Mon père est décédé du Covid en décembre 2020

L’histoire ne s’arrête pas avec l’enterrement de mon père, mais avec son exhumation. La période de son décès était tellement difficile et les décès tellement nombreux qu’il a été enterré dans le mauvais sens. On ne pouvait pas se recueillir sur sa tombe en lui faisant face. Mon père a donc été exhumé il y a quelques jours. Je pensais avoir surmonté la première vague du chagrin et assister à ça m’a juste replongée dans le pire du deuil. 

Mon père est décédé du COVID en décembre 2020. Il avait connu la Seconde Guerre mondiale et cette épreuve qui je pense a dû déterminer une grande partie de sa vie. Ses frères jumeaux qui avaient 18 ans ont été arrêtés pour faits de résistance après avoir été dénoncé par le maire d’une commune proche du maquis, et sont morts dans les camps en 1944. Mes parents se sont mariés en 1958. Ils ont 3 enfants et 4 petits-enfants. Mon père aimait l'opéra, le jardinage, le bricolage, le vin et les dîners en famille. Il était aussi généreux, mais compliqué, assez colérique, mais bavard et drôle. Il faisait des abécédaires au point de croix, une activité qu'il avait commencée quand il était à l'hôtel pendant la semaine, et un souvenir de sa mère qui brodait.

Fin septembre 2020, il a été hospitalisé pour un caillot au cerveau suite à une chute quelques semaines auparavant. Rapidement, on nous a annoncé qu'il fallait se préparer au pire, car il ne s’alimentait plus. On a passé un week-end avec ma mère et ma soeur à faire la liste de toutes les démarches à entreprendre en cas de décès. Au bout de quelques jours, il a repris des forces et s'est remis à manger. Il a été transféré dans un service de soins de suite.

Mon père souffrait d’Alzheimer depuis plusieurs années et si on avait jusque-là réussi à maintenir le contact, à échanger et faire des activités avec lui, il était évident à ce moment-là que ce séjour à l’hôpital serait un tournant dans sa maladie. On a alors entamé les démarches pour un accueil dans un EHPAD médicalisé. Ma mère lui rendait visite tous les jours et moi pratiquement toutes les semaines - je n'habite pas dans la même ville que mes parents. La dernière fois que je l'ai vu réellement conscient, c'était fin octobre, le lendemain de son anniversaire. Avec ma mère, on a passé l'après-midi à l'hôpital. On a regardé la télévision. Ma mère avait fait une mousse au chocolat. Il ne parlait presque plus à cause des semaines à l'hôpital et des séquelles de son accident.

Quelques jours après cette dernière visite, on nous a annoncé qu’on ne pourrait plus le voir à cause du COVID. On n’a pas eu de mail de l’administration de l’hôpital. Personne ne nous a vraiment expliqué cette décision, cela ne prêtait à aucune discussion. Ma mère devait passer une fois par semaine pour récupérer son linge sale et rapporter le linge propre – je pensais naïvement que les hôpitaux disposaient d’un service de blanchisserie. Au début, elle appelait tous les jours, mais on ne lui disait pas grand-chose de l’état de santé de mon père. Alors elle a commencé à espacer ses appels. Une fois, ma mère a entendu un homme qui rapportait le linge de sa femme hospitalisée parler avec une infirmière. Sa femme avait attrapé le COVID pendant son hospitalisation, mais il ne pouvait pas la voir. C’est à ce moment qu’on a compris que le danger de la contamination pouvait être à l’hôpital, mais les soignants et soignantes rassuraient ma mère à chaque fois qu’elle les avait au téléphone : mon père partageait une chambre avec un patient qui était négatif, ils se trouvaient au fond d’un couloir et seul le personnel soignant les voyait. L’idée que mon père était protégé nous a fait accepter plus ou moins la situation.

Mais plus l’interdiction de lui rendre visite durait, plus je me sentais impuissante et en colère. Mon père ayant Alzheimer, on ne pouvait donc pas communiquer avec lui par téléphone. On lui apportait des BD, les albums photos que je faisais tous les ans pour Noël pour qu'il ne nous oublie pas. Ma mère lui apportait ses yaourts préférés et les glissait dans son sac de linge propre. J'ai enfin décidé d'écrire à la directrice de l'hôpital pour demander un droit de visite. Au même moment, un médecin a pris la décision de permettre à ma mère de voir mon père. A la façon dont cela s’est passé, on a supposé qu'il n'était pas vraiment autorisé à le faire. Notre hantise était que mon père ne reconnaisse pas ma mère, mais ça n'a pas été le cas. Elle a revanche remarqué qu'il avait beaucoup maigri (il avait perdu 15 kilos en deux mois et demi).

Deux jours après, la directrice de l'hôpital a autorisé une visite hebdomadaire. Au même moment, on a appris que mon père avait été testé positif au COVID (il était testé tous les lundis). Le lendemain, ma mère a été appelée d'urgence, car mon père était très mal en point et les médecins pensaient que c’était la fin.

Il a survécu mais j'ai senti l'urgence et ai demandé à le voir. J'ai pris le train. Le protocole était assez strict. L'aile COVID était fermée par un verrou, mais on voyait que la porte et les cloisons avaient été montées à la va-vite. Quand je me suis trouvée dans le couloir, j'ai senti les larmes monter. Je sentais que c'était là que les gens mouraient. Je suis rentrée dans la chambre de mon père et j'ai vu qu'il avait beaucoup maigri. L'aide-soignante l'a réveillé, je lui ai dit "coucou papa". Il m'a regardé et a fait "coucou" avec un petit geste. Je sais qu'il m'a reconnue. L'aide-soignante lui a donné une gelée à la menthe. Il en a mangé quelques cuillères. Elle m'a laissée seule avec lui quelques minutes, mais mon père s'est endormi. Je suis donc restée assise, je lui ai parlé sans savoir s'il m'entendait. J'ai aussi pris une photo de lui que je regarde de temps en temps.

Les jours qui ont suivi, on a alterné les visites avec ma soeur, ma mère et moi. Personne ne semblait pouvoir nous dire quel était son état. Je me souviens avoir parlé avec une aide-soignante qui avait les larmes aux yeux quand je lui ai demandé si mon père était proche de la fin. A chaque visite, son état se détériorait. La dernière fois que je l'ai vu vivant, il ne s'est pas réveillé. Je lui ai passé des airs d'opéra, qu'il adorait. Il était sous perfusion. Il n'était pas en détresse respiratoire, et n'avait pas l'air de souffrir. Il était sous oxygène, mais « de confort ».

Quelques jours avant Noël, j'avais décidé de faire un aller-retour à Paris. Ma mère m'a appelée l'après-midi pour me dire que mon père était mort. J'ai pleuré pour la première fois depuis son hospitalisation et j'ai repris le train dans le sens inverse. Le lendemain, on est allées voir son corps. Comme il était décédé du COVID, on nous a dit de ne pas le toucher. On a fait les démarches administratives et on est allées aux pompes funèbres et j'ai pris la mesure de ce qu’on appelle « la vague ». L'employé nous a dit que pour le mois de décembre, on en était déjà à 3 fois plus de décès qu'en décembre 2019, qu'on ne pourrait pas enterrer mon père rapidement, car les entrepreneurs n'arrivaient pas à tenir la cadence et les prêtres étaient aussi épuisés et débordés. On a été obligées aussi de changer de concession au cimetière. Celle choisie par mes parents était trop étroite et il aurait fallu creuser la tombe manuellement, ce qui aurait pris trop de temps.

Finalement, mon père a été enterré 9 jours après son décès. On était 12 dans l'église (normes sanitaires obligent). C'est une femme qui a officié. On l'avait rencontrée quelques jours auparavant et elle a vraiment réussi à dire tout ce qu'était mon père sans le connaître. A la fin de l'enterrement, je suis allée faire un tour pendant que ma famille rentrait en voiture. Je suis retournée sur la tombe de mon père alors que l'ouvrier était en train de terminer le travail. Je l'ai regardé quelques minutes et je suis rentrée.

Depuis, je suis partagée entre plusieurs émotions et sentiments. La colère d'abord : on nous a empêchées de voir mon père pendant plusieurs semaines au motif qu’il fallait le protéger, nous privant ainsi de ces derniers instants qu’on aurait dû passer avec lui. Je pense rétrospectivement que la seule raison de l’interdiction des visites avait à voir avec le fait que l’hôpital était en sous-effectif. S’occuper de mon père, le laver et le changer tous les jours pour qu’il soit présentable, ça devenait trop compliqué. Mais au lieu de nous informer sur la situation, on a préféré maintenir cette fiction que le danger venait de l’extérieur, donc de nous, alors que pendant tout ce temps, c’était à l’hôpital qu’il était sous la menace du COVID. C'est très probablement un ou une membre du personnel soignant, qui l'a contaminé. Je suis en colère, mais j’ai aussi de la compassion pour ces personnes qui doivent vivre avec la mort de dizaine de patient.e.s qu'ils ou elles ont peut-être contaminé.e.s.

J'aimerais lire des bilans plus clairs sur le nombre de décès chez les personnes âgées, sur le coût difficile à quantifier pour une société, pour notre mémoire, notre histoire, sur ce que cela veut dire pour une société d'avoir sacrifié ce groupe de personnes au motif qu’ils ou elles étaient de toute façon à la fin de leur vie. Pendant plusieurs semaines, à chaque fois que j’allais au cimetière, je voyais de nouvelles tombes. Je regardais les dates de naissance et ces personnes avaient toutes plus de 80 ans. Et au moment où l’extrême-droitisation de la société française est de plus en plus visible, j’ai pensé qu’il était plus que symbolique que ce soit une classe d’âge née ou ayant grandi pendant la Seconde Guerre mondiale dont la mort avait été accélérée.

L’histoire ne s’arrête pas avec l’enterrement de mon père, mais avec son exhumation. La période de son décès était tellement difficile et les décès tellement nombreux qu’il a été enterré dans le mauvais sens. On ne pouvait pas se recueillir sur sa tombe en lui faisant face. Mon père a donc été exhumé il y a quelques jours. Je pensais avoir surmonté la première vague du chagrin et assister à ça m’a juste replongée dans le pire du deuil. Un enterrement, c’est cathartique. Une exhumation, c’est juste glauque. On s’imagine tout quand on voit le cercueil remonter et on pense au pourrissement du bois et du corps, à la housse plastique dans laquelle le corps a été mis en bière à cause de COVID. On avait coupé des fleurs du jardin pour les mettre sur son cercueil. J’ai repris une photo de son cercueil au fond de la tombe. On s’est éloignées pour laisser les ouvriers travailler et on est reparties avec la boule au ventre.

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