Adieu ma belle, bella ciao !

Le 17 avril, Norma a été transférée à l’hôpital, et j’ai compris. Le lendemain, à 12h30, elle était morte. L’hôpital Avicenne de Bobigny a été très humain, me permettant de venir. On m’a tendu une blouse, donné un masque et une charlotte, et j’ai pu voir Norma une dernière fois. Son visage portait la marque d’un combat indicible contre la maladie.

La dernière photo que je garde de Norma date du 15 février 2020. C’est aussi la dernière fois que je l’ai vue vivante. Peu à peu, elle avait perdu ses mots et ses repères. Elle avait du rejoindre l’unité protégée d’un Ehpad. Mais elle me reconnaissait toujours quand je venais, cela lui faisait plaisir.

Norma Norma

Début mars, l’Ehpad envoie un courriel : les visites sont suspendues. Puis un autre : les résidents sont confinés dans leurs chambres. Puis un autre encore, pour dire que dix résidents étaient déjà morts du covid 19. Cela n’avait donc servi à rien. Peu après, je reçois un appel téléphonique : Norma a été testée positive au covid. Elle se trouve isolée dans un secteur de l’Ehpad réservé à ces malades. J’ai obtenu une visio : Norma a faiblement remué les lèvres. L’aide soignante se veut rassurante. J’appelle alors le médecin référent : il a changé, car son prédécesseur avait aussi été atteint du covid. Il me dit la vérité : les cas se multiplient parmi le personnel et les résidents. Les malades ont de l’oxygène. Ils sont gardés dans l’Ehpad autant que possible, et ceux qui ont été envoyés à l’hôpital n’étaient pas revenus.

Le 17 avril, Norma a été transférée à l’hôpital, et j’ai compris. Elle ne pouvait être intubée au regard de son état. Le lendemain, à 12h30, elle était morte. L’hôpital Avicenne de Bobigny a été très humain, me permettant de venir. On m’a tendu une blouse, donné un masque et une charlotte, et j’ai pu voir Norma une dernière fois. Son visage portait la marque d’un combat indicible contre la maladie.

J’ai ensuite appris qu’il y avait une sorte de file d’attente pour la crémation, qui n’aurait pas lieu dans la semaine, comme en temps normal. En plus, une « conseillère funéraire », peut-être recrutée de fraîche date, a prétendu que Norma étant morte à Bobigny, ses cendres ne pouvaient reposer à Paris. J’ai du faire des recherches en droit funéraire pour savoir que c’était faux et j'ai changé d’agence de pompes funèbres.

Cette agence m’informe que le corps serait déposé à Wissous, dans un entrepôt réfrigéré, dans l’attente de la crémation. Celle-ci a finalement eu lieu le 5 mai. C’était une belle journée de printemps. Les convois se succédaient au Père Lachaise, où de petits groupes se formaient sous les arcades du funérarium, pour un dernier hommage. Nous étions trois pour Norma. J’ai placé un bouquet de douze roses rouges sur le cercueil.

J’ai dit comment je l’avais rencontrée vingt six ans auparavant, dans quelles circonstances elle avait quitté l’Argentine, manquant d'y être arrêtée, et l’humanité qu’elle manifestait dans l’exercice de son métier d’avocate.

J’ai dit quelques vers de Pablo Neruda :

J’aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,

et tu m’entends au loin, et ma voix ne t’atteint pas.

On dirait que tes yeux se sont envolés,

et on dirait qu’un baiser t’a clos la bouche.  

J’aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,

distante et dolente, comme si tu étais morte.

Un mot alors, un sourire suffisent,

et je suis heureux, heureux que ce ne soit pas vrai.

A la fin de la cérémonie, le responsable de la crémation a laissé une fleur sur le cercueil. J’ai attendu le moment où l’ascenseur l’emportait. Adieu ma belle, bella ciao ! Nous avons pris les autres fleurs pour les déposer au mur des Fédérés.

Fin juin, je reçois un message du théâtre de la Colline, où je suis abonné. Le théâtre propose une expérience poétique à la mémoire des disparus, « la parole nochère ». Je m’inscris et me retrouve dans une petite chambre de bois à évoquer Norma avec une voix de femme bienveillante, qui m’accompagne au téléphone. Je lui parle de l’amour de Norma pour la poésie, de ses visites au printemps des poètes.

La voix me récite d’autres poèmes, en écho. Ce pouvait être un moment triste, mais pour moi, ce fut un moment serein. Je me rends ensuite Père Lachaise, pas très loin du théâtre. Les paroles de ceux qui participaient au projet devaient être recueillies et sublimées dans une mise en scène de la danseuse Kaori Ito. Je devais assister au spectacle en novembre, mais il a été annulé in extremis pour cause de reconfinement.

Voilà, la vie de Norma était accomplie, et j’ai fait mon deuil.

Pas tout à fait cependant : j’ai aussi porté une plainte en justice. En réalité, je n’attendrai pas la justice pour faire mon deuil complet. Ce serait vraiment trop long. Mais je devais déposer cette plainte. Car je garde un souvenir consterné du 29 février 2020 : alors que l’épidémie commençait en France, un conseil des ministres exceptionnel devait être consacré à la crise du Covid 19. En réalité, il a surtout servi pour mettre en œuvre l’article 49-3 de la Constitution, afin de forcer la réforme du régime des retraites. Nous ne saurons jamais ce que cette désinvolture et cette obsession à réformer ont coûté en vies humaines, et si la fin de Norma aurait alors été différente. Mais si la justice pouvait passer, ce serait quand même un soulagement après cette épreuve.

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