Pays à vendre (fiction future)

La voix était grandiloquente, et avait été précédée du morceau de musique annonçant traditionnellement un message du chef du gouvernement :“Madame, Monsieur, bonsoir !Aujourd'hui est un grand jour ! Pour la première fois, et pour tous les citoyens, nous vous informons d'une affaire extraordinaire, qui vous concerne. Personnellement.” Le ton de bateleur de foire, associé à une voix ampoulée manifestement habituée aux harangues publiques, accrochait l'écoute.

Ville en soldes © Liliane B Ville en soldes © Liliane B
La voix était grandiloquente, et avait été précédée du morceau de musique annonçant traditionnellement un message du chef du gouvernement :
“Madame, Monsieur, bonsoir !
Aujourd'hui est un grand jour ! Pour la première fois, et pour tous les citoyens, nous vous informons d'une affaire extraordinaire, qui vous concerne. Personnellement.” Le ton de bateleur de foire, associé à une voix ampoulée manifestement habituée aux harangues publiques, accrochait l'écoute.
“ Voila : vous économisez peut-être depuis longtemps, en pressentant que la crise durerait et qu'il valait mieux assurer vos arrières. Vous avez donc remis à plus tard l'achat de votre résidence secondaire ou la rénovation de votre maison. En effet, on ne sait jamais.
Eh bien, Madame, Monsieur, vous aviez raison ! Car, aujourd'hui, l'État a besoin de vous ! Ce jour est un grand jour, celui de l'ouverture aux capitaux de notre beaux pays. Vous en avez rêvé, moi, Président d'Egoterre, je l'ai fait : vente au plus offrant, et à la découpe, de notre richesse nationale. Les plus beaux bâtiments publics, les plus efficientes entreprises d'état, les plus grands terrains nationaux, les plus belles oeuvres d'art : investissez, vous ne le regretterez pas. Notre pays est en danger, son économie est exsangue et son déficit abyssal. Plus personne ne veut prêter à notre chère Nation, pourtant si riche d'un passé grandiose. Alors, si vous aimez votre pays et souhaitez participer à l'effort du gouvernement pour redresser la barre et permettre la reprise économique, si vous êtes audacieux et que vous nous faites confiance, alors c'est le moment d'agir : l'État a décidé de mettre tous ses biens en vente, et d'ouvrir les entreprises au rachat par leurs salariés. Et de commencer par une vente privée destinée aux citoyens. Les banques, les investisseurs et les États étrangers passeront ensuite. Dépêchez-vous, le temps presse, et il n'y en aura pas pour tout le monde !

Et rassurez-vous : il n'y a pas à craindre que les salariés, à la mentalité dégradée par tant d'années d'une protection sociale indécente, ne soient pas capables de redresser l'entreprise que vous convoitez. Nous travaillons à un reconditionnement actif des employés, utilisant les techniques de management les plus modernes. Et contre les récalcitrants, les adeptes de la résistance passive, les nouveaux contrats de travail des entreprises privatisées protègeront votre bien. C'est le rôle de l'État de garantir aux investisseurs les bénéfices attendus.
Citoyens, ceci est votre dernière chance ! Vous connaissez la faillite de notre pays, et l'échec de l'emprunt d'État. Les théoriciens de la décroissance et de la pernicieuse solidarité sont désormais hors d'état de nuire, mais le mal est fait : notre gouvernement ne peut freiner, seul, le ralentissement industriel, ni celui de la consommation. Si vous ne voulez pas que notre richesse nationale passe aux mains des banques internationales ou des États qui ont su mieux que nous prendre le virage de la mondialisation, investissez. Car tous attendent, le pied sur le starting-block, et vous savez qu'ils n'auront pas les mêmes soucis que vous pour défendre notre Nation. Vous avez deux jours pour prendre votre décision : ceci est une vente privée officielle.
Notre territoire est vaste, notre climat doux, notre culture raffinée ; nous vendons au plus offrant. Alors, autant que ce soit vous !”
Gérard se frotte le nez, signe d'une réflexion intense.
“Chérie, tu as entendu ?”
“Bien sûr, je suis dans la cuisine, j'écoutais la radio en préparant la purée...”
“Tu crois que c'est une bonne idée d'acheter ?”
“Euh... j'aurais préféré acheter un appartement au bord de la mer, tu le sais, mais avec la montée des eaux et les tempêtes... C'est vrai que c'est peut-être la seule solution pour garder notre travail. On en a déjà parlé quand il a été question que l'on ne soit plus fonctionnaires, tu te rappelles ?..."

“Mais tu crois que ça va marcher ? Elle risque couler quand même, la boîte, vu la conjoncture et les décisions qui ont été prises depuis toutes ces années...”
“Bien sûr qu'elle va couler quand même, mais on aura eu un répit de deux ou trois ans... Et puis je ne supporte pas l'idée que bientôt on ne sera plus chez nous. En achetant, j'aurai le sentiment de faire quelque chose...”
“Mais après, chérie, après, qu'est-ce qu'on va devenir ?
“Après, rien, on sera vendus avec le tout, et on partira peut-être comme techniciens mercenaires pour l'étranger. Ou alors, je travaillerai comme employée de maison chez les immigrants. Je saurai faire. Et toi tu pourras être homme à tout faire”
“Mais ce n'est pas envisageable ! Je ne le supporterai pas !”
“Ce sera mieux de toute façon que le Service Minimum d'État : mes copines qui le font doivent trouver des trucs sur nous pour le dire au Bureau du Renseignement Intérieur... sans compter qu'elles sont payées au lance-pierre et doivent faire des heures supplémentaires à des horaires incroyables pour simplement toucher le minimum. Nous, au moins, on n'a de compte à rendre qu'à notre employeur !”
“J'ai le vertige, je ne peux pas y croire ! Notre pays va être aux mains de tous les rapaces ! On a un boulot, on a de l'argent de côté, et dans peu de temps on va se retrouver comme tous les feignants qui nous ont mené à la ruine !
“Euh, dis-moi, Gérard, ces feignants dont tout le monde parle, tu les connais, toi ?”
“Ben, il y a bien des salariés qui ne travaillent pas assez, tu en connais aussi bien que moi...”
“Mais enfin, Gérard, tu ne crois quand même pas que c'est de notre faute, ce qui arrive ? Tu ne crois pas que dans les hautes sphères, il y en a aussi, des qui gagnent de l'argent à ne pas faire grand-chose ? Tu sais bien que tout ça a été prévu et mis en place par les financiers et les grands industriels qui veulent se sucrer sur la bête et doivent donc, d'abord, mettre les États à genoux. Mais enfin, réveille-toi !”
“Oui, je sais tout cela. Enfin, je le devine, mais je ne comprends tellement pas pourquoi nos gouvernants auraient joué le jeu de ces lobbys, alors que cela leur fait perdre leur propre pouvoir... ”
“L'âme humaine est faible, surtout devant la promesse d'enrichissements présents et à venir... Parce que notre appauvrissement n'est pas partagé par tout le monde, tu le sais quand même ?”
“Bien sûr que je le sais, mais je ne peux pas croire qu'ils sont tous complices ! Il y a bien des gens honnêtes, quand même, dans les cercles du pouvoir ?”
“Tu aurais dû venir avec moi aux réunions populaires, tu comprendrais mieux. Ils sont complices, oui, mais sans le savoir. Ils croient à ce qu'on leur dit. Parce que, s'ils ne le croyaient pas, et le disaient, ils descendraient rapidement de l'échelle sociale, et se retrouveraient comme nous. Donc ils y croient. Pas de scrupules, pas de malaise, ils sont sûrs d'avoir raison. Voila pourquoi on en est là, et qu'aucun politique ne prend, réellement, une position différente.”
“Mais je continue de penser que c'est dramatique.”
Isabelle pousse un grand soupir :
“C'est dramatique. Et c'est même pire que cela. Mais on trouvera une solution, j'en suis sûre. Tous ensemble... Mais bon, en attendant, on achète, ou pas ?"

 

 

Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une situation réelle n'est que pure coïncidence...

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