilisés pour dire sans dire et mesurent le taux – très élevé – d’informations implicites dans les discours de lancement des campagnes d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen.  

Nous avons vu dans le précédent article de notre édition que la participation des citoyens au débat public est limitée par la sélection algorithmique des informations circulant sur les réseaux sociaux. Nous sommes bien conscients par ailleurs qu’une partie non négligeable des informations auxquelles nous avons accès sont fausses.

Etrangement, nous ne nous inquiétons pas assez de la proportion ahurissante d’informations ni vraies ni fausses qui pénètrent de manière sournoise le débat public, échappent à tout contrôle cognitif de la part de l’opinion publique et finissent par se sédimenter dans le sens commun. « Le problème migratoire est un problème sécuritaire. » « L’Europe est définie par ses valeurs et ses frontières. » « L’internationale des nationalistes est soudée et œuvrera à un seul et même but. » « Les contraintes imposées par les traités européens ne sont pas contournables. » Si on creuse l’histoire du débat public sur l’Europe, on trouvera que ces évaluations n’ont été que très rarement et très marginalement discutées en tant que telles, que le discours public a eu plutôt tendance à les présenter comme acquises et présupposées par tous et que par conséquent elles ont fini par être effectivement acceptées et partagées par l’opinion publique.

Le débat foisonne par ailleurs d’un grand nombre d’entités et catégories mal définies ou non définies du tout : « la voix du peuple », « les peuples européens », « les élites de Bruxelles», « les puissances étrangères qui manipulent nos élections et répandent des fausses nouvelles ». De quoi parle-t-on exactement ?

Qu’on soit clair : nous ne disons pas ici que de telles entités, catégories, informations et croyances – qui constituent par ailleurs des piliers incontournables du débat public sur l’Europe – sont nécessairement fausses, non existantes ou non définissables. Nous disons que la façon dont elles sont introduites dans la plupart des discours ne permet pas au public de décider si elles sont vraies ou fausses, existantes ou non existantes, définissables ou non définissables.

Le discours sur l’Europe, plus que faux, est flou.

Linguistiquement parlant, l’introduction de ces éléments flous se fait par le biais d’un certain nombre de constructions dites d’implicite. Les constructions d’implicite, dans leur utilisation non manipulatoire, sont très communes et très nécessaires à la fluidité de la communication. Communiquer demande un effort cognitif considérable. Les langues sont des systèmes économiques, adaptés à minimiser cet effort. Par conséquent, les langues disposent d’un certain nombre de constructions qui nous permettent de présenter les informations dont nous savons qu’elles sont déjà acceptées par tous comme des informations implicites, c’est-à-dire des constructions pour lesquelles notre interlocuteur n’a pas à faire l’effort d’en vérifier le bien-fondé. Nos discours foisonnent par conséquent de constructions destinées à encoder des présuppositions, des implicatures, des topicalisations, des descriptions vagues.

Ces constructions (que nous décrivons et expliquons en détail dans la boîte noire en fin d'article) sont utilisées de manière honnête lorsqu’elles servent à introduire des informations qui n'exigent pas un examen approfondi de la part du destinataire. Mais elles peuvent être utilisées de façon manipulatoire lorsqu’elles servent à introduire des contenus nouveaux, douteux, problématiques dans le discours sans passer par le crible des destinataires.

Transmettre un contenu de manière implicite plutôt qu'explicite peut représenter en effet une stratégie de persuasion efficace. Les destinataires d’un message ont tendance à focaliser leur attention sur ce que les autres disent concrètement, plutôt que sur ce que les autres laissent entendre. Ce qui n'est pas dit passe donc plus facilement. Et comme les contenus implicites ne sont pas soigneusement examinés par les destinataires, ils sont moins susceptibles d'être contestés et, par conséquent, plus susceptibles d'être tacitement acceptés..

Ainsi, chaque fois qu’une entité introduite dans un discours n’est pas définie de manière suffisamment précise pour pouvoir être identifiée de façon univoque, chaque fois qu’un locuteur, au lieu d’assumer la responsabilité d’une évaluation, se limite à la donner par présupposée ou à l’insinuer par une implicature, nous avons affaire à une tentative de contourner notre examen critique par l’implicite et donc à une manipulation discursive.

Comme nous le montrons dans la boîte noire, les publicitaires ont appris depuis des années à se servir de ces mécanismes de persuasion manipulatoire. La propagande politique s’en est également emparé. Et cela a compliqué d’autant plus les choses puisque la manipulation s’avère encore plus violente dans une situation communicative où les asymétries de pouvoir et de savoir entre l’orateur et ses destinataires sont patentes.

Les chercheurs de l’OPPP - Osservatorio Permanente della Pubblicità e Propaganda, coordonnés par Edoardo Lombardi Vallauri de l’Università Roma Tre, ont développé des métriques qui permettent d’évaluer l’impact des implicites manipulatoires dans un discours publicitaire ou de propagande. Les linguistes de l’OPPP prennent en compte, pour mesurer cet indice, le ratio de la présence d’implicites sur la longueur d’un texte, la combinaison éventuelle de plusieurs constructions implicites dans une séquence textuelle, la position des implicites dans la structure de l’information. Le détail de ce système de calcul plutôt complexe est décrit dans les publications scientifiques mentionnées ici.

En utilisant la méthode développée à l’OPPP, nous avons identifié les implicites utilisés par Emmanuel Macron dans sa la lettre aux européens publiée le 4 mars 2019, ainsi que les implicites utilisés dans le discours de lancement de la campagne prononcé à la Maison de la Mutualité à Paris par Marine Le Pen le 13 janvier 2019. Et nous avons mesuré l’impact des implicites dans les deux textes.

Il en est résulté que l’impact des implicites dans la lettre d’Emmanuel Macron est de 1,7/10, alors que l’impact des implicites dans le discours de Marine Le Pen est de 2,5/10. En simplifiant un peu nous pouvons dire que 17% des informations présentes dans la lettre de Macron et 25% des informations présentes dans le discours de Marine Le Pen sont encodées de manière abusivement implicite.

Il s’agit d’un taux d’implicite très élevé, si on considère qu’un texte neutre comme l’Introduction aux Cambridge Examination Papers a un indice de 0,06, que la notice d’un médicament a un indice de 0,17, que la moyenne des discours de Ségolène Royal est à 0,6, la moyenne de Matteo Salvini autour de 0,7, celle de Mitt Romney arrive à 1,6. Dans le classement à l’international fourni par l’OPPP, d’ailleurs, Marine Le Pen avait déjà été classée première avec un indice moyen de 2,2, indice qu’elle est arrivée à dépasser à l’occasion du lancement de sa campagne pour les européennes.

Nous verrons dans les prochains billets que certaines formes d’implicite présentes dans les discours des protagonistes de cette campagne dissimulent souvent des contradictions profondément politiques. Pour ne citer qu’un exemple, le sens du « nous » très vague utilisé à maintes reprises par Marine Le Pen change d’une occurrence à l’autre : il indique tantôt les peuples d’Europe face aux élites européennes, tantôt les nationalistes européens face aux européistes, tantôt l’ensemble des Français face aux autres peuples européens. L’ambiguïté linguistique de ce pronom condense en réalité l’ambiguïté toute politique de l’exercice acrobatique tenté par les nationalistes de s’unir internationalement pour revendiquer chacun son exception nationale.

Nous verrons également dans les prochains jours que, loin d’épuiser les manipulations possibles, les implicites ne sont que l’une de nombreuses formes de manipulation discursives qui polluent le débat public. A suivre.

Boîte noire : comment fabriquer une information implicite

par Giorgia Mannaioli

Pour avoir une idée des constructions qui permettent d’encoder implicitement des informations, prenons un exemple tout simple : si je dis

(i) Toi, avec tes yeux, tu devrais mettre la chemise bleue

 je donne de façon implicite trois informations :

  • (a) Mon interlocuteur a une chemise bleue à disposition,
  • (b) Mon interlocuteur a des yeux qui vont bien avec la couleur bleue
  • (c) Mon interlocuteur ne porte pas au moment de l’échange la chemise bleue qu’il a à disposition

Ces trois informations ne sont pas assertées, mais elles sont encodées de manière implicite dans ma phrase.

L’information (a) est une information présupposée, présentée comme une connaissance partagée par les interlocuteurs, encodée par le choix du syntagme défini la chemise bleue. Si au lieu d’utiliser le syntagme défini, j’avais choisi d’utiliser le syntagme indéfini et j’avais dit Tu devrais mettre une chemise bleue je n’aurais pas encodé l’information que mon interlocuteur a une chemise bleue à disposition.

L’information (b) est une information topicalisée, c’est-à-dire introduite à un endroit de la phrase où elle est présentée comme quelque chose dont on parle, plutôt que quelque chose qui se dit. Si au lieu de dire Toi, avec tes yeux, j’avais dit Toi, tu as des yeux qui vont bien avec le bleu, l’information concernant la couleur des yeux de mon interlocuteur aurait été dite plutôt que simplement présentée comme un fait établi et par conséquent elle aurait été digne d’une plus forte attention et le cas échéant susceptible d’être débattue.

L’information (c) est une information présentée comme impliquée par le verbe devoir. Si je dis que quelque chose doit être fait, je suis en train d’impliquer qu’elle n’a pas encore été faite. Mais je ne le dis pas.

Par ailleurs, quand je prononce la phrase Tu devrais mettre ta chemise bleue, mon interlocuteur pourrait parfaitement comprendre que je décide de rester flou, mais qu’en réalité je me réfère à sa chemise bleue foncée, avec des boutons rouges, qu’il a achetée le 4 novembre 2017 à 18h42, qu’il a mise 7 fois depuis, qui a une petite tache sur le côté, et qui est facile à repasser.

Ces mécanismes sont utilisés régulièrement à des fins manipulatoires par les publicitaires. En voici quelques exemples.

Dans cette affiche électorale, il est présupposé, sans être dit, que la France est en désordre :

lepen-ordre

 Et dans cette autre, il est présupposé, sans être dit, qu’il n’y a qu’un seul vote utile :

lepen-utile

Par ailleurs, Ikea, dans cette publicité, implique sans le dire que ses clients pourraient craindre de rater la promotion extraordinaire sur les chaises Harry :

ikea-harry

En affirmant qu’Ikea améliore notre quotidien (ci-dessous), les publicitaires font passer deux implicites manipulatoires à la fois : ils impliquent, sans le dire, que notre quotidien est à améliorer et ils restent très vagues quant à ce qu’il y a à améliorer dans nos vies. Ce vague permet aux destinataires d’interpréter librement et de présenter par conséquent Ikea comme la solution à tout problème du quotidien.

ikea-quotidien

Dans cette publicité pour des pâtes Barilla, enfin, l’excellence de celles-ci n’est pas dite, mais présentée comme un fait établi dans le choix de la présenter comme le topique de la phrase, c’est-à-dire la chose dont on parle plutôt que la chose qui se dit :

barilla

Pour plus de détails sur les constructions implicites voir cet article en français d’Edoardo Lombardi Vallauri, ainsi que la bibliographie de l’OPPP.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.