Quand la Covid-19 anéantit ta vie

En mars 2020, mon mari, en pleine santé, est décédé de la Covid 19 en une semaine. Un véritable cataclysme dans ma vie dont je ne sais pas si je pourrai me remettre un jour. Je dois maintenant vivre sans qu’il me prenne dans ses bras, sans son regard plein d’amour sur moi.

Le week-end des 7 et 8 mars 2020, mon mari et moi étions partis passer le week-end à Lyon chez notre fille ! Un week-end festif, balade au Parc de la Tête d’or, dîner dans un bouchon bourré de monde, le lendemain balade sur les quais de Saône... bref un week-end heureux en famille.

Une semaine plus tard, le 15 mars mon mari a eu de la température, qui ne l’a pas quittée durant 9 jours. Durant toute la semaine nous avons vécu au rythme de cette température, espérant toujours qu’elle allait baisser. 2 visites du médecin avec pour seul médicament du Doliprane, une suspicion de Covid et le fameux « restez chez vous ».

L’angoisse et le stress commençaient à m’étreindre, que faire ? Le dimanche 22 et le lundi 23 au petit matin, ayant constaté une accélération de sa respiration, j’ai appelé le 15, qui a refusé de se déplacer au motif que mon mari n’était pas en détresse respiratoire. Le 23 dans l’après-midi, après une téléconsultation avec mon médecin traitant, celui-ci a constaté une dyspnée et a rappelé le Samu, qui est donc intervenu vers 16h.

On m’a immédiatement prévenue de la gravité de son état et du fait qu’il allait être intubé et placé en réanimation (son taux de saturation en oxygène dans le sang était de 44%). Mon mari s’est rendu lui-même sur ses 2 jambes dans le véhicule du Samu et j’ai pu lui dire au revoir et le rassurer. Il a été emmené à l’hôpital en réanimation à 17h (ils l’ont intubé et endormi devant notre maison). A 19h, j’ai reçu un appel du service de réanimation me disant qu’ils n’arrivaient pas à l’équilibrer et qu’il, je cite, « allait mourir dans la soirée ».

Mon monde s’est effondré. A 20h05 mon mari était déclaré décédé. Il avait 61 ans, et était en parfaite santé. Je suis donc passée en 15 jours de l’insouciance au désespoir. J’ai été anéantie par ce choc. Le lendemain de sa mort j’ai été conduite au CHU de Nîmes pour y subir des examens. Mon test PCR a été négatif, mais les médecins m’ont demandé de rester confinée 14 jours. Je suis donc restée seule chez moi durant 14 jours. Ma belle-sœur apportait devant ma porte les choses dont j’avais besoin. Je ne me souviens absolument pas de ces 14 jours hormis le fait que j’ai préparé les obsèques (choix de textes...).

Mes 2 filles voulaient absolument me rendre visite mais j’ai refusé catégoriquement malgré la souffrance que j’endurais. L’aînée était enceinte de jumeaux et la deuxième est à risques puisque atteinte d’une maladie hématologique. Mon mari est resté 10 jours à la morgue de l’hôpital suite à des tracasseries administratives. Il était en France depuis 1987 mais avait gardé sa nationalité autrichienne. Il n’a pu être inhumé que le 02 avril 2020.

Nous n’avons pas pu nous rendre à l’hôpital ni voir le corps. Son corps nu a été déposé dans une housse , sans toilette mortuaire et le cercueil a été fermé sans nous. Les obsèques ont été réduites à leur plus simple expression. Nous n’avons pas pu nous rendre à l’église alors que nous sommes catholiques pratiquants. Seulement 10 personnes ont pu assister aux obsèques et même le prêtre ne s’est pas approché de nous et est parti avant la mise au tombeau. Ce jour là, je me suis rendue seule au cimetière, puis je suis rentrée, seule, chez moi. J’étais dans un état second, totalement sonnée.

Depuis, je suis en mode survie, je ne me vois aucun avenir, sans sa présence plus rien n’a de sens, nous avions des projets, nous devions partir en retraite fin 2020. Lorsque je regarde devant, je ne vois qu’un mur infranchissable. La souffrance morale et affective est atroce, tant de souvenirs heureux remontent à la mémoire. Nous avons passé 28 heureuses années ensemble. Je dois maintenant vivre sans qu’il me prenne dans ses bras, sans son regard plein d’amour sur moi, ce regard qui me rendait si forte et pleine de confiance en moi. J’ai eu des idées noires, très noires malgré la bienveillance et la présence aimante de mes filles.

J’ai dû me résoudre à voir une psychologue pour m’aider. Je vis un peu dans ma bulle, je n’ai pas envie de me confronter aux autres : mes relations sociales se limitent à ma famille proche et à mes 2 couples d’amis qui me soutiennent depuis déjà un an. Fin mai 2020 soit 2 mois après son décès, j’ai fait un test sérologique qui s’est avéré positif : j’avais moi aussi eu le Covid mais de façon asymptomatique. Je me suis effondrée : est-ce moi qui lui aurais transmis le virus ? Pourquoi lui en est mort et moi je n’ai strictement rien eu ? Je n’aurai jamais les réponses à ces questions et je vais devoir vivre avec. J’ai refait un test sérologique en septembre 2020 et un autre le 23 mars 2021 soit le jour du premier anniversaire de sa mort et j’ai toujours autant d’anticorps ! Mais je ne sais pas si cela me protège et d’ailleurs je m’en fiche un peu.

A ce cataclysme émotionnel, il faut aussi rajouter les tracasseries administratives. L’organisation des obsèques et leur coût exorbitant (une honte en regard de la prestation), des frais de notaire pour régler la succession tout aussi exorbitants, sans compter tous les problèmes pour faire valoir ses droits auprès des assurances souscrites : un vrai parcours du combattant dont on se passerait bien dans ces moments.

Tous ces problèmes administratifs sont un frein à mon travail de deuil car ils me ramènent inévitablement à la mort de mon mari. Je souffre aussi beaucoup pour mes filles, privées de leur père (même si ma fille aînée n’est pas sa fille biologique puisqu’elle était née de mon premier mariage) il l’avait élevée comme la sienne sans jamais faire la moindre différence et elle le considérait comme son père. Je souffre aussi pour ma petite fille privée trop tôt (elle avait 3 ans) de ce papy avec qui elle avait une relation privilégiée et je souffre encore pour les jumeaux qui sont nés 5 mois après sa mort, il était tellement heureux de les accueillir dans notre famille. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve maintenant et je m’en moque un peu. Je vis au jour le jour, mais j’ai le sentiment depuis le jour de son décès que je ne m’en remettrai jamais.

Patricia

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