Mon impossible deuil

J’ai perdu mon père le 31 mars 2020 dans un chaos que seules les personnes qui ont vécu cette tragédie peuvent comprendre. Plus d'un an après ce drame, les victimes d'un protocole totalement déshumanisé continuent de grossir les statistiques sinistres de la pandémie. Parmi toutes ces victimes, des milliers de vivants sont laissés à l'abandon, confrontés à l'impossibilité de faire leur deuil.

Je m’appelle Brigitte, j’ai 62 ans et je vis en Normandie.

J’ai perdu mon père le 31 mars 2020 dans un chaos que seules les personnes qui ont vécu cette tragédie peuvent comprendre. Il est mort dans un Ehpad de Nantes réputé, seulement quatorze jours après le début du confinement.

Il y a quelques semaines, j’ai pu voir dans une émission télévisée, Sabrina Sellami et Stéphanie Bataille témoigner de leur souffrance de ne pas avoir pu « accompagner » leurs pères, victimes de la Covid 19.

J’ai eu comme un déclic, je suis sortie du coma psychologique dans lequel je me trouvais des mois et j’ai pu trouver la force de raconter mon histoire. 

Je préfère appeler mon père « Papa ». Il reste à jamais Papa pour moi.

Mes parents vivaient depuis 4 ans dans une résidence-services à Nantes et avaient là trouvé un environnement agréable et sécurisant.

Papa, 86 ans, souffrait d’une maladie cérébrale mais il n’était pas atteint d’Alzheimer. Mon père donnait depuis des mois les signes de la « Maladie des Corps de Lewy », une horreur qui vous rend fou pendant quelques heures par jour, vous laissant, le reste du temps, témoin de votre propre descente aux enfers. Hallucinations et dépression constituaient son quotidien.

Par chance, un Ehpad se trouvait à quelques 300 m de cette résidence. C’est dans cet endroit que mon père a donc été transféré en cette période de Noël 2019. Nous n’avions pas eu le choix. Papa épuisait ma mère depuis des mois et celle-ci était au bord de la rupture. Il avait fallu prendre des mesures.

Il était consentant lorsqu’il est entré dans cet établissement à Nantes, mais il ne lui a pas fallu deux jours pour manifester son besoin de ressortir très vite. 

Il y était entré le 23 décembre 2019. Entré la veille du réveillon de Noël, il n’en est jamais ressorti vivant.

Nous aurions dû nous méfier davantage.

Des signaux inquiétants ont immédiatement émergé dans cet Ehpad. Des interdits imbéciles, des manquements inadmissibles, le manque de communication, la bêtise même pour une personne qui a pris papa en grippe dès le début.

Ce sujet concerne directement les Ehpad bien sûr, au même titre que les hôpitaux. Publiques ou privés, les directions n'ont pas toutes été à la hauteur. Les notions de discernement et d'humanité ont été bien souvent piétinées par des chefs d'établissements.

Les premières informations sur l’émergence d’un virus inquiétant en Chine ont commencé à arriver à cette époque. Nous ne nous sommes pas méfiées Maman, mes sœurs et moi (nous sommes 4 filles dans la fratrie).

Tout doucement, comme partout, des mesures ont été prises. Masque en cas de fièvre et gel hydro-alcoolique à l’entrée pour tout le monde.

Et puis l’ambiance s’est très vite dégradée. Pour ma part, les choses étaient difficiles d’un point de vue pratique car j’habite en Normandie à 400 kilomètres de Nantes. Depuis plus d’un an, je m’appliquais à venir une fois par mois. J’ai dû m’organiser.

L’angoisse est montée doucement mais surement.

Personne n’a imaginé, pour autant, l’interdiction d’entrer dans l’Ehpad. Pourtant, un matin, Maman m’a annoncée qu’elle était dorénavant la seule à pour voir aller voir mon père. C’était le plus important car mes parents formaient un couple fusionnel, et sans Maman, Papa ne pouvait tout simplement pas vivre. Cette mesure nous a brisé le cœur mais le fait de savoir Maman auprès de son mari nous rassurait.

Quelques jours après, Maman n’a plus été autorisée à entrer. Le monde s’est effondré pour Papa et pour nous.

Elle n’était autorisée qu’à venir chercher, à la porte, sur le trottoir, un sac de linge à laver. En retour, elle revenait déposer un sac de linge propre dans lequel elle mettait des petits choses, des douceurs. Mon père était très gourmand et adorait les petits gâteaux.

Et puis, quelques jours plus tard, elle n’a plus été autorisée à apporter ce sac. Tout devait se faire en interne. Le dernier contact qui existait encore a disparu aussi. Plus de petites douceurs et d’attentions et une détresse immense en retour.

L’abandon.

Notre chance a été d’avoir ma sœur médecin qui pouvait entrer dans l’Ehpad pour suivre quelques-uns de ses patients et Papa bien sûr. Elle nous donnait les nouvelles.

Mais cela n’a pas duré, un matin, elle aussi a reçu l’interdiction d’entrer dans l’Ehpad.

J’ai su à ce moment-là que c’était fini, que nous nous acheminions vers un drame.

Mon père n’a pas attrapé le virus, parait-il…

Au mois de mars 2020, les tests sont compliqués à faire, les masques se vendent quasiment au marché noir, le gel désinfectant est introuvable… a-t-il été testé après son décès. Pourquoi faire, allez-vous me dire ?

Il semble qu’il n’ait pas attrapé le virus, mais victime de l’enfermement et de la bêtise d’une direction zélée, totalement dénuée de discernement, il est mort seul, absolument seul, dans la nuit du 31 mars.

Quand on me demande comment il est mort, je réponds : mon père est mort de chagrin.

Depuis des jours, il demandait à ce qu’on le sorte de là. Mais entrer dans l’Ehpad était impossible pour nous. Nous sommes restées impuissantes et n’avons été autorisées qu’à lui parler au téléphone.

Je lui ai parlé la dernière fois l’avant-veille de sa mort. Il allait très mal et il m’a dit ces mots terribles « puisque personne ne peut me sortir de là, je vais me débrouiller tout seul et trouver la sortie ».

Cette nuit du 31 mars, il semble qu’il ait bien cherché la sortie, comme un fou.

Nous ne connaissons pas les circonstances exactes de son décès , victimes d’une loi du silence insupportable et destructrice.

On l’a retrouvé mort dans la chambre d’à côté, sur le bout du lit d’une dame qui n’a pas compris ce qui lui arrivait. Infarctus massif ont dit les médecins du SAMU.

Son cœur a explosé en somme…

Ma sœur médecin a été appelée. Elle est allée chercher Maman. Pour le voir, il a fallu toute la bonté et ce fameux discernement, inexistant par ailleurs, du seul médecin autorisé à prendre en charge les patients dans l’Ehpad.

En pratique, il était interdit de seulement poser la main sur la joue de papa. Maman a eu juste le temps de lui apporter un costume sinon il serait parti en pyjama.

Ma sœur et Maman ont pu le voir cinq minutes, de loin. Cinq pauvres petites minutes, sans pouvoir le toucher.

Mon père est mort de chagrin, seul. Cette idée m’est insupportable. Il avait fondé une grande famille, une tribu et il est mort dans une solitude absolue.

Je sais très bien que sa maladie y est pour beaucoup mais ce qui est insupportable c’est de savoir qu’il est mort sans la femme qui avait partagé toutes ses aventures pendant plus de 60 ans. Nous la couvons maintenant, nous l'entourons de toute notre tendresse, elle reste seule, sans l'homme de sa vie. Je lui ai donné ma parole que jamais je ne laisserai qui que ce soit la faire entrer dans une Ehpad.

Je n’ai pas pu voir papa, comme deux autres de mes sœurs. Je n'ai pourtant pas perdu de temps. A 8 h  j'apprenais la nouvelle, j'ai quitté la Normandie vers 10 h, j'ai du arriver à Nantes vers 14 h. Son cercueil avait été scellé avant midi sans nous et expédié aux pompes funèbres. Personne n'a assisté à la mise en bière. Un cauchemar.  

Quelques jours après son décès, une personne de l’Ehpad a dit à maman que depuis quelques mon père allait très mal. Comment est-ce possible ? L’Ehpad avait fermé ses portes bien avant le 17 mars et c’est donc dès les premiers jours d’enfermement que mon père a commencé à décliner. Personne n’a été informé, pas même ma sœur médecin. La direction de cet endroit maudit n’a pas estimé nécessaire de nous informer, elle ne nous a laissé aucune chance d’apporter le moindre réconfort à mon père, consumé par le chagrin et mourant.

Après son décès, les semaines se sont écoulées. Nous n’avions pas pu récupérer ses affaires mises en « quarantaine », on ne sait où dans l’Ehpad. C’est juste avant l’été qu’un coup de fil nous a prévenu, je cite, « que si nous ne venions pas chercher immédiatement ses affaires tout partait au feu ». Comme ça, froidement.

La panique s’est emparée de nous. Ses affaires, ce n’était pas seulement ses vêtements, c’était aussi des souvenirs, des photos, un fauteuil, ses lunettes. Ma sœur aînée et mon beau-frère ont foncé. A l’Ehpad, on les a emmenés dans un sous-sol, « les affaires » de papa étaient stockées dans des sacs poubelles.

Vous me direz que ce n’est pas important… mais si. Ce fut un chagrin de plus. Et un degré de plus dans la colère.

Alors que j’écris ces mots, je comprends qu’il m’est absolument impossible de l’abandonner une nouvelle fois. Je vais me battre et régler mes comptes avec les responsables. J’ai honte pour ces gens-là. Aucune directive, aucune règle ne justifient ce manque d’humanité.

La suite, c’est la même que pour tous les gens victimes de la CoViD19. Un enterrement à quinze personnes, des petits-enfants privés d’un dernier hommage à leur grand-père. Ils ont, comme beaucoup, créé un groupe privé sur les réseaux sociaux pour échanger et partager leur chagrin.

J’ai été frappé par une mesure complètement dénuée de sens. Le jour des obsèques, nous n’avions pas le droit de toucher le cercueil. Pourquoi ? J’aurais pu mettre du gel si besoin ! Mais pourquoi une « interdiction » ? Et comment ai-je pu accepter, obéir ?

Je m’en veux tellement aujourd’hui. Nous avons tous été infantilisés et maintenus dans une menace permanente.

Depuis le 31 mars 2020, je n’ai cessé de réfléchir à tout cela. L’image de mon père, courant en pyjama dans un couloir froid, à la recherche d’une porte, en détresse absolue, terrifié, me hante.

Il était si grand, si fort, si élégant tout au long de sa si belle vie. Il était notre pilier. C'était un homme d'une grande droiture, un intellectuel brillant, un amoureux fou de la vie et surtout de sa femme.

La bêtise de quelques personnes, des décisions cruelles et souvent complètement idiotes ont fait du départ de mon père un cauchemar.

Mon chagrin ne se tarit pas. Je bouge, je semble revivre mais je ne peux évidemment pas faire mon deuil. Il m’est impossible de regarder une photo de mon père sans que mon cœur se brise.

Le jour de son décès, je suis montée dans ma voiture avec quelques affaires et pendant quatre heures, j’ai roulé sur une autoroute absolument déserte. La vie avait cessé partout en France, comme dans le corps de mon père.

Je ne sais pas comment j’ai pu garder mon calme et ne pas aller régler mes comptes avec la direction de l’Ehpad… je cherche encore. Je suis bouillante et je ne laisse personne me dicter ma vie et pourtant, je n’ai pas bougé. Comme anesthésiée. Mais il faut dire aussi que la porte était fermée à clé… 

Je me demande si papa est entré dans les « statistiques » de la pandémie.

Je ne sais pas ce que j’attends de la diffusion de ces témoignages.

Depuis plusieurs semaines je suis active dans les associations mais, à part la mairie de Levallois-Perret, sous l’impulsion de Julie Grasset, présidente de l'association CoeurVide19 créée après le décès de son père, personne n’a bougé.

Je voudrais comme Stéphanie, Julie et Sabrina que ces « dommages » soient reconnus. Je voudrais, moi aussi, qu’un hommage digne soit rendu à toutes ces personnes qui sont partis dans une solitude et une tristesse inouïes, juste parce quelqu’un, quelque part, je ne sais qui, a décidé de séquestrer toute une génération, par « précaution ».

Je veux qu’on en parle parce qu’une génération s’en est allée d’une manière inacceptable mais aussi parce qu’une autre génération doit vivre maintenant avec cela, dans la souffrance.

On nous demande à chaque fois : mais est-ce le moment ?

De rendre l’hommage ou juste d’en parler ?

Parce qu’en parler ce n’est même pas envisagé par le gouvernement ! Tout au plus quelques réactions agacées…

Si je parle ce n’est pas pour moi. C’est pour mon père. C’est sa voix que je veux faire entendre. La mienne n’a aucune importance. Il n’avait plus droit à la parole et il ne lui reste que sa famille pour dénoncer le traitement inhumain qu’il a subi.

J’ai pu confier mon témoignage à Stéphanie Draber Bataille qui a mobilisé plus de 30 comédiens pour faire entendre toutes nos voix. Ce fut une très grande émotion et nous sommes très reconnaissants envers Stéphanie qui nous a fait ce cadeau de faire entendre la voix de nos proches.

Quelques médias se font l’écho de ces milliers chagrins. Mais du gouvernement, rien.

Pourtant il y a des chiffres…Des milliers de gens sont dans l’incapacité de faire leur deuil. Les différentes pétitions ont réuni plus de 70 000 signatures.

Chaque témoignage individuel cache tous ceux d’une famille. Nous sommes des dizaines de milliers à demander une attention, juste une attention et nous restons inaudibles pour le gouvernement.

Dans l’Ehpad de papa, 23 personnes sont mortes malgré toutes les précautions et alors que les portes étaient fermées aux familles depuis plusieurs semaines. Aucune mesure, aucune cruauté, aucune dictature interne n’a pu changer cela. Comment est entré le virus ? Certainement pas à cause des familles comme certains l’ont prétendu… 

Cette horreur a un nom : Protocole. A géométrie variable selon que l’on se trouve du côté des personnels ou du côté des familles et sans qu’aucune directive gouvernementale ne fasse le poids. Monsieur Veran prétend avoir donné des consignes. La belle affaire ! Elles ne sont toujours pas suivies partout !

Mon père est décédé seul il y a tout juste un an en mars 2020, celui de Stéphanie Bataille est mort, tout aussi seul, en janvier 2021. Rien de changé sous le soleil…

Nous avançons maintenant avec les associations et il n’est plus seulement question d’un hommage national. Plus le temps passe, plus les pouvoirs publics restent sourds à nos demandes et plus les victimes de ce drame se structurent.

C'est une grande erreur de ne pas nous prendre au sérieux.

Nous demandons maintenant un texte de loi. Nous réclamons l’inscription dans la loi d’un droit de visite aux patients dans tous les établissements de santé, à tout moment de l’hospitalisation et quelles que soient les circonstances sanitaires.

Plus largement, nous souhaitons replacer l’humain au cœur de notre système de santé.

Nous ne lâcherons rien.

  

Brigitte

 

 

   

        

 

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