Le silence des jeunes

« Ceux dont je me méfie le plus, ce sont des jeunes : ils sont instables, vindicatifs, ils n'ont pas de travail et pas d'espoir. Et les révolutions ont toujours été déclenchées par la jeunesse, jamais par des quinquagénaires, qui ont trop à perdre et plus envie d'en découdre... ».L'homme qui venait de parler était un psychologue éminent, qui venait juste d'être recruté dans le staff de la Présidence. Par politesse, tous ses interlocuteurs s'abstinrent de se moquer, et, même, de sourire.

 © Artiste anonyme, Venise © Artiste anonyme, Venise

« Ceux dont je me méfie le plus, ce sont des jeunes : ils sont instables, vindicatifs, ils n'ont pas de travail et pas d'espoir. Et les révolutions ont toujours été déclenchées par la jeunesse, jamais par des quinquagénaires, qui ont trop à perdre et plus envie d'en découdre... ».

L'homme qui venait de parler était un psychologue éminent, qui venait juste d'être recruté dans le staff de la Présidence. Par politesse, tous ses interlocuteurs s'abstinrent de se moquer, et, même, de sourire.

Le Conseiller personnel du Président, responsable de la Sécurité intérieure, qui avait organisé la réunion, prit la parole :

« Je vois, cher ami (je peux vous appeler ainsi, n'est-ce pas?) que vous n'avez pas encore suivi la formation offerte à tous les membres du staff... Non que je vous le reproche, car je sais que vous avez été nommé très récemment. Mais celle-ci vous aurez évité des questions aussi, hum, pardonnez-moi, ridicules... surtout pour un homme au fait des méandres de l'âme humaine !»

L'éminent psychologue sentit ses joues s'empourprer. Il tenta de répliquer, mais le Conseiller était lancé, et personne n'avait jamais réussi à lui couper la parole.

« Donc, résumons, cela rafraîchira la mémoire à ceux qui roupillent pendant les réunions ! » (Cette fois, c'est un bon tiers des personnages présents qui parut gêné, partagé entre la colère et la honte... Certains émirent une interjection, d'autres toussotèrent, certains enfin levèrent les sourcils, étonnés de cette attaque gratuite).

« C'est drôle, cela m'amuse beaucoup de voir comment le tas de spécialistes que vous êtes réagit comme des enfants de primaire ! Bon, revenons à nos moutons. Oui, des moutons, justement, comme vous ! Car nous sommes tous potentiellement des moutons. Ce qui fait que certains le sont effectivement, et d'autres non, pouvant même se comporter en loups, c'est la connaissance. Mais pas le savoir : ça, c'est un truc de vieux qui ne marche plus depuis longtemps. Non, ce qui donne le pouvoir, c'est la connaissance des rouages de la communication ! ».

Les ministres, hauts fonctionnaires, financiers de haut vol et experts qui avaient été triés sur le volet pour faire partie du staff du Président, véritable organe officieux des décisions politiques, étaient depuis longtemps au courant de l'importance de la comm' pour gouverner un pays, et, déjà pour commencer, pour conquérir le pouvoir. Ils se demandaient donc où le Conseiller voulait en venir. Celui-ci repris la parole après une courte pause savamment calculée.

 

« La question de l'absence de réactions de la jeunesse à ce qui constitue réellement un saccage de son avenir, et même, de son présent, est une bonne question. Enfin, pour ceux à qui il faut tout expliquer... ». Cette fois, les membres du staff avaient compris la stratégie du Conseiller, et ils se tinrent cois.

« Cessons, pour un moment, d'utiliser la langue de bois, la novlangue dont j'espère bien que vous n'êtes pas dupes. Bon, il ne s'agit pas de communication, en fait, mais de propagande. Et le but n'est pas de trouver un équilibre entre la richesse des plus riches, la croissance économique et le maintien des acquis sociaux et du pouvoir d'achat des classes moyennes et pauvres. Non, le but, c'est d'exploiter au maximum ceux qui n'ont pas été capables de gravir les échelons de l'échelle sociale, et qui méritent donc bien ce qui leur arrive...».

La majorité des présents étaient de gauche. Enfin prétendaient l'être, même à leurs propres yeux. Mais pour eux, être de gauche signifiait seulement que ce genre de discours ne sortirait jamais de leur bouche. Ils l'acceptaient pourtant au creux de leur cerveau, au nom du pragmatisme économique, et ce, d'autant plus qu'un certain nombre d'entre eux faisait partie des rares ayant réussi à sortir de l'ornière de plus en plus profonde où s'embourbaient tous ceux qui n'étaient pas des enfants de l'élite dirigeante. La faveur dont ces récents nantis bénéficiaient maintenant aurait pu leur faire prendre conscience qu'ils étaient des privilégiés du hasard, et que nombre de leurs condisciples de lycée aurait pu parvenir au même niveau qu'eux. Mais réaliser cela aurait pu leur apporter un brin d'inconfort, en rapport avec des privilèges indus, voire un sentiment de culpabilité, ce qui aurait été fort désagréable, et aurait pu gâcher leur plaisir. Ils choisissaient donc, presque unanimement, d'adhérer à la thèse de la promotion au mérite. Et donc à celle de la punition légitime des looseurs de la République, rendus responsables du marasme qu'ils subissaient...

Le Conseiller poursuivait sa route : on allait avoir droit à un de ses discours fleuves, non dépourvus d'intérêt, mais qui laissaient ses auditeurs dans un silence obligatoire parfois fort frustrant.

« Vous savez tous que les jeunes n'ont rien à perdre, qu'ils sont idéalistes, enfin, qu'ils l'étaient. Qu'ils sont batailleurs, et qu'ils n'ont, pour la plupart, aucun poids familial pouvant les freiner dans une action éventuellement violente.

Or, ce ne sont pas eux qui sont à la pointe des grèves dans les usines, et on ne les voit pas dans les manifestations de rue. Bizarre, non ? »

Le regard froid et perçant de l'orateur qui avait l'oreille du Président, et donc le pouvoir, parcourut l'assemblée.

« Non, à dire vrai, ce n'est pas bizarre du tout, car c'est le fruit d'une stratégie mise en place depuis des décennies et qui marche du tonnerre de Dieu ! » Le ton se faisait emphatique et enthousiaste. On aurait dit que le Conseiller avait découvert le secret permettant de transformer le plomb en or et qu'il allait le révéler à des disciples éblouis.

« Cela semble magique, mais c'est simple. Il suffit d'appliquer des principes basiques de psychologie sociale et cognitivo-comportementale, et de ne rien laisser au hasard. Sans tout vous dire, parce que ce serait fastidieux, je vais détailler certains aspects du programme « pour la paix sociale ». » Le Conseiller but quelques gorgées de l'eau minérale qui avait été servie dans un verre en cristal posé devant lui.

« L'adolescence est l'âge où l'on découvre le sens de l'autre et la possibilité du collectif. Il s'agit donc d'utiliser ces caractéristiques au niveau de l'apprentissage, avec la promotion tous azimuts des travaux collectifs, et la disqualification de tous ceux qui ont des idées trop personnelles, au nom de l'adaptation au projet commun et au groupe. Ainsi, pendant les études et au travail, on fait collectif pour la responsabilité, et individuel pour l'évaluation du projet, en survalorisant l'adaptation aux lois du groupe et aux normes. Ainsi, les jeunes ne se sentent responsables de rien, et c'est très bien.

Mais il faut aussi détruire dans l'oeuf toute possibilité de mouvement collectif, en individualisant au maximum les parcours et les loisirs. Pour cela, les jeux vidéos et les réseaux sociaux sont parfaits : le jeune est seul devant son objet électronique, et il a l'impression de faire partie du village global. A part que personne n'a jamais pu mener une révolution depuis Internet. D'autant plus que nous contrôlons tout, à la fois en infiltrant les réseaux de trolls capables de détecter et de pervertir toute action qui pourrait devenir réellement collective, mais aussi parce que tout internet est sur écoute, grâce aux filtres électroniques et aux mouchards. Et l'on peut couper les fils quand on veut. On pourra faire passer cela pour une panne, ou au contraire, évoquer la lutte contre le terrorisme pour faire peur aux potentiels activistes...

Quant à la combativité de la jeunesse, elle est utilement détournée vers un conflit des générations savamment entretenu par l'école, les médias, et la pub. La culture « Djeun' » est là pour faire acheter, certes, mais surtout pour empêcher que les moins de trente ans se sentent solidaires de la génération qui les précéde. Ainsi, la promotion délibérée de « L'adolescence » comme un âge où il est normal d'insulter ses parents tout en en restant dépendant d'eux de plus en plus tard, sert tout à fait notre projet ! De même que la disparition de toute notion de morale dans l'éducation, au nom d'un éthique individuelle, qui a l'avantage d'être à géométrie très variable...»

Une des seules femmes présentes, qui avait des enfants adolescents, réprima un tremblement :

« Mais c'est « Big brother » que vous nous décrivez là ! »

« Tout de suite les grands mots ! Pourquoi pas la Théorie du complot, pendant qu'on y est ! » Le Conseiller avait pris un ton moqueur... Il toisait ses auditeurs.

« Hum, puisque vous l'évoquez » c'était le représentant, habituellement conciliant, de Association Mondiale pour les Droits de l'Homme, qui osait prendre la parole « quand vous parlez de propagande, et de stratégie concertée d'influence sur une partie de la population, je me demande si l'on ne se rapproche pas de la notion de complot... ». Sa voix faiblit sur la fin de sa phrase, qui se termina dans un murmure. Il eut honte de sa faiblesse, mais se consola en se disant qu'ils n'étaient apparemment pas très nombreux à oser commenter le discours du Conseiller...

« Bon, repris le Conseiller, ne se donnant même pas la peine de répondre, on vient d'évoquer l'association individualisme forcené, et sens du collectif dévoyé. Mais il y a aussi, et c'est loin d'être négligeable, la pression que nous avons mis depuis des décennies au niveau de l’Éducation Nationale pour détruire les capacités d'analyse de la nouvelle génération, et ne pas lui donner le sens de la logique. Nous sommes parvenus à détruire la curiosité intellectuelle des jeunes, ou à la cantonner dans l'exploration de jeux en ligne que nous avons choisis conformes à nos projets. Les valeurs de ces enfants attardés ont ainsi évolué. Pour la grande majorité des jeunes, maintenant, même ceux qui étaient doués au départ, tout savoir est ringard et constitue le signe d'une aliénation ! Pensez donc que la pire insulte au collège est actuellement "intello" ! Et comme l'introspection et l'auto-critique sont présentés comme des signes de faiblesse, il y a peu de risques que ces jeunes sortent du statut de victime pour prendre leur destin en main ».

L'influence de la propagande sur le contenu des programmes scolaires et des méthodes pédagogiques n'était pas connue de tous. Observant des regards interrogatifs, le Conseiller crut bon de préciser :

« Bien entendu, aucun des acteurs de l'éducation n'est au courant de ce plan, pourtant ancien. C'est la raison pour laquelle ils l'ont appliqué à la lettre. Ils étaient tellement friands de nouveauté pédagogique, qu'ils n'ont pas reconnu l'éternel retour de la méthode globale (« globalement inefficace, comme on le sait depuis qu'elle a été introduite, il y a des décennies...). Ils n'ont pas compris que la systématisation de la méthode inductive s'accompagnerait de l'absence d'apprentissage par l'enfant de la capacité à se concentrer sur un exposé un peu long. Ils n'ont pas vu que le savoir allait disparaître derrière le savoir-faire. Ils ne se sont pas doutés que nos enfants à nous continueraient d'apprendre avec des méthodes qui avaient fait leurs preuves, ce qui nous permettrait de garder le pouvoir.

Non, les enseignants se sont fait avoir comme des rats. C'est bien faits pour eux : avec leur suffisance qui n'est basée sur rien, ils n'ont que ce qu'ils méritent. Et les enfants qui passent entre leurs mains aussi. C'est la vie. Dans la vie, il y a ceux qui mangent et ceux qui se font manger : le rôle de l'enseignement c'est juste de préparer la sauce du ragoût... ».

Le Conseiller n'était pas mécontent de sa métaphore culinaire. L'ancien ministre de l'enseignement, de gauche, qui participait à la réunion, l'apprécia, lui, modérément... Il venait de comprendre, enfin, qu'il avait été lui-même manipulé. Un abîme s'ouvrit devant lui. Faisant mine d'écouter la suite du discours suffisant de l'orateur, il réfléchissait très vite à ce qu'il venait d'apprendre. Ainsi, l'état des jeunes actuels, leur manque de motivation, le temps infini passé devant un écran, de PC, de console ou de téléphone mobile, les réticences à apprendre des leçons, par ailleurs fort pauvres, les manuels scolaires indigents, et peu utilisés, l'accent mis sur l'apprentissage en ligne, connu pour ne donner qu'une vision pointilliste des choses, la disparition des examens, la pédagogie par projet, et le résultat de tout cela dans un abaissement constant du niveau de connaissance des élèves et des étudiants, et dans une évolution vers des loisirs à base de jeux électroniques et d'alcools forts, tout cela était concerté et il avait lui-même participé à cette évolution. Non, vraiment, cela allait être dur à avaler.

Le Conseiller était en train d'aborder la stratégie de consommation à outrance pour pousser les jeunes à s'endetter, notamment en achetant le plus tôt possible un logement, afin de les freiner dans la mise en œuvre éventuelle de grèves ou d'autres mouvements sociaux.

La nausée prenait l'ancien ministre à la gorge. Il faut dire que sa famille avait payé un lourd tribu à l'éducation ainsi décrite : après des années de farniente scolaire, son fils avait fini par voir sa course vers le néant arrêtée par un accident de voiture dû à l'alcool, qu'il consommait en grande quantité. Il avait gardé des séquelles de ce traumatisme sur le plan physique, mais cela l'avait réveillé de sa léthargie, et, depuis, il s'était repris en main.

Mais les autres ?

Le ministre avait été trompé, mais c'était quelqu'un de droit. Simplement, il n'aurait jamais cru que des membres de l'élite, surtout de gauche, aient pu concevoir, et encore moins mettre en œuvre, un plan aussi retors.

Et aussi bête.

Parce qu'enfin, à généraliser des techniques d'abêtissement de la population, n'avaient-ils pas anticipé, ces apprentis manipulateurs, que c'était toute la France de demain qui partirait avec un handicap massif vis-à-vis des autres nations ?

Il attendit que le Conseiller demande en toute fin de cession, juste avant le repas fin traditionnel, s'il y avait des questions, pour poser la sienne, celle de la place ultérieure de la France dans le concert des Nations, avec une jeunesse tellement passive, nourrie aux Simpsons, aux réseaux sociaux et aux alcools forts du samedi soir.

La réponse fut donnée avec un sourire :

« Allons, Monsieur le Ministre, ne nous faites pas croire que vous n'avez pas compris que cette stratégie est nécessaire à la mondialisation, qu'elle en est consubstantielle : il n'est pas possible d'assurer la stabilité de l'organisation du Monde, autant financière que politique, sans s'assurer que les jeunes ne risqueront pas de tout renverser. Cette stratégie est donc... mondialisée ! Il s'agit de l'ordre mondial ! Les jeunes de notre pays seront comme les autres, ni plus, ni moins. C'est d'ailleurs déjà le cas, car nous avons exporté nos « excellentes» méthodes pédagogiques. Qui viennent, au départ, des US, d'ailleurs... C'est ça, la mondialisation heureuse ! La mondialisation d'un pouvoir qui a compris comment se maintenir sans guerre majeure ! ». Il leva son verre comme pour trinquer avec un virtuel, et pacifiste, Président du Monde...

« Allez, après cette petite leçon de psychologie politique, nous allons enfin pouvoir manger! Et je crois savoir que le Chef s'est surpassé, ce soir ! Bon appétit à tous ! »

 

Texte paru sur mon blog, avec la possibilité d'y laisser des commentaires : http://blogs.mediapart.fr/blog/liliane-baie/060313/le-silence-des-jeunes-fiction

 

 

 

 

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