Fiscalité, économie, écologie : les premiers thèmes de la campagne

L’analyse des tweets des candidat·e·s et de leurs interventions médiatiques matinales, du 20 février au 8 avril, donne une première représentation des enjeux de l’élection : fiscalité, économie, écologie. Elle montre aussi que les candidat·e·s commentent beaucoup l’élection elle-même, et appliquent la rhétorique de leur camp au contexte européen, plutôt que de construire un réel discours politique sur l’Europe.  

Dans le cadre du projet #Cicero, qui sera présenté mi-mai au salon CNRS Innovatives SHS, nous développons une interface permettant d’analyser les discours politiques, avec des fonctionnalités d’analyses lexicales, sémantiques, thématiques, etc. En guise de travail préparatoire, nous avons mené une analyse sur un corpus constitué des tweets des candidat·e·s aux élections européennes, et d’interviews de matinales dans lesquelles ils apparaissent, du 20 février au 8 avril.Ce corpus, loin d’être exhaustif, voire représentatif, peut néanmoins fournir quelques pistes de réflexion pour l’appréhension des élections européennes.

Une analyse basée sur la « méthode Reneirt » (avec le logiciel Iramuteq), qui propose une classification hiérarchique descendante, permet de repérer 4 grandes classes lexicales (graphique ci-dessus).

classes-lexicales

Ces classes peuvent être interprétées comme des « mondes lexicaux », qui aident à connaître les thématiques d’un corpus, et donc ici de la campagne telle qu’elle est représentée dans les tweets et les interviews. Nous ne détaillons pas la classe 4, qui est une classe de marqueurs de communication, soit liés à des URL, soit des hashtags, qui sont présents dans les messages transmis.

Les 3 autres classes permettent de connaître les thèmes des discours, nous les présentons ci-dessous par ordre d’importance (en %).

Cadrer le débat

La classe 3, assez importante (36,8% des segments de textes classés), porte sur le débat, et témoigne d’un exercice de métadiscours, de reformulation, et de commentaire des enjeux : on observe ainsi que plus d’un tiers des segments de discours ne portent pas vraiment sur des thèmes de fond, mais concernent le « débat sur le débat ». Il s’agit de définir ce qui est en jeu, et ce qui ne l’est pas, comme dans les exemples caractéristiques suivants :

Les candidats indiquent ce que sont selon eux les attentes des Français, comment peut s’analyser le champ politique, ou encore quels sont les enjeux du vote pour les électeurs. Il y a donc définition, redéfinition et présentation du débat, avec, comme souvent dans le discours politique, pourtant parfois « déconnecté » du « réel », une mise en scène du discours « des Français » et de ce que « pensent/veulent les Français ».

Ecologie et économie

La classe 1 (23,7% des segments de textes) est une classe de fond, et aborde les thématiques écologiques et économiques, qui sont souvent liées, mais qui sont aussi le fruit notamment de deux candidats, Manon Aubry et François Asselineau. Cette classe montre les problèmes soulevés par l’Europe pour des candidats eurosceptiques, avec une critique de la politique économique européenne et du préjudice qu’elle porte à l’écologie, selon ces candidats.

Fiscalité

La classe 2 concerne la fiscalité, avec notamment l’impôt, l’euro, la fraude fiscale.

On voit ainsi que l’Europe est dans ce cas un sujet qui est l’objet de critiques, dont les causes sont présentées comme l’exonération fiscale, l’évasion fiscale, ou encore le coût de la vie. Ces relevés nous permettent de mieux appréhender la campagne, en ayant une vision globale de ce que recouvrent les discours (interviews et tweets) des candidats.

L’analyse de ces données textuelles permet aussi de caractériser chaque protagoniste en fonction du lexique qui le distingue de ses concurrents.

Comment se caractérisent lexicalement les différents candidats ? Nous pouvons établir un calcul de spécificité, qui n’est pas simplement un relevé de fréquences de mots, mais qui consiste en un calcul statistique qui observe la sur/sous-utilisation des formes indiquées en légende chez chacun des candidat·e·s au vu de l’ensemble des données textuelles récoltées.

Nicolas Dupont-Aignan

Le candidat de Debout la France se distingue par des éléments communicationnels (« télévision », « réagir »), l’usage du mot « Français », ainsi que « charge » et « retraite » : outre le fait que ce candidat communique beaucoup sur ses passages à la télévision, il mentionne les Français (s’incarnant parfois comme leur porte-voix), et mobilise le combat contre les charges et en faveur des retraites.

François Asselineau

Ce candidat s’inscrit dans une vision critique de l’Europe. Son discours se caractérise notamment par les mots « constitution », « constitutionnel » et « référendum ». Il pointe ainsi l’inadéquation constitutionnelle de l’Europe vis-à-vis de la France, cite l’exemple britannique, et prône une sortie de l’« euro » ainsi qu’un « Frexit ». Il relativise en outre la menace potentielle des « Chinois », pour dire que l’Europe n’a pas vocation à protéger la France de cette concurrence.

Nathalie Arthaud

Cette candidate se distingue par le sur-emploi d’un lexique marxiste. Elle sur-utilise les mots « travailleur », « bourgeois » et « ouvrier », mais aussi « classe » et « capitaliste », ou encore « profit » et « lutte ». Ses discours sont donc en adéquation avec son ancrage politique.

Manon Aubry

La candidate de la France insoumise a également un discours cohérent avec son ancrage (avec des revendications de justice sociale plus générales par rapport à Nathalie Arthaud et plus liées à celles qui sont ressenties comme les injustices européennes contemporaines. Elle se distingue par la sur-utilisation de termes en lien avec la finance : « fiscal », « évasion », « paradis ».

Jordan Bardella

Le candidat du Rassemblement national affiche des marqueurs traditionnels de son camp, avec un prisme très fort sur un seul sujet. Les mots « immigration », « migrant », « quartier » et « mineur » sont en effet caractéristiques de ses discours. Il ancre en outre son discours dans le contexte du quotidien (« aujourd’hui ») qui est devenu insoutenable (par exemple « il faut aujourd'hui permettre les manifestations dans le dans le calme il faut surtout apporter une réponse politique au gilet jaune »).

François-Xavier Bellamy

Le candidat des Républicains se distingue des précédents car le lexique qui le caractérise est moins idéologique, et plus rhétorique, puisque les termes employés servent davantage à désigner des manières de faire de la politique, que les idées qui guident cette politique, notamment avec « croire », « nous », « famille », « vision », ou encore « droite » et « intellectuel ». Le profil du candidat, professeur de philosophie, semble « colorer » la manière de faire de la politique pour les Républicains.

Ian Brossat

Le candidat communiste développe un discours empreint de social puisqu’il parle de thématiques concrètes qui expriment une certaine idée, incarnée, de la société : « maternité », « logement » et « impôt » par exemple. Ceci peut expliquer un écho de sa campagne dans l’électorat.

Raphaël Glucksmann

Le candidat soutenu par le Parti socialiste s’inscrit entre tradition et renouveau. Il se situe vers un discours de gauche sur la crise sociale, propose de s’intégrer dans des combats avec d’autres mouvements européens, et adopte, d’un point de vue intellectuel, une philosophie libérale en lançant une « dynamique ». L’introduction du mot libéral dans ce contexte n’est pas anodine : c’est une tentative de conjuguer deux traditions : justice sociale et thématique de la liberté qui sont souvent disjointes, et parfois idéologiquement opposées à gauche. Les politiques de gauche tendent à éviter le mot libéral en craignant que le public puisse ne pas saisir la différence entre libéral et néo-libéral. Ici cette utilisation est donc consciente, et distingue ce candidat de ses « concurrents » proches sur l’échiquier politique.

Benoît Hamon

Benoît Hamon partage un certain nombre d’éléments saillants de Raphaël Glucksmann, mais se caractérise aussi par certains termes particuliers. On trouve en effet le connecteur « mais », les déictiques « moi » et « là », mais aussi des termes emblématiques de gauche, comme le « revenu universel » ou les banques. Il cherche donc à affirmer sa personnalité politique, en contraste, et avec un marqueur fort. On note que Benoît Hamon utilise le mot liberté plutôt que libéral, ce qui donne un sens plus « collectif » à son discours, et moins philosophique/individualiste.  Ce côté collectif est incarné par le revenu universel, qui se lit en miroir de la critique des banques (de la Banque centrale européenne, des taux d’intérêt appliqués, ou de leurs difficultés à prêter).

Yannick Jadot

Le candidat écologiste incarne lexicalement l’ancrage de son parti EELV. 

On trouve à la fois des éléments communicationnels (#) en lien avec des événements écologistes au sens large (#votezclimat), mais aussi tout un vocabulaire lié aux thématiques écologistes au sens politique : climat, glyphosate, santé, bio, énergie. On notera néanmoins, en lien avec un aspect polémique de sa liste, l’émergence du thème des vaccins et des laboratoires pharmaceutiques. Mais plus généralement, il réussit dans son effort de ne pas laisser le discours écologiste aux autres. Bien que tous les partis soient désormais écologistes, il adopte un discours sur les thèmes de l’énergie, de la santé et du climat beaucoup plus articulé, pointu, et fort.

Jean-Christophe Lagarde

Le candidat centriste, de manière traditionnelle pour cet ancrage, mobilise l’« Europe », dans une volonté de sortir du débat national (contexte des gilets jaunes, prise de distance envers des débats franco-français), et se distingue par deux aspects. Il avance une idée de livret européen, et questionne le positionnement de Google, en évoquant la problématique des données (notamment personnelles).

Jean Lassalle

Moins de données sont disponibles pour ce candidat, ce qui ne permet pas de donner une représentation aussi précise que pour ses concurrents. Néanmoins, en en cohérence avec ce constat, son profil s’incarne dans le verbe « résister », qui témoigne de son positionnement spécifique dans la campagne.

Nathalie Loiseau

Son lexique est spécifique : il s’agit de propos qui mettent en cause les impasses actuelles de l’Europe, en utilisant des termes techniques ou précis (Schengen, et les accords qui y sont liés) pour déplacer les aspects problématiques du débat sur l’Europe sur d’autres termes, et en affichant une volonté politique (« vouloir », « urgence »).

Florian Philippot

Le candidat Patriote se distingue par le sur-emploi de ce terme, mais aussi par un ensemble contextuel, focalisé sur des thèmes franco-français en campagne pour les européennes : il appuie en effet sont discours sur les « gilets jaunes » et la réforme des « 80 km/h », qui était un déclencheur du mouvement des gilets jaunes. Il organise donc sa campagne en lien avec le vaste mouvement populaire en question.

Cette première analyse donne donc une première représentation des enjeux de l’élection (aspects fiscaux, économiques, écologistes) ; elle montre aussi que les candidats commentent beaucoup l’enjeu et l’élection elle-même, et qu’ils mobilisent pour beaucoup les éléments traditionnels de leurs camps, en les appliquant au contexte européen (plutôt que de construire un réel discours politique en lien avec l’Europe). Ces premiers éléments devront être précisés dans les prochaines semaines, en lien avec l’évolution de la campagne.

*Les chercheurs impliqués dans le projet #Cicero sont (par ordre alphabétique) Boris Borzic, Zakarya Després Abdelouafi El Otmani, Julien Longhi et Claudia Marinica

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