Pour que jamais, on en arrive à trier les patients

J’ai l’impression que mon père a été considéré comme une « quantité négligeable », l’encombrant d’un lit là où il fallait faire de la place pour tenir des directives issues de politiques de santé délétères. Penserons-nous un jour cette période ? Poserons-nous des mots sur la sauvagerie de ce système, sur ce qui a été vécu par ceux qui sont partis par défaut de soins, car l’hôpital manque de moyen, depuis longtemps.

Je ne saurai jamais ce qu’a voulu me dire mon père ce jour-là.

Voulait-il me prévenir qu’il sentait qu’il allait mourir, à moi qui ne voulais pas le voir, qui ne pouvais pas le voir ?

Il s’obstinait, les mots inaudibles semblaient toujours les mêmes, mais son souffle si court, éteignait toutes tentatives…Les phrases se terminaient dans un essoufflement et dans un sentiment de lassitude de ne pas arriver à ses fins, il fermait les yeux. Mon père semblait se noyer, ses poumons emplis d’eau.

L’infirmier et l’aide-soignant étaient bien venus m’aider à le remonter dans le lit, mais ils n’avaient manifesté aucun affolement. « Ce matin tout allait bien, la saturation est bonne » et ils étaient repartis.

Mon père avait été admis le 24 mars aux urgences de l’hôpital d’Aubenas, dans un moment où on parlait d’une résurgence possible de l’épidémie de covid.

Un scanner avait révélé une occlusion intestinale nécessitant une intervention en urgence.  Mon père faisait partie de ces personnes que l’on nomme « polypathologiques ».

Ces dernières années, Il n’avait pas été épargné par la maladie, mais il tenait le coup, se sortait de ses combats, vainqueur, avec une réelle envie de vivre.

L’opération de l’occlusion avait été compliquée, et le médecin du service de surveillance continue nous avait averti sans ménagement de la dangerosité des jours qui suivraient l’intervention. Mais les premiers jours étaient passés, nous reprenions courage, mon père se réveillait doucement, il était là, bien présent, très affaibli mais reprenant vie doucement.

6 jours après son intervention, le médecin du service a décidé de faire sortir mon père du service de surveillance continue pour le service de chirurgie, prétextant qu’il n’avait pas sa place dans son service.

Pour nous convaincre, car avec ma mère qui m’accompagnait nous manifestions notre surprise, il parla même d’une sortie possible le jour même, si le transit avait repris.

Nous étions sidérées. Bien sûr, on trouvait que mon père était « mieux », mais à la fois encore très faible et nous avions encore en tête les mots alarmants du médecin du service, prononcés 6 jours plus tôt.

Nous savions pertinemment, qu’il n’aurait ni la même surveillance, ni les mêmes soins dans un service « plus général », mais tout se passa si vite…Nous étions interdites, tout était décidé en amont et mon père fut rapidement transféré en chirurgie.

Bien sûr, nous avons pensé que le service s’apprêtait à recevoir des patients atteints de covid et qu’il fallait faire de la place.

Avec ce transfert se posa la question des visites, interdites normalement dans ce service de chirurgie.

Après négociation, je parvins à obtenir un droit de visite à raison de 1 heure deux fois par semaine.

On me le présenta comme une faveur…

Je me rendis donc auprès de mon père dès le lendemain, et c’est là que je croisai, par hasard, le chirurgien qui l’avait opéré.

C’est un chirurgien en colère qui me parla alors. Il m’expliqua qu’il était contre la sortie de mon père du service de surveillance continue, que le service de chirurgie ne répondait en aucun cas à ses besoins. Pas assez de personnel pour le surveiller et de médecins habilités à le soigner. Il avait d’ailleurs fait appel à un anesthésiste pour le seconder.

Ses mots : « à quoi ça sert que j’opère les gens si on ne les soigne pas après ? Et tout ça à cause de la covid ! »

Bien sûr les mots du chirurgien ont confirmé mes craintes, mais à ce moment-là, mon père était stable. J’osais croire à sa force pour surmonter ce moment.

 Le lendemain, je n’ai pas eu le droit de le voir.

C’est donc le surlendemain que je retournai le voir et que je le trouvais très encombré, étouffant, semi conscient, essayant de me parler, épuisé de ses tentatives.

L’infirmier et l’aide-soignant que j’appelle alors me disent que mon père était bien le matin, et ne s’affole pas.

Je demande à voir un médecin.

Et c’est son chirurgien qui vient le voir. Il semble désarmé, réitère ses propos sur le fait qu’il était contre la sortie de mon père du service de surveillance continue, et, face à l’état de mon père, il me propose d’aller moi-même en service de soins continus pour plaider sa cause ! « Lui n’y peut rien il a déjà essayé et il n’est pas entendu… ». Il rajoute, « vous n’êtes pas les seuls dans cette situation… » Je descends dans le service, croise par hasard une médecin du service et non pas celui qui avait fait sortir mon père de ce même service. Est-elle plus humaine, plus à l’écoute ? Elle accepte de le reprendre (ce qui veut dire qu’il y avait de la place).

En remontant en chirurgie, pour les avertir du transfert de mon père, l’infirmier me fait remarquer que je reste plus que l’heure autorisée ! Mon père est entrain de mourir, je ne le sais pas encore, mais ce sont les seuls mots que m’adresse l’infirmier.

Mon père est transféré rapidement en surveillance continue, mais il est trop tard. Mon père fait un OAP. Il décédera le lendemain.

J’apprendrai par la femme d’un patient soigné dans le service de surveillance continu, qu’au moment où mon père a quitté ce service, il y avait 1, voire 2 lits de libres.

Depuis, les images de mon père étouffant me reviennent, dès que mon esprit n’est pas occupé.

Depuis les questions m’assaille, l’incompréhension, la révolte.

Qu’est donc devenu l’hôpital pour traiter ainsi une personne, ?

J’ai l’impression que mon père a été considéré comme une « quantité négligeable », l’encombrant d’un lit là où il fallait faire de la place pour tenir des directives issues de politiques de santé délétères.

Penserons-nous un jour cette période ?

Poserons-nous des mots sur la sauvagerie de ce système, sur ce qui a été vécu par ceux qui sont partis par défaut de soins, car l’hôpital manque de moyen, depuis longtemps.

Compterons nous ces morts induites par le Covid ?

Penserons-nous à ceux qui sont partis sans pouvoir voir une dernière fois leurs proches ?

Comprendrons-nous la douleur de ceux qui sont restés et qui ont vu mourir celui ou celle qu’ils aimaient, sans pouvoir leur adresser un adieu, un mot réconfortant, tous ces gestes et ces mots nécessaires pour continuer à vivre ?

Le médecin dont le choix a conduit un patient à une issue fatale, regardera t’il en arrière ? Comprendra-t-il avec du recul la violence de ses actes ?

L’infirmier qui contestait le temps que je passais avec mon père alors qu’il était mourant, réfléchira t’il aux raisons qui l’ont conduit à se tenir si éloigné d’un comportement humain ?

Qui se pensera comme responsable ?

Mais n’est-ce pas la responsabilité de tous ?

Ne devons-nous pas exiger, à l’heure où se profilent de nouvelles échéances électorales, que l’hôpital retrouve des moyens qui lui permettent d’assumer dignement toute demande de santé, avec ou sans pandémie ?

Pour que jamais, on en arrive à TRIER LES PATIENTS.

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