Droitisation des esprits et gauchissement du socialisme

Le corps social français se serait, ces – quoi, dix, vingt, trente dernières années ? – massivement délocalisé à la droite de l’échiquier politique. En ces temps d'état d'urgence prôné par la gauche, et d'extrême-droite au porte du pouvoir, il est bon de revenir sur l'histoire de la gauche et du socialisme dans notre pays, pour poser le bon diagnostic et réfléchir aux bonnes solutions.

On nous parle ici ou là, de Mediapart à Laurent Ruquier en passant par le Monde et Manuel Valls, d’une prétendue droitisation des esprits ; le mot est à la mode. Les résultats du premier tour des élections régionales, avec le FN en tête, et un PS atone, semble en apparence donner raison à ce lieu commun. Le corps social français se serait, ces – quoi, dix, vingt, trente dernières années ? – massivement délocalisé à la droite de l’échiquier politique.

 

Je pense que cette analyse est vide de sens, qu’elle méconnaît les sens mêmes de droite et gauche et sert en définitive uniquement à nourrir la confusion intellectuelle et politique qui est en train d’abîmer notre pays. En ces temps d'état d'urgence prôné par la gauche, et d'extrême-droite au porte du pouvoir, il est bon de revenir sur l'histoire de la gauche et du socialisme dans notre pays, pour poser le bon diagnostic et réfléchir aux bonnes solutions. Nous perdons le sens des mots.

 

Pour parler de droitisation, encore faudrait-il savoir ce que sont la droite et la gauche, au delà d’un positionnement matériel dans l’Assemblée  Nationale. Et pour comprendre ce que signifie une politique de droite ou de gauche, encore faudrait-il définir ce qu’est une politique.

 

Est politique ce qui est « relatif à l’organisation du pouvoir dans l’Etat et à son exercice » (Larousse). La politique intérieure me semble donc agir sur trois plans principaux, dans l’ordre : un choix structurel, une politique économique et un ordre social. Le choix structurel, c’est le type de régime – monarchie, république, démocratie représentative ou directe, oligarchie, théocratie, etc… et la définition de son cadre – la constitution. Il est premier puisqu’il limite tous les autres plans politiques à l’intérieur de ce cadre. La politique économique, qui inclut le budget de l’Etat, la levée de l’impôt, la politique monétaire et l’intervention possible dans l’économie privée, est deuxième, puisqu’elle limite les possibilités d’action de cet Etat en fonction de ses finances – voyez l’impossibilité politique de la Grèce en ce moment. Enfin, l’ordre social inclut les lois pénales, la police, et disons, ce qui relève du sociétal – horrible néologisme – et d’une certaine morale. Une politique, pour être efficace, doit être cohérente sur ces trois plans.

 

Avant de commencer, je tiens à préciser que je suis socialiste, et que ma vision de l’histoire et de la politique de notre pays est évidemment influencée par mes idées politiques.

 

 

GAUCHE, DROITE. LE CHOIX DU REGIME.

 

Droite et Gauche, au sens moderne, naissent à peu près avec la Révolution Française. Rappelons ce que fut la Révolution Française, c’est à dire avant tout un combat entre nobles et bourgeois pour le pouvoir. Les nobles avaient la puissance immobilière – les terres – et les bourgeois la mobilière – l’argent. La société était divisée entre trois ordres, noble, clergé et tiers-état, la classe bourgeoise voulait s’extirper du tiers-état, et prendre sa place en haut de la société, à côté de la noblesse. Au départ, tout ce petit monde pouvait assez bien se contenter de la royauté, dusse-t-elle devenir parlementaire.

 

Mais voilà que le peuple de Paris, le bas peuple, la populace – bref, les pauvres, toujours difficiles à définir mais simples à repérer – se révolte et veut lui aussi son dû. On finit par tuer le roi et déclarer la République. République qui semble être symbole d’un nouveau pouvoir détenu à la fois par le peuple et la bourgeoisie, ensemble dans cette même lutte contre l’obscurantisme de l’ancien régime et pour que les lumières des Lumières brillent enfin – soyons lyriques, c’est beau. Certes, la République est dirigée quasi exclusivement par des bourgeois et des nobles, mais enfin, bon, on a calmé le peuple et on lui a expliqué qu’on ne l’oublierait pas – c’est l’essentiel.

 

Nous avons désormais les deux forces qui diviseront, grosso modo, la politique jusqu’à nos jours. La droite vomit la république et veut, soit la monarchie, soit l’empire, en tout cas l’ordre toujours. Elle est marquée par le conservatisme de ses valeurs – d’ancien régime, mais en revanche n’a pas de programme économique précis. La gauche est républicaine et bourgeoise. Economiquement, elle prône le capitalisme, cette idée toute neuve qui s’accorde si bien avec le libéralisme des Lumières, tout en jurant le cœur sur la main, que pour le peuple, ça ira ! Le peuple, lui, est pour l’instant orphelin – depuis la mort de Robespierre, seul à s’y intéresser réellement – ou cocu, comme on préfère.

 

Résumons d’un mot grossier : à l’aube du XIXe siècle, la droite c’est les royalistes, la gauche c’est les républicains. droite et gauche se divisent alors selon le régime politique voulu, en aucun cas selon le modèle économique choisi. Certes, la droite royaliste concentre une majorité de nobles, tandis que la gauche républicaine est née de l’alliance de la bourgeoisie et du peuple. Mais en attendant, et pour presque un siècle, seul le régime compte. Et jusqu’en 1870, d’empire en restauration, de révolte assassinée en république bafouée, la droite domine presque sans partage.

 

Toutefois, il ne s’est pas rien passé entre la Révolution de 1789 et la Commune de 1870. Deux idéologies politiques et économiques ont pris leur essor, le capitalisme d’abord, et pour le combattre, le socialisme.

 

 

DROITE, GAUCHE. LA POLITIQUE ECONOMIQUE.

 

Mais tout d’abord, une page d’amour. Car nobles et bourgeois vont, tout au long du XIXe siècle, fusionner. C’est l’histoire, foisonnante dans la littérature de l’époque, du jeune noble désargenté, mais d’une lignée illustre, qui épouse la fille du grand banquier, un rustre et un roturier, certes, mais plein aux as. Le mariage est peut-être de raison, mais la raison a des intérêts que le cœur ignore. Et ces intérêts sont désormais communs aux deux classes dirigeantes, droite et gauche partageant au fond les mêmes valeurs – le capitalisme et la morale bourgeoise – et ne se séparant plus que sur le régime qui a leur préférence, monarchie, empire ou république. C’est Guizot et son : « enrichissez-vous ! » Et, en effet, au prix d’une misère extraordinaire dans les faubourgs et les corons, le pays se modernise. Mais ne regardez pas ces gens comme d’immondes conservateurs ou d’affreux réactionnaires. Ils sont progressistes.

 

Je propose une définition de ces termes : est conservateur celui qui veut que les choses ne changent pas. Est progressiste celui qui veut que les choses aillent vers plus d’ouverture, de richesse et d’échange, vers plus de liberté et d’égalité, celui qui veut le progrès – terme bien vague, mais passons. Est réactionnaire celui qui veut arrêter le progrès.

 

Le capitalisme est économiquement progressiste. Il permet l’échange toujours plus grand de capitaux entre de plus en plus de partenaires, il est un facteur d’innovation à travers la concurrence entre entreprises et la compétition entre salariés qu’il suppose. Le capitalisme est aussi un facteur de progrès humain, social – les progrès de la médecine, du logement, la disparition des disettes et des famines, l’innovation technologique – toutefois jusqu’à une certaine limite. Les ouvriers du quartier de Calton en Ecosse ont aujourd’hui une espérance de vie de seulement 53,9 ans, moins que la moyenne de l’Inde. En 2012, l’espérance de vie des Français a baissé pour la première fois depuis des lustres, coïncidant avec le rallongement du temps de travail. Ceci s’explique parce que le capitalisme est socialement réactionnaire – il conduit à des inégalités sociales toujours plus fortes. Il y a un paradoxe historique du capitalisme, qui par le progrès économique permet aux pauvres de vivre moins mal, mais qui les rend toujours plus pauvres par rapport aux riches.

 

Dans ce combat fraternel entre nobles et bourgeois, entre royalistes et républicains, finalement, entre gens de bonne compagnie, dans ce combat de salon de thé va intervenir un véritable ennemi, dangereux, sale, l’ouvrier – le pauvre. C’est d’abord 1830, puis ce sera 1848 puis 1870 puis les attentats anarchistes, mais enfin, c’est toujours la même idée, le peuple, les pauvres, ont maintenant un programme, le socialisme, et veulent le pouvoir. Rassurons-nous, ils ne l’obtiendront qu’une toute petite fois et demi, et bien plus tard.

 

Le socialisme, sous toutes ses facettes, propose de renverser le capitalisme. Rappelons que le socialisme, s’il recouvre beaucoup de théories et de penseurs différents, est toujours un renversement économique et social visant à « une propriété sociale des instruments de production ; une gestion démocratique de ces instruments ; une orientation de la production en vue de satisfaire les besoins individuels et collectifs des hommes » (Georges Bourgin & Pierre Rimbert). En remplaçant l’initiative privée et individuelle capitaliste par une concertation collective et publique, il se situe à l’exact opposé du libéralisme.

 

Le socialisme est socialement progressiste. Son but est avant tout l’égalité, économique et culturelle – soit : les pauvres moins pauvres et les riches moins riches. Les socialistes seront les premiers à réclamer, par exemple, l’égalité entre homme et femme. En revanche, le socialisme est toujours économiquement réactionnaire – il est profondément, essentiellement, contre la liberté économique. De la disparition de l’argent proposé par Kropotkine aux 15 jours de congés payés du Front Populaire, l’idée est de bloquer, de limiter, voire d’interdire l’échange économique.

 

Revenons en 1870. Le Second Empire est humilié par les Allemands à Sedan. Le monde politique panique. Le peuple de Paris, toujours ces pauvres, veut, une fois de plus, la République Sociale (dite la Sociale). La droite est partagée entre les impérialistes et divers royalistes (orléanistes et légitimistes) qui n’arrivent pas à se mettre d’accord, la gauche, épouvantée par la possibilité d’une révolte prolétaire à Paris, proclame la République en espérant le calmer à peu de frais, mais fuit quand même Paris pour rejoindre Versailles – ah ! Les symboles.  Pour la première fois apparaît donc cette idée, profondément ancrée à gauche, que si on donne un symbole (la république) au peuple, il n’attaquera plus le réellement essentiel (le capitalisme).

 

Ici, arrive un personnage central, Thiers. Il est censé être royaliste – il fut président du conseil, premier ministre dirait-on aujourd’hui, du roi Louis-Philippe. Mais Thiers est devenu républicain – à condition que la république soit bourgeoise et autoritaire, bien entendu. Il partage l’idée de la gauche : la république satisfera le bas peuple à peu de frais, et il arrive à convaincre la droite royaliste, puisque, il le dit, le peuple est inculte et on lui dira bien pour qui voter. Thiers est en un sens le premier républicain de droite. La République de l’Ordre moral est née, partagée entre une droite qui ne l’accepte que pour écraser le peuple, et une gauche qui la veut pour faire des affaires plus librement – et conséquemment, écraser le peuple dans une misère toujours plus noire. Remarquons au passage que gauche et droite de l’époque ont accepté la défaite de 1870 face à l’Allemagne avec un presque soulagement, seuls les socialistes – les pauvres – faisant montre d’un nationalisme ardent – ça sera la Commune qui finira en un bain de sang ouvrier, approuvé autant à gauche qu’à droite.

 

On appellera la gauche de cette époque les modérés, ou avec plus de raison, les opportunistes, ils gouverneront à partir de 1873 et seront au centre des grands scandales financiers et du colonialisme (à supposer que le colonialisme ne soit pas lui aussi un énorme scandale financier) qui marqueront la fin du siècle. A leur crédit de gauche on peut mettre l’école laïque et obligatoire – rien d’autre. Leur parti explosera en 1899, et à partir de là, ses restes formeront la droite du début du XXe siècle. Cette gauche outrancièrement capitaliste est l’ancêtre de l’UDF.

 

Puisque la gauche est partie à droite, l’extrême-gauche sera désormais la gauche. Le socialisme ? Non, quand même pas. Remarquons bien que les socialistes, jusque là, ne situent ni à gauche ni même à l’extrême-gauche, ils sont en dehors du cercle politique qu’ils considèrent bourgeois et qu’ils vouent à la disparition pure et simple. Non, la gauche, c’est maintenant le radicalisme, avec pour figure de prou Clémenceau. Le radicalisme, c’est  l’idée que les bourgeois, éclairés par les Lumières, doivent venir en aide au peuple – aux pauvres. Le radicalisme est la plus haute expression du progressisme – disant cela, et pour cause, il ne pourra ni ne voudra rompre jamais avec le capitalisme. Le radicalisme est au final, dans son refus de voir l’opposition brutale entre progressisme économique (capitalisme) et progressisme social (socialisme), une école de charité chrétienne – malgré son anticléricalisme farouche.

 

Par ailleurs, il y a radical d’opposition et radical de gouvernement. Clémenceau peut bien, de temps à autre, tant qu’il ne gouverne pas, vénérer la Révolution, il écarte systématiquement la révolte – déjà pendant la Commune – et finira par envoyer l’armée en face des grévistes à Courrières en 1906 – effectivement, il s’occupe des pauvres. Il se dira alors « le premier flic de France », illustrant magnifiquement ainsi le chemin frappant du radicalisme, passé en moins d’une vie de l’extrême-gauche presque socialiste à une gauche qui agit comme la droite. La question de l’impôt sur le revenu, chère aux socialistes et présente dès 1870, sera écartée pendant quarante ans par les opportunistes et les radicaux, c’est-à-dire par la gauche – la droite s’y opposant aussi systématiquement, ce qui était son rôle. L’inventeur final de cet impôt, Caillaux, un radical donc, est tellement de gauche et si peu socialiste qu’il s’opposera à un impôt sur le capital. En attendant que ces chers bourgeois ne donnent volontairement et avec joie leur pouvoir et leur argent aux pauvres, on fera patienter le peuple avec la séparation de l’église et de l’état, grande avancée de gauche des radicaux. Toujours, le symbole contre la réalité.

 

Remercions donc Clémenceau, et les radicaux, qui ont les premiers inventé la figure de l’homme de gauche au programme révolutionnaire, qui se torche avec dès le lendemain de son élection. Ils ont fait un certain nombre (plutôt : un nombre certain) d’émules – au passage, notons que c’est l’idole politique de Manuel Valls. Le parti radical est, à un siècle de distance, le modèle parfait du PS.

 

 

GAUCHE, GAUCHE. LE SOCIALISME.

 

Si le parti radical – au passage, premier parti de France au sens moderne – est de la fin du siècle jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale le grand parti de gauche, il va être rejoint, d’abord par des alliances provisoires puis définitivement, par le socialisme. L’affaire Dreyfus sera un premier moment fort de cette inclusion du socialisme dans la gauche. Contre Guesde, l’autre grand socialiste de l’époque, et une bonne partie de son camp, Jaurès va rejoindre la gauche dreyfusarde de Clémenceau dans le combat pour l’amnistie du capitaine juif.

 

En passant, c’est par l’affaire Dreyfus, par la réunion de l’armée, de l’église, des antisémites et d’une frange de la droite (notamment les boulangistes), tous acharnés à humilier un capitaine déjà déchu, que se créera l’extrême-droite moderne en France.

 

Mais surtout, l’alliance pour Dreyfus de Jaurès et de Clémenceau, quasi personnelle, et sur une question d’honneur plus que de politique, marque un tournant historique. Jaurès, dans un débat avec Guesde le dit lui-même : « De l'affaire Dreyfus, de la campagne que j'ai menée avec un certain nombre de socialistes pour Dreyfus, il est sorti la collaboration d'un socialiste à un gouvernement bourgeois.”

Quelques années plus tard en effet, à la faveur de ce rapprochement, un gouvernement de modérés et de radicaux comptera un ministre socialiste – célébrons son nom, étonnamment proche d’un autre : Millerand.

 

Jaurès est un grand socialiste, doublé d’un homme aux valeurs morales fixes – ce qui est rare. Et c’est avec tristesse que je dis que Jaurès est le premier qui a plongé le socialisme dans le bain empoisonné de la gauche. Il a deux excuses.

 

Premièrement, il est lui-même issu de la petite bourgeoisie, agrégé de philosophie, passionné des Lumières ; il commence banalement sa carrière politique avec les modérés – il soutient le colonialissime Jules Ferry, qu’il quitte rapidement pour les radicaux. Nous sommes en 1892, c’est encore le moment où Clémenceau, dans l’opposition, soutient les grévistes. Jaurès le dit, c’est sa rencontre avec les mineurs de Carmaux en grève qui le fera basculer de la gauche au socialisme – saluons au passage le parcours à rebours de Jaurès. Mais ce parcours est aussi une faiblesse. Jaurès est un homme de gauche qui est devenu socialiste, et il n’arrivera jamais complètement à choisir entre les deux. De la même manière qu’il hésitera toujours entre réformisme et révolution. Jaurès est un homme qui doutait, au meilleur sens du terme, de ses idées et de leurs capacités à changer le monde – et il ne voulait pas ne rien faire en attendant l’hypothétique révolution finale.

 

Deuxièmement, les radicaux entre 1890 et 1910 ont un programme très proche des socialistes – nous sommes toujours avant que Clémenceau envoie l’armée face aux grévistes. Laïcité, humanisme (donc anticolonialisme, et une amélioration de la condition de la femme), tolérance (combat contre le racisme et l’antisémitisme), universalisme (quand les socialistes se disent internationalistes) et solidarité (défense des pauvres) sont les cinq points de la pensée radicale. Tous sont partagés par les socialistes, et finalement, radicaux et socialistes n’ont qu’un point de désaccord mais il est de taille : le capitalisme. Les radicaux pensent qu’il faut aider les ouvriers pour qu’ils tirent parti eux aussi du capital (en devenant propriétaires, par exemple), les socialistes qu’il faut détruire le capital pour aider réellement les ouvriers. Mais si le but principal diffère, Jaurès pense qu’on peut tout de même avancer sur les points annexes, sur les combats de second ordre – après tout, c’est mieux que rien.

 

Peu importe au final de juger ou de comprendre cette alliance de Jaurès. Toujours est-il que « la lutte de classe aboutissant ainsi à la collaboration des classes, cette nouvelle forme de coopérative réunissant dans le même gouvernement un homme qui, s'il est socialiste, doit poursuivre le renversement de la société capitaliste, et d'autres hommes, en majorité, dont le seul but est la conservation de la même société, on nous la donne comme un triomphe du prolétariat, comme indiquant la force acquise par le socialisme ». Voilà une phrase de Guesde, le vieil ennemi et camarade de Jaurès, qui n’a pas pris une ride. Ce socialisme allié à la gauche, inclus dedans, fait d’abord de compromis puis de compromission, jusqu’à la trahison actuelle, je l’appellerai désormais socialisme de gauche.

 

Jusqu’au triomphe en deux temps de De Gaulle en 1946 puis en 1958, la gauche, compris comme radicaux toujours et socialistes parfois, domine donc régulièrement la politique française sans que la condition des pauvres ne s’améliore sensiblement. Le Front Populaire, moment unique où la gauche améliorera effectivement la condition populaire, naît grâce aux militants, au peuple contre les hommes politiques qui ne le sentaient pas. Blum, entouré de quelques autres, s’y collera tout de même avec courage, et réussira quelques réformes qui sont restées dans l’histoire, la semaine de 40h, les congés payés, les nationalisations, la retraite et l’assurance chômage. Remarquons tout de même que le socialisme de gauche, malgré une grève générale, une gauche absolument majoritaire et deux partis socialistes (SFIO et PCF) relativement majoritaires au Parlement, s’avèrera incapable d’en faire plus, décevant rapidement la plupart des grévistes qui pensaient que le pays pouvait aller plus loin.

 

Notons aussi, sournoisement, que c’est un radical de gauche, Daladier, qui fera tomber le Front Populaire. Prenant la place de Blum, il déclarera vouloir « remettre la France au travail ». La semaine de 40h sera supprimée, on reviendra aux anciennes 48h. On écrasera bien entendu les grévistes qui oseront protester. Les socialistes ne sont plus au pouvoir, la bonne vieille gauche revient à ses priorités.

 

 

DROITE, DROITE. DE GAULLE.

 

En 1945 et 1946, De Gaulle n’a pas officiellement de parti. Il dirige un pays où la droite classique est assimilée à la collaboration et exsangue ; les radicaux – qui à partir de maintenant ne se considèrent plus de gauche mais du centre – sont eux aussi à bout de souffle, on leur reproche d’avoir offert la république à Pétain. Restent les communistes, les socialistes de gauche (SFIO), et un mouvement chrétien centriste, le MRP, proche de De Gaulle. Ces trois forces (le Tripartisme), pourtant opposées sur bien des points, et dont une seule (la SFIO) se réclame de la gauche, vont pourtant pondre le programme le plus socialiste que la France ait connu, le Programme du Conseil National de la Résistance.

 

Trois raisons – 1 – ces gens ont combattu ensemble dans la résistance, créant entre eux une vraie solidarité au-delà des classes sociales ou des appartenances politiques – 2 – si la résistance est hétéroclite, bourgeois et patrons y sont tout de même bien moins nombreux qu’au sein de la collaboration où ils ont prospéré – 3 – les résistants ont été aux premières loges pour constater comme Mauriac (un chrétien de droite, lui) que « seule la classe ouvrière dans sa masse est restée fidèle à la patrie meurtrie », ce qui doit un peu donner l’envie de la défendre, après coup.

 

Je veux le redire : le programme le plus socialiste – socialisme signifiant, ne l’oublions pas, la mise en commun des biens sociaux – qui ait été appliqué en France provient d’une coalition dont les forces sont, dans l’ordre, l’extrême-gauche (les communistes), le centre chrétien et gaulliste (le MRP), et en dernier, le socialisme de gauche (SFIO).

 

En 1947, De Gaulle et les Communistes décident tous deux de ne plus faire d’alliances avec d’autres partis. Ils sortent ainsi du jeu de massacre de la IVe République, où droite et gauche se mélangent allègrement jusqu’à l’absurde. Un exemple : une alliance du centre-droit, subventionnée par le patronat, s’appellera le Rassemblement des Gauches Républicaines. Au sein de cette alliance, prônant un capitalisme libéral sans entraves de l’Etat, on trouve, bien sûr, l’éternel parti radical et aussi l’Union démocratique et socialiste de la Résistance dont une figure majeure est un certain François Mitterrand. Le n’importe quoi règne, au service d’une politique désespérément statique. La gauche et la SFIO y perdront ce qui leur restait de crédibilité.

 

Tandis que les communistes se vautrent dans un stalinisme toujours plus aveuglé –même pendant que les chars russes écrasent l’insurrection de Budapest, De Gaulle travaille à refonder la droite de fond en comble. Il commence par décider que la distinction droite gauche est dépassée. Il estime ensuite que le pays a besoin d’un homme fort à sa tête, qui puisse passer par dessus assemblées et ministres – c’est un premier élément qui le rattache à la droite classique. En revanche, il renvoie dos à dos capitalisme et socialisme révolutionnaire, en prônant la participation, ou l’association systématique du capital et du travail, dans une économie entièrement dirigée par l’Etat – il se rapproche ainsi au plus près du socialisme, puisque les biens sociaux, dans son idée, appartiennent effectivement à tout le monde et que le capitalisme est remplacé par un dirigisme étatique, sans le rejoindre tout à fait. Enfin, pour ce qui concerne l’ordre social, De Gaulle est un conservateur consciencieux – deuxième élément qui le rattache historiquement à la droite.

 

Le génie de De Gaulle est de proposer une synthèse de tous les débats de la société française depuis la Révolution. Une république où le président est un monarque. Une économie socialisante, mais où le capitalisme a sa place (vulgairement, il fait où on lui dit de faire), un ordre moral conservateur certes, mais qui pourra gentiment s’adapter aux évolutions du temps. La Ve République est née de cette synthèse.

 

De fait, le gaullisme va écraser la scène politique jusqu’aux années 1970 – même si la pratique sera sensiblement différente de la théorie. Droite classique et gauche sont laminées, presque inertes. Seul le communisme, justement parce qu’il s’est maintenu en dehors du placement politique traditionnel, reste une force d’opposition.

 

 

BALLE AU CENTRE.

 

Sur les cendres gaulliennes de la gauche  - et même du centre-droit – va naître le Parti Socialiste. Il réunira d’abord anciens radicaux, deuxième gauche, et plus tard, soixante-huitards – autant de gens qui ont en commun de ne pas croire au socialisme tel qu’il s’est toujours défini. Tout de même, la SFIO rejoindra le troupeau, fermant ainsi (à mon avis) la parenthèse du socialisme de gauche.

 

Pierre Mendès-France est la figure tutélaire, le grand homme. Radical, de gauche – puisque le parti radical se place alors à droite, au centre et à gauche, bref, comme on voudra – il cherchera des années à relancer le parti radical sans succès avant de rejoindre le Parti Socialiste Unifié (ancêtre du PS) cofondé par l’un des disciples, Hernu. Pierre Mendès-France est si socialiste qu’il ne croit pas à la lutte des classes et refuse la mise en commun des moyens de production. Il quittera rapidement le Parti, tout en restant sa grande figure intellectuelle, en déclarant que le Parti avait « cédé à des tendances négativistes purement révolutionnaires », en français, parce qu’il était déjà trop socialiste pour lui.

 

Mais Pierre Mendès-France s’inquiétait pour rien. Les deux autres figures qui ont marqué les débuts du PS ne sont en effet pas plus socialistes que lui. Passons rapidement sur Mitterrand, venu directement du centre-droit capitaliste et libéral par pure ambition et regardons de plus près Michel Rocard et la deuxième gauche, qui avec Mendès-France, influenceront la doctrine du Parti Socialiste.

 

La deuxième gauche est avant tout un anti communisme, ce qui n’est pas stupide après Staline. Sauf que refuser le communisme ne dit rien sur les idées qu’on accepte. La deuxième gauche sera donc assez vite divisée entre des révolutionnaires trotskystes – courant minoritaire – et des réformistes « modernisateurs », acquis à l’économie de marché  (néologisme pour ne pas dire capitalisme) qui pensent qu’il faut limiter le contrôle de l’Etat sur l’économie – courant majoritaire, représenté par Rocard. La deuxième gauche – en tout cas sa partie réformiste qui va rapidement dominer - se voit comme la force progressiste par excellence – progrès et capitalisme allant toujours main dans la main. Sa grande idée est l’autogestion, c’est-à-dire la possession commune des moyens de production au sein d’une entreprise.  Mais, premièrement, prôner l’autogestion quand on est un homme politique revient un peu à déclarer sa propre inutilité. Deuxièmement, l’autogestion permet de passer d’un capitalisme individuel à un capitalisme collectif – mais pas, à mon avis, de sortir du capitalisme. Troisièmement,  Michel Rocard, une fois devenu ministre, oubliera complètement qu’il avait défendu, un jour, l’autogestion. Il préfèrera s’opposer aux nationalisations, au nom d’une politique économique réaliste.

 

La deuxième gauche, une fois débarrassée de ses composantes révolutionnaires, sera donc strictement la même chose que la gauche tout court, l’efficacité et la cohérence en moins – un parti progressiste, donc capitaliste, mais bien sûr, qui comprend que les pauvres souffrent à cause du capitalisme et aimeraient les aider à s’en tirer un peu mieux. La charité chrétienne – justement, les chrétiens de gauche y furent nombreux – à l’opposé d’une politique sociale – du socialisme. A deux trois zigouigouis modernistes près, la même chose que le radicalisme.

 

Le Parti Socialiste sera donc composé d’un certain nombre de gens parfaitement étrangers à l’idée socialiste, quand ils ne s’y opposent pas. Le Parti Socialiste est au fond un parti de circonstances. Les communistes étaient à la fois trop socialistes et trop staliniens. De Gaulle avait crée une droite presque socialiste. Il fallait bien que la bonne vieille gauche, coincée entre ces deux forces, rajoute un peu de socialisme dans son eau de progrès capitaliste. Et puis, tant qu’on ne gouverne pas, ça ne mange pas de pain.

 

Mai 68 arrive au milieu de cette recomposition de la gauche au sein du PS, qui va trouver dans les évènements de Mai sa chance historique. La lutte de la gauche sera désormais la liberté de mœurs, qui répond à ses éternels fantasmes de progrès et de conquête de libertés nouvelles – et permettra enfin d’oublier la contradiction entre progrès économique et progrès social. Le sociétal, mot affreux mais signifiant, remplacera pour de bon le social. La gauche a alors pu définitivement assassiner le socialisme.

 

Il faudrait étudier plus profondément les liens réels entre radicaux, deuxième gauche et soixante-huitards, autre que l’air du temps. Il y en a. Notons seulement que ces trois mouvements de gauche arrivent grosso modo au moment où De Gaulle voulait lancer sa grande idée de la participation, d’un socialisme de droite – via un référendum qu’il perdra, mettant ainsi fin à son règne.

 

Bien sûr, la trahison du PS se déroule sur un temps long. En 1969, date de la création du PS, on ânonne encore la lutte des classes. Et même, sans doute y a-t-il encore beaucoup d’honnêtes socialistes de gauche là-dedans. On s’allie avec un PC encore puissant mais déjà perdu, qui disparaîtra politiquement de la même façon que les socialistes au siècle précédent, quand ils ont pactisé avec les radicaux. Mais déjà, le bilan positif de Mitterrand est majoritairement sociétal : abolition de la peine de mort, radios libres, Jack Lang et SOS Racisme. « La transformation sociale qui ne peut pas être le produit naturel et la somme de réformes corrigeant les effets du capitalisme », comme disait si bien la déclaration de principe du PS à l’époque, n’a pas eu lieu. On a certes eu le tournant de la rigueur : puisqu’il n’y a pas assez d’argent pour aider les pauvres, aidons les riches à faire plus d’argent en cassant les acquis sociaux.

 

En 1990, la déclaration de principe du PS prône « une société d’économie mixte » faite par une gauche qui ne doit pas « méconnaître les règles du marché ». Goodbye socialisme, hello trahison !

 

Le gouvernement Jospin restera comme l’un des gouvernements qui ont le plus privatisé de l’histoire du pays – Jospin, qui, au passage, expliquera à des ouvriers qu’il ne peut rien pour eux. Jospin qui, en 2002, lancera sa campagne présidentielle en précisant bien qu’elle ne serait pas socialiste – des fois qu’on aurait des doutes. Et qui reprochera bien sûr au peuple qu’il avait trahi de ne pas avoir voté pour lui – suprême cynisme du menteur de gauche.

 

En 2005, année importante, la gauche tance le peuple de ne pas avoir bien voté oui à la constitution d’une Europe ultra-libérale ; elle ne jugera pas bon non plus de soutenir la révolte du peuple de banlieue, allant jusqu’à lui dénier le droit d’être une révolte – en harmonie parfaite, sur ces deux coups, avec une droite plus du tout gaulliste.

 

En 2008, la déclaration de principe prône « une économie de marché, certes régulée, mais avec un secteur privé dynamique ». En 2012, la gauche lance une campagne d’une invraisemblable longueur en faveur du mariage pour tous, voté dans tous les autres pays qui l’ont fait en moins d’une semaine ; pendant ce temps, une immense destruction d’emploi et de tissu industriel avait lieu dans un silence consternant. Je n’en dirai pas plus sur le quinquennat de François Hollande, ce serait un puits sans fond.

 

Pendant ce temps, la droite gaulliste a explosé, sous les coups conjugués des capitalistes tout crins – Pompidou, Giscard, Madelin, etc… – et des réactionnaires – Pasqua, Sarkozy, Copé, etc… – bref, de la bonne vieille droite qui s’est réveillé sitôt De Gaulle sorti du cadre. Sarkozy sera celui qui mettra définitivement un terme à la droite gaulliste, en développant un capitalisme ultralibéral – vu, bien entendu, comme la marche du progrès. Remarquons que la droite n’avait pas le choix – coincée par un Parti Socialiste qui économiquement était largement plus capitaliste qu’elle sous Chirac.

 

D’où l’absurdité politique du moment. La gauche se pense progressiste et la droite se veut réactionnaire. Or c’est faux. Economiquement, gauche et droite sont libérales, donc capitalistes, donc progressistes – et la droite ment quand elle se dit globalement réactionnaire. Socialement, puisque capitalistes, gauche et droite sont réactionnaires et engendrent en effet des inégalités sociales de plus en plus fortes – Que Sarkozy ou Hollande soit au pouvoir. Finalement, gauche et droite ne se divisent que sur les mœurs. Reste, pour faire croire que la démocratie fonctionne et qu’on s’oppose, dans les deux camps qui ne se contentent plus de mentir aux électeurs mais se mithridatisent désormais, cet abandon de la pensée qu’est le cynisme.

 

Prenons un problème actuel : la droite, puisqu’elle est réactionnaire, ne peut accepter d’accueillir les migrants. Mais si elle est capitaliste – et je crois qu’en réalité elle l’est, elle a tout intérêt à accueillir cette main d’œuvre non qualifiée, non seulement qu’on pourra sous-payer, mais qui permettra de revoir à la baisse le salaire de la main d’œuvre déjà présente sur le territoire. La gauche, puisqu’elle est progressiste, veut accepter le plus de migrants possibles, tous s’ils veulent. Mais si elle était socialiste – et je crois qu’en réalité elle ne l’est pas, et depuis longtemps, elle aurait à cœur de réfléchir à la situation économique que cet afflux va engendrer et engendre déjà,  notamment pour les pauvres d’ici.

 

Au passage, remarquons que M. Gattaz, patron du MEDEF et certainement pas socialiste pourtant, a publié une tribune dans le Monde pour avouer qu’il était plus que favorable à l’accueil des migrants – La preuve que certains pensent toujours efficacement.

 

 

DROITISATION, GAUCHISSEMENT.

 

J’ai fait tout ce long chemin pour plusieurs raisons. Un, parce que j’aime l’histoire et je la crois importante – même si je ne suis pas historien. Deux, parce que je voulais montrer que la gauche, surtout quand elle n’est pas alliée à un vrai parti socialiste indépendant, a presque toujours trahi le peuple qu’elle était censée défendre. Trois, parce qu’avec le quinquennat de François Hollande, je crois que nous sommes au moment où la trahison est devenue évidente, où l’abandon du socialisme ne se discute plus – donc au moment où ceux qui croient en une transformation sociale doivent se tourner vers un autre parti, existant ou à venir.

 

Ca fait longtemps en réalité – plus d’un siècle – que nous aurions dû savoir que la gauche n’était pas socialiste. Déjà les républicains modérés, puis Clémenceau, puis la SFIO pendant la IVe République, puis Mitterrand, puis le gouvernement Jospin – aucun de ces pouvoirs de gauche n’a même cherché à réaliser cette transformation sociale qu’est le Socialisme. Mon idée de l’histoire de la gauche tient au final en une phrase : la gauche dit qu’elle libérale et socialiste, mais le libéralisme et le socialisme sont opposés ; confronté à cette contradiction entre libéralisme et socialisme, la gauche choisit systématiquement le libéralisme et enterre le socialisme. Ce constat n’a rien d’actuel – Guesde l’avait déjà en 1896, l’élection de François Hollande et la politique qu’il mène le rendent cruellement actuel.

 

François Hollande n’est ni Blum ni Mitterrand. Jusqu’ici, la gauche au pouvoir abandonnait le socialisme, certes, mais elle trouvait une raison de le faire. C’était la pause du Front Populaire à cause de la guerre d’Espagne, le tournant de la rigueur de 1983 sous pression de l’étranger. La gauche se cherchait au moins des excuses, et jurait qu’un jour, on y reviendrait, au socialisme, promis – le degré de cynisme, de mensonge ou d’aveuglement dépendant alors de chaque homme de gauche au pouvoir. Je crois qu’un Blum y croyait vraiment, Clémenceau un peu, et que Mitterrand devait être soulagé tant il n’y croyait pas. En revanche, le PS de 2012 n’a pas renoncé au socialisme sous la pression des capitalistes, des conservateurs, de la droite, des banques ou de je ne sais qui. Le PS de 2012 n’a pas essayé de trouver une excuse, n’a pas essayé un seul instant d’appliquer le programme – si peu socialiste, pourtant – sur lequel il a été élu.

 

Il faut, aujourd’hui, mesurer cette trahison, et analyser la colère qui remonte du pays en fonction d’elle. François Hollande n’est pas allé à Bruxelles renégocier le traité européen ; François Hollande n’a pas proposé une refonte complète de l’impôt ; François Hollande n’a pas lutté contre son ennemi la finance – à moins que le nommer à Bercy soit un moyen caché de le combattre. Il est difficile pour un esprit ayant gardé un tant soit peu d’honnêteté intellectuelle de penser une trahison de cette envergure.

 

Jospin baissait encore la tête quand il avouait ne rien pouvoir faire pour des ouvriers ; Mais Valls la lève bien haut quand il dit aimer l’entreprise devant les grands patrons du MEDEF. Depuis 2012, le PS n’a pas renoncé au socialisme, il l’a assassiné.

 

Le socialisme est mort à gauche. Mais d’autres ont déjà ramassé la mise socialiste – avec autant d’hypocrisie que la gauche, à mon avis.

 

« Un Etat fort capable d’imposer son autorité aux puissances d’argent. Des protections face à la concurrence internationale déloyale. La nationalisation, même partielle et temporaire, des banques. Une taxe mondiale sur les transactions financières. Une profonde réorientation de notre politique économique, prise en charge par l’Etat, indispensable pour accroître le niveau de vie de tous. » Ces quelques phrases, si proches de ce qu’on voudrait entendre venir de Solférino, sont extraites du programme actuel de Marine Le Pen, directement consultable sur le site du Front National.

 

Le Front National est un parti d’extrême-droite qui offre à la société française une vision fantasmatique de l’immigré vu comme un conquérant qui nous envahit – le juif hier pour Le Pen père, l’arabe ou le musulman aujourd’hui pour Le Pen fille. Mais si le Front National n’était que cela, il devrait avoir un nombre d’électeurs faible et stable – primo, parce que c’est intellectuellement stupide et humainement insultant ; deuxio, parce que Sarkozy dit strictement, au fond, la même chose. Or le FN monte inlassablement, et se voit même en position de dominer les futures élections. Oh, je sais que le traitement médiatique du jeune de banlieue n’est pas étranger à cette montée vertigineuse. Mais je ne crois pas que ce soit suffisant. Je crois encore moins que la France soit un pays où une personne sur quatre est un raciste patenté. Et je ne crois surtout pas que les ouvriers soient plus enclins au racisme que les autres – or le FN est le premier parti ouvrier de France.

 

En revanche, je crois que les ouvriers sont plus enclins au socialisme que les autres. Et je lis le programme du FN, qui, seul dans le pays aujourd’hui, a un peu le goût, l’odeur, les mots de cette vieille et belle idée – le socialisme. Alors, je pense qu’il y a deux chemins pour aller au Front aujourd’hui – soit on n’aime pas les arabes, soit on aime les pauvres. Le racisme ou le socialisme. Pour reprendre ce mot à la mode, la droitisation ou le gauchissement. Mais un Sapir, un Michéa, un Onfray même en dépit de sa courte pensée sur l’islam, n’ont pas changé d’idée politique. Et chez les anonymes, ils doivent être nombreux, ces socialistes que la gauche a abandonné, humilié, et qui, à la recherche dans l’espace politique de l’idée qu’ils n’ont pas cessé d’avoir, se retrouvent, un peu étonnés eux-mêmes peut-être, sur les terres du nationalisme et du rejet de l’étranger.

 

Je voudrais le dire en un mot simple : le FN – et plus précisément Florian Philippot – est en train d’inventer un socialisme d’extrême-droite – comme De Gaulle avait tenté de créer un socialisme de droite. Et de même qu’on a fini par confondre gauche et socialisme, on est en train de commencer à confondre socialisme et extrême-droite – d’où l’incapacité d’un Mélenchon à fédérer.

 

Quant à l’auteur de ces lignes, il ne se résout pourtant pas à y aller. Parce que, sans doute comme beaucoup, qui se taisent ou le disent mal, l’idée que Marine Le Pen soit la dernière héritière de la grande histoire du socialisme lui tord les boyaux. Aussi, parce qu’en dernière analyse, je ne crois pas que l’idée socialiste, née d’une solidarité de la misère poussée à l’universel, puisse survivre engluée de racisme ou de xénophobie. Alors, je voudrais que le PS dise enfin, honnêtement, qu’il a abandonné le socialisme et le peuple, voire qu’il reconnaisse que ça n’a jamais été son problème. Qu’il a renoué avec la gauche de Ferry, de Gambetta, de Danton, cette gauche colonialiste, capitaliste, populicide si vous me permettez le néologisme. Qu’il rejoigne Les Républicains, avec qui il communie dans le bonheur du libéralisme et de l’Europe qui est une chance pour la France. Qu’on arrête de nous parler de droite et de gauche, alors que ces mots ont cessé de désigner quelque chose de précis depuis au moins De Gaulle, si ce n’est Jaurès. Qu’on crache à la gueule du prochain mec du PS qui dira pour moi le socialisme, c’est l’humanisme, c’est le libéralisme, c’est la force du progrès. Pour qu’on puisse enfin opposer quelque chose au Front National et répondre à ceux, à tous ceux qui disent qu’ils vont au Front puisque les autres ne s’occupent pas d’eux. Pour qu’un vrai parti socialiste, contre le capitalisme et pour le peuple, la masse, les pauvres, puisse prendre sa juste place dans l’échiquier politique, ni à gauche ni à droite mais en dehors, et qu’on ne dise plus à personne qu’il tourne à droite quand il reste, désespérément, socialiste. C’est mon cas, en tout cas. Je vomis la gauche, parce que je crois au socialisme.

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