Je voulais vous expliquer comment le Covid me bousille

Mon père n’est pas mort du Covid, en revanche il est certainement mort à cause du Covid. Je suis juste une fille de plus qui a perdu son père. Mais j’étais SA fille et c’était MON père. Ce virus qui rend tout plus compliqué, plus difficile, m’entraîne dans la dépression.

Je voulais vous expliquer comment le covid me bousille. Je sais pas si ça va vous intéresser. Pour résumer, mon père est mort en mai dernier, la nuit du déconfinement. Avec mon copain et mon frère, on avait prévu d’aller chez mes parents le 12 mai pour déjeuner. Ils habitent à 45 minutes de Toulouse, où j’habite. Mon père n'est pas mort du covid. Mon père est mort probablement de stress. C’était quelqu’un qui ne tenait pas en place, copain avec tout le monde, toujours en train de fabriquer, réparer, aider. Un cœur et des mains en or avec un soupçon de Je-sais-tout. Moi il m’énervait, comme un daron quoi. Il venait de faire 59 ans. Il était pas particulièrement en bonne ni en mauvaise santé. La veille, dans la nuit du 10 au 11, il y a eu un orage terrible et la maison de mes parents a été inondée. C’est un problème récurrent qui gonflait considérablement mon père. Il était en panique toute la journée du 11. Un peu impatient et anxieux de nous accueillir. On avait préparé des cadeaux, de la nourriture, nos vêtements, nos sacs, la voiture à emprunter, tout était prêt. Le 12 au matin, à 7h50, ma mère m’appelle. C’est pas normal. Quand on a déjà vécu ça, un appel à une heure étrange, on sait déjà. Je suis pas vraiment réveillée, je décroche. “Agnès, papa est mort. Il s’est levé cette nuit pour dormir sur le canapé parce qu’il y avait une fuite d’eau vers sa tête. Il est sur le canapé. Il bouge pas. Il est froid. Il est mort.”

Ma   tête   se   vide   mon   cœur   s'éteint 

On m’ampute. je fais une hémorragie. Je me vide de ma substance. Je comprend rien. Je comprend rien ! On allait venir ? On arrive ? “Comment tu te sens maman ?-Vide.”Je dois le dire à mon frère de la même manière. En le réveillant et en le traumatisant. Je dois le dire à ma grand-mère qui me répond “Eh beh non ? Qu’est-ce que tu racontes”

Je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai vu mon père. Un dimanche banal où il est allé faire la sieste sur son cher canapé après un bon déjeuner. Il est très probable que je l’ai pas réveillé pour dire au revoir. 

J’ai envie de crever. Je comprends rien. Je fais des blagues. Tout est organisé en 2 jours. Ma mère passe ces 2 jours au salon funéraire, le veille, lui parle, écoute de la musique, le pleure. Point positif du covid: on est 15 à la cérémonie. Pour quelqu’un de si populaire, si volubile, on est 15 et personne ne veut parler. Ma mère a choisi 2 chansons et moi une. 

Papa est dans une boîte. Une jolie boîte. Avec des jolies fleurs. Une jolie plaque. Frédéric R 1961-2020. Ces huit chiffres me crament la rétine et m’obsèdent. Puis on récupérera une autre boîte, petite, avec un vase, avec papa dedans. Et on mettra ce vase dans une boîte en granit au cimetière. Voilà. C’est vraiment tout. C’est si trivial. Les mois passent et je m’englue dans la dépression.

Je suis au chômage, mes amis sont présents mais les journées sont longues. Peu à peu je disparais. En novembre je veux me buter. J’ai un chat dont je suis responsable et un mec fabuleusement patient et aimant. Putain. Je veux crever. Je ne veux plus exister. Je veux non-vivre. Je veux que ça cesse. J’ai toujours pas compris pourquoi papa est mort. Peut-être un peu de la même chose qui est en train de me bousiller. J’accepte pas qu’il soit mort. Je commence à accepter que je ne comprendrai jamais. Comment c’est possible ? Je cauchemarde toutes les nuits que quelqu’un meure. Je fantasme de disparaître et changer de nom pour ne plus m’attacher à qui que ce soit. J’ai le temps pour penser à tout ça. Y a un couvre-feu. Mes amis travaillent. Le week-end ils s’échappent. Comment leur en vouloir ? Voilà comment le covid me bousille. 

Tout ce qui est difficile est multiplié par 10. 100. 1000. Faire un deuil sans passer du temps avec ma famille, de peur de leur ramener le virus et risquer de les tuer ? Faire un deuil sans apéro de l’enfer qui finit en larmes et qui purge ? Faire un deuil dans la frustration face à l’illogisme des mesures du gouvernement ? Je me dis souvent que mon père est mieux mort parce que cette bouffonnerie l’aurait cramé. Je consulte depuis décembre un psychiatre que je vois toutes les semaines. C’est ce que j’ai de plus stable dans ma routine. Ça et les antidépresseurs. Je ne suis pas seule mais je ne me suis jamais autant sentie esseulée. Merci de m’avoir lue.

Frédéric R, surveillé par Kaya et Lyra © Hélène R Frédéric R, surveillé par Kaya et Lyra © Hélène R

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