Comment détourner l'attention de l'opinion publique, en 2024

Le think tank de la présidence venait d'être convoqué en urgence. En urgence et en secret.

Nuit © Liliane Baie Nuit © Liliane Baie

Le think tank de la présidence venait d'être convoqué en urgence. En urgence et en secret.

Il faut dire que les temps étaient durs pour la Présidente du Monde : on venait d'apprendre que certains de ses amis et conseillers avaient peut-être trempé dans un scandale financier sans précédent, qui, s'il était avéré, risquait de l'éclabousser.

Nuit © Liliane Baie Nuit © Liliane Baie

Le think tank de la présidence venait d'être convoqué en urgence. En urgence et en secret.

Il faut dire que les temps étaient durs pour la présidente du Monde : on venait d'apprendre que certains de ses amis et conseillers avaient peut-être trempé dans un scandale financier sans précédent, qui, s'il était avéré, risquait de l'éclabousser. Mais, de plus, les manœuvres qu'avait logiquement utilisées la présidence pour tenter de protéger ses amis la rendaient d'autant plus suspecte aux yeux de l'opinion publique qui, pour une fois, s'en était rendu compte.

C'était l'hiver, et le fait que chacun s'apprêtât à fêter Noël, tout au moins dans cette partie de la terre, ne calmait pas le ramdam médiatique réactivé par les nouvelles révélées quotidiennement sur cette affaire complexe. Il faut dire que le pouvoir d'achat des citoyens avait beaucoup diminué, et que le temps que ceux-ci ne passaient pas à faire du shopping était employé à rester au chaud devant l'ordinateur à suivre le feuilleton politique de l'hiver.

Donc ils étaient tous là, dans le bureau présidentiel. Tous, oui, pour une fois. Car, si la présidence tombait, ils tomberaient avec elle. Et la chute au sol ferait mal. Très mal. Certains des conseillers présents avaient en effet participé à quelque manœuvre, sinon illégale, du moins fort éloignée de la morale politique officielle. D'autres avaient volontairement fermé les yeux. Seul un petit nombre, confiants dans leur Présidente, et intègres, n'avaient rigoureusement été au courant de rien. Ceux-là aussi étaient plutôt anxieux, ces derniers temps, regrettant fort de ne réaliser que trop tard à quel point la belle embarcation dans laquelle ils croyaient avoir pris place ressemblait plutôt à un rafiot prenant l'eau. Enfin, le cercle rapproché des quatre personnes dont on disait que c'était eux, “la Présidente”, encadrait celle-ci autour du fauteuil où elle avait pris place.

La pièce où ils étaient tous réunis était la même que lors de leur réunion ordinaire, mais la tension dans l'air, ainsi que l'heure tardive, lui donnait ce soir une apparence inhabituelle et assez inquiétante.

La Présidente avait pris la parole avec une voix sourde pour expliquer ce que tout le monde savait déjà. Puis elle leur laissa le temps de la réflexion : dix minutes de silence pendant lequel chacun fut invité à mettre sur papier des éléments susceptibles d'orienter la gouvernance vers une sortie de crise.

Il y avait là des proches de la finance et des grands groupes internationaux, des juristes de haute volée, des experts en stratégie, des spécialistes des médias, des psychologues spécialistes du comportement des groupes, plus quelques amis de longue date de la titulaire du mandat suprême.

On put observer les stratégies de chacun, le stylo en l'air ou le visage penché sur sa feuille, pour tenter d'extraire de son cerveau la solution qui allait les sortir de là et éviter la catastrophe.

Le secrétaire général passa ramasser les copies, comme si ces hommes faisant partie de l'élite étaient des collégiens. Et tandis que la Présidente et son cartel, comme on l'appelait, prenaient connaissance des textes, les conseillers se permirent enfin de se saluer et d'échanger quelques informations sans importance qui redonnèrent à leur présence en ces lieux un côté un peu plus humain.

 

Le secrétaire général toussota pour faire taire l'assemblée, car la Présidente s’apprêtait à prendre la parole :

« Bon, chers amis, je vois que certains auraient mieux fait d'aller se coucher ce soir. Je vous rappelle qu'un poste de conseiller de la présidence, cela se mérite. Donc, et ceci est un avertissement, et il n'y en aura pas d'autres : si vous êtes grassement payés c'est pour me donner des conseils, pas pour faire de la flagornerie ! » Les personnes très haut placées dans la finance se regardèrent, se demandant si leur hôtesse ne venait pas de faire là le pas de trop. Mais ils décidèrent d'un commun accord de ne pas réagir. Du moins pour le moment. Si la Présidente ne semblait guère occuper le pouvoir réel, il n'empêche qu'elle ne dédaignait pas l'empire que son titre lui donnait sur les hommes. Tous le savaient, et s'arrangeaient pour lui laisser croire à sa supériorité et à sa puissance.

« Mais, et c'est heureux, il y en a qui ont des neurones qui marchent ici. Je ne sais pas qui a proposé de faire une déclaration de guerre aux asiatiques faisant du travail clandestin, mais c'est très bien trouvé. On va pouvoir les arrêter facilement puisqu'on sait où ils se trouvent. Ils ne sont pas si violents que ça, plutôt dociles, et les arrestations se feront sans problèmes. Ce sont des jaunes et ils sont peu intégrés en-dehors de leur communauté. On les mettra tous ou presque dans les mêmes avions, c'est génial. Mais, de toute façon, peu importe, l'important, c'est qu'on en parle... »

Un spécialiste en ressources humaines demanda la parole :

« Mais ne craignez-vous pas, Madame, qu'en stigmatisant une communauté, nous ne nous mettions en désaccord avec la constitution mondiale, et surtout, que nous ayons toute l'opinion publique contre nous ? »

La Présidente pris un air accablé :

« Mais d'où vous sortez, vous ? Le but, ce n'est pas d'être populaire, les élections sont dans trois ans ! Le but c'est que l'on ne parle plus de ces accusations mensongères, et que l'on ne fasse pas attention à la Loi sur la Sécurité et à la Loi sur la Réforme Électorale qui passent juste après Noël... »

Un nouveau dans le staff, expert dans les marchés, se permit de poser la question que plusieurs se posaient :

« La Loi sur la Sécurité? Celle qui a été repoussée à l'automne ? »

La Présidente leur jeta à tous un sourire étincelant :

« Qui sait que cette loi sera enfin votée, dans quinze jours ? Juste en même temps que la Loi sur la Sécurité Sociale qui mobilise tant de personnes... »

Les conseillers, bien que formés en marketing et propagande, ne pouvaient qu'être admiratifs du talent de leur chef suprême à transformer les situations les pires en réussites glorieuses. C'était ce qui l'avait amenée, elle, une femme, à ce poste : elle ne s'avouait jamais vaincue, et trouvait toujours la façon dont elle allait renverser une faiblesse en force. Elle les avaient ainsi tous coiffés à l'arrivée, les uns après les autres. Courant de victoire en victoire, ses concurrents avaient toujours, à un moment ou à un autre, certains de leur succès, fini par lâcher le mors, au moment où elle s'en saisissait avec élégance pour franchir la ligne d'arrivée en beauté (après quelques crasses dispensées en cours de route, mais qui seraient effacées de l'histoire officielle...). Ainsi, cette fois, comme dans un billard à plusieurs bandes, c'était le scandale politique qui incitait la population à être vigilante sur la Sécurité Sociale, et, du coup, elle ne voyait même plus qu'en même temps la Loi de sécurité la plus pénalisante pour les libertés publiques allait être votée, sans encombre, au Parlement.

Après une discussion sur les modalités de mise en accusation des asiatiques clandestins, la Présidente proposa une collation à tout le monde. Les discussions reprirent, enjouées maintenant.

C'est à ce moment-là que le conseiller en stratégie sursauta. Il venait de penser à un point fort ennuyeux :

« Excusez-moi, mais j'avais oublié de rappeler que les ateliers clandestins sont soutenus par les Triades. Alors, même si la désignation des clandestins asiatiques n'est qu'un effet d'annonce de notre part, elles peuvent nous prendre au mot et contre-attaquer... Ce n'est peut-être pas le moment... »

La Présidente envisagea rapidement dans sa tête les délicieux avantages qu'elle pourrait retirer d'un petit attentat. Mais elle eut un conciliabule avec son cartel, et ils se mirent rapidement d'accord : outre que l'on ne peut jamais prévoir l'étendu de ce genre d'évènement, l'entrée en lice des Triades ne semblait absolument pas prudente vis-à-vis de son maintien à son poste de Présidente, ni même pour sa sécurité. D'autant plus que la diplomatie avait négligé quelque peu cette partie du monde et n'avait pas assez d'alliés dans la place. Elle soupira :

« Bon, il va falloir inventer autre chose pour détourner l'attention de l'opinion publique. Encore un petit effort et vous allez trouver, j'en suis sûre ! Je vous fais confiance... ». Son sourire carnassier convainquit chacun qu'il valait mieux, effectivement, trouver une parade...

 

 

 

 

Ce texte est une fiction : tout ressemblance avec des faits réels ne seraient que pure coïncidence.

 

 

 

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