Un adieu empêché.

Entrée seule en clinique, ma mère est morte seule sans avoir pu dire adieu à ses enfants. Si les raisons de cet adieu empêché sont multiples et complexes elles n'exonèrent pas des responsabilités individuelles. L'attention à la personne âgée malade dépend aussi de la personnalité des soignants . Même et surtout en temps de Covid

Un adieu empêché .

Maman, entrée en clinique suite à une chute au domicile le jeudi 11 mars 2021, est morte le samedi 13 au soir, seule.

Le médecin qui prévient la famille par téléphone ce samedi vers 21h donne quelques explications difficiles à entendre tant l'annonce sidère.

"Elle est morte !Mais non ce n'est pas possible , on a essayé de la joindre au téléphone tout l’après midi !"

"Vous avez deux heures pour apporter des vêtements avant la morgue, sans cela on devra lui mettre la chemise de la clinique " C'est l'infirmière de nuit qui répond à mon appel.C'est difficile pour elle aussi , nous le savons. Mais la famille est fâchée et exprime sa colère. Chacun réagit comme il peut face à la violence de la nouvelle tant inattendue.

Certains se taisent. D'autres hurlent. D'autres écrivent .

Ma mère, petit oiseau tombé du nid, je la trouve dans sa chambre, lors de ma visite éclair exceptionnellement autorisée, le vendredi après midi, veille de sa mort.Toute frêle, semblant perdue derrière les barreaux de son lit, clouée là par sa fracture du bassin, humiliée par des couches qui la serrent un peu trop et lui provoquent de l'échauffement, ce qu'elle me signale avec gêne contrariant sa pudeur. Elle voudrait que je l'aide à se lever pour aller aux toilettes. Je dois malheureusement refuser. Ce n'est pas possible.

Je lui installe le téléphone. On fait des essais. J'inscris en grand les numéros de ses enfants et vérifie le fonctionnement de son téléphone portable, au cas où ...Je lui sers un verre d'eau car elle ne peut atteindre, sans la faire tomber, la bouteille de 1,5l posée sur sa table . "Ils ont dû me changer complètement, j'ai renversé la bouteille sur moi " Je me demande s'il n'existe pas des petites bouteilles.

Sa chemise de nuit bleu ciel est pourtant celle qu'elle portait la veille , tâchée de café...Je range dans son armoire les vêtements propres restés posés par terre dans le sac que j'avais déposé la veille à l'accueil, empêchée de monter jusqu'à elle. Suppliant : "C'est juste pour la rassurer, elle a 89 ans elle est en état de choc, elle ne voit plus bien clair. Juste pour lui donner un repère familier".

Ce fut Non ...Consignes sanitaires.

J'apprécie malgré tout la visite autorisée ce vendredi ,même si il faut faire vite : une demi heure , ce n'est pas propice à la sérénité . C'est mieux que rien tout de même.

"Tu reviens quand ? "

"Je ne sais pas maman , tu sais bien...le Covid. Mais ne t'inquiète pas, il y a le téléphone. Tu demandes aux soignants , ils t'aideront ."

Elle a fixé le plafond, pensive.

Ce sera note dernier échange.Je pars, la mort dans l'âme ce vendredi en fin de journée, avec le sentiment de l'abandonner .Je ne vois personne dans ce service qui me semble un peu désert et qui ne compte pas beaucoup de patients ce week- end là.

A partir du samedi midi , nous ne pourrons plus ni la voir , ni la joindre au téléphone.Elle ne parvient plus à téléphoner seule .On appelle le service pour demander de l'aide vers midi.Ligne occupée. Portable muet.Ses enfants tentent de la joindre en vain durant tout l’après midi.

Je rappelle le service vers 17h .

"Votre mère ne comprend pas qu'il faut raccrocher le téléphone, elle le garde contre elle"

Ce téléphone qu'elle serre contre elle ne vibre pas aux nombreux appels de ses enfants, désespérés d'entendre les "bip bip " qui résonnent encore dans leurs oreilles .Ce geste d'agrippement est celui d'une personne âgée en état de choc, au bout de son rouleau, seule et sans visite, et espérant entendre une voix familière. Il existe une solution simple , l'aider à le raccrocher en prenant le temps de lui dire quelques mots. Ce n'est pas si compliqué, le service est calme ce week end.

Je propose de venir pour aider ma mère.

Mais c'est Non ...Consignes sanitaires.

"Alors dites-lui, s'il vous plait, que sa fille souhaiterait lui parler. Les numéros de téléphone sont inscrits en grandes lettres sur sa table de chevet "

Les soignants comprendront avec peine la réaction de colère de la famille quand le téléphone sonnera enfin chez l'un d'eux à 21h 30. Pour annoncer la mort de leur mère .Ils ne comprendront pas car l'infirmière avait, dit-elle, répondu à la demande vers 17h en appuyant sur la touche M1 du téléphone portable .Touche M1 , touche d'urgence reliée à sa voisine du village à laquelle maman a pu dire quelques derniers mots, sans bien comprendre sans doute pourquoi nous ne l'appelions pas. Dire qu'elle ne se sentait pas bien, que son coeur battait mal.

Il s'en eut fallu de peu pour qu'un de ses enfants puisse lui parler ...

Appuyer sur la touche M1 sans se soucier de savoir à qui elle était reliée. Sans présentation .. .Un geste mécanique , un geste d'agacement face à une famille trop soucieuse au goût des soignants ? Une famille pourtant soucieuse de ne pas trop déranger le service..

Il fait noir ce samedi soir vers 22h 00 et cette fois nous pouvons la voir. Seules les deux infirmières de nuit nous reçoivent un peu désemparées ce qui se comprend.Pas de médecin pour les soutenir et recevoir avec elles la famille. Des bribes d'explication, on ressent un certain flou. Personne ne sait .Nous repartons chacun de notre côté.

Chacun chez soi .

Notre mère à la morgue.

La rencontre ultérieure avec les responsables et certains soignants sera vaine. Un accueil aimable certes, de la compassion, une écoute attentive dans "le souci de s'améliorer " Mais pas d'excuses, pas de responsabilités reconnues . Des justifications défensives : consignes sanitaires nationales... protocoles . Le Covid ne circule pas sur les ondes téléphoniques pourtant .

On ne saura jamais tout à fait ce qui s'est passé . Une infirmière serait restée auprès d'elle pendant sa détresse respiratoire avant l'heure du changement d'équipe. Et puis cela a été vite ...On croyait qu'elle dormait lors de la visite du soir vers 21h . Pas eu le temps de prévenir la famille!

Ce que l'on sait c'est qu'aucun de ses enfants n'était là pour lui tenir la main.

Une famille un peu trop présente  ?

Une famille trop .. absente en cette fin de journée . Un adieu empêché.

Fil d'humanité brisé.

Sur le site de cette clinique amiénoise on peut lire :

"Nous attachons autant d’importance à la qualité et à la sécurité des soins qu’à l’humanité de notre prise en charge. "

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