Quand il fera trop chaud

Pourquoi ne parvenait-elle pas à profiter de cette fin d'après-midi ensoleillée ? Cela paraissait pourtant simple. En tout cas, cela semblait l'être pour les autres...

img-e2756

 

Clélia se posait des questions. Elle se posait toujours trop de questions. Ses amis se moquaient souvent d’elle à ce sujet : « Ah, oui, c’est vrai, les pauvres ! Ha, ha ! Ils ont le droit de vivre aussi, les pauvres ! Eh bien vas-y, Cléclé, chez les pauvres : à 50 degrés à l’ombre, tu vas apprécier! Bonjour le bronzage aussi, hein Clélia! Mais tu ne viendras pas te plaindre après… ».
Il faut dire qu’elle-même se moquait de ses scrupules de jeune fille riche qui, par ailleurs, profitait de tous les avantages liés à sa classe sociale sans en renier un seul.
Alors elle se laissait convaincre par ses camarades, ses parents et tous ses professeurs : l’ordre établi était certes imparfait et inégalitaire, mais c’était le seul viable, l’histoire l’avait amplement démontré.
En général, elle s’ébrouait pour chasser ses pensées, quand celles-ci prenaient un sale parfum de culpabilité, et décidait ensuite d’aller piquer une tête dans le bassin artificiel qui léchait le bord des terrasses de la plupart des maisons.
Elle avait de la chance : sa maison à elle était une des plus belles du quartier, or ce dernier était le plus huppé de New-Paris (que ses habitants appelaient, bien sûr, Nioupa) le magnifique complexe urbain bâti en un temps record du bon côté du mur quand les réfugiés climatiques avaient envahi l’Europe avant, littéralement, de cramer. Cela était dû à la réussite extraordinaire de son père, un trader de génie qui avait su spéculer sur le réchauffement climatique. Fort judicieusement il avait investi et fait investir beaucoup d’argent dans les assurances protégeant du risque climatique, mais il s’était aussi assuré contre l’effondrement des dites-assurances qui ne pouvaient que faire faillite à terme, ce qui bien sûr était arrivé. Aucun gouvernement national, ni même aucune instance intergouvernementale, n’avait à l'époque bronché, hormis des alertes inutiles, devant l’altération gravissime et définitive des conditions de vie des plus pauvres (on n’avait pas de chiffres exacts mais ce qui circulait tournait autour d’une évaluation de plusieurs milliards de morts) qui s’était doublé d’un appauvrissement terrifiant des classes moyennes, favorisé par des pratiques spéculatives comme celles qu’avait utilisées son père. L’ensemble avait contribué au désastre humanitaire des dernières décennies.
Dans son éducation, on lui avait appris à respecter tous ces morts. Pas un mois sans au moins une manifestation du souvenir, un appel à se recueillir, dans des rassemblements ou chez soi, manifestations grâce auxquelles la ferveur collective permettait de dépasser peu à peu la culpabilité du survivant.
Le petit ami de Clélia, Lysandre, l’avait bien surmontée, lui, la culpabilité du survivant, en tout cas, c'était son impression à elle, tant celui-ci respirait la joie de vivre. Elle savait qu'il partageait la croyance très répandue qui disait que ceux qui s’étaient noyés lors des grandes inondations, ou qui s’étaient consumés lors des innombrables incendies qui avaient recouvert la planète, avaient accompli leur destin, et, peut-être, méritaient ce qui leur était arrivé. Mais il partageait aussi la certitude de faire partie, en tant que vivant, du cercle des ambassadeurs de ces morts, et que la façon de vivre de ces ambassadeurs était un hommage à l’humanité qui avait failli disparaître.
Pour être un hommage vivant, il était donc convenu de mener une vie saine, de manger des produits frais et sans engrais, en évitant la viande, et il fallait être heureux.

Quel beau programme, se disait, amère, Clélia, en voyant son amoureux plonger pour la n’ième fois de la journée dans l’eau cristalline… Pourquoi voyait-elle toute l’hypocrisie de ces principes ? Pourquoi le bassin artificiel qui s’étalait sous ses yeux lui rappelait-il toujours l’océan qui maintenant butait contre le Mur par endroit, ce qui avait obligé les « Gens du haut » à le surélever encore. Cet océan qui renvoyait cadavre après cadavre sur toutes les grèves ou au bord de tous les terrains nouvellement gagnés par la mer… Pourquoi ces images d’apocalypse lui revenaient-elles en tête en permanence alors qu’elle ne les avait jamais vues, ni en vrai parce qu’elle était trop jeune quand cela s'était produit, ni sur un écran puisque le Ministère de la Reconstruction mondiale avait décidé, après consultation de psychologues experts, que les images n’étaient pas nécessaires au travail du deuil (ils précisaient que ce serait les cérémonies qui allaient aider les survivants à ne pas sombrer).
« Les survivants » elle fit la grimace. Le Mur avait été érigé entre les pauvres qui voulaient fuir leurs régions rendues inhabitables, et les riches, les survivants, qui avaient rendu vivables des zones autrefois gelées. Mais les survivants, même de ce côté du Mur, n’étaient pas tous logés à la même enseigne. Entre ce que vivait sa famille et les autres familles riches de Nioupa et ce qu’enduraient ceux qui les servaient, il y avait un monde. Chez ces derniers, pas de bassin où se baigner, pas d’eau fraîche au robinet. La lutte contre la chaleur était très coûteuse et les maisons de la banlieue de Nioupa, proche de la lisière du dôme, ne bénéficiaient pas du refroidissement souterrain qui rendait la vie tellement agréable dans la nouvelle métropole. De même, les habitants de ces zones ne bénéficiaient pas des transports inter-métropoles (des espèces de vers de métal dont les hublots permettaient de voir les paysages battus par les vents ou écrasés de soleil) trop chers pour eux, et restaient coincés ici. Enfin, leur nourriture était constituée de produits artificiels, qui ressemblaient à de la nourriture naturelle, mais grossièrement, sans en avoir ni le goût, ni les valeurs nutritives. Ils étaient pourtant appelés régulièrement à remercier leurs employeurs pour leur permettre de vivre dans cette cage dorée. En fait, pour leur permettre de vivre tout simplement, parce que ceux qui remettaient en cause l’ordre établi se retrouvaient immédiatement de l’autre côté du Mur, ou dans la zone inter-dôme. Dans les deux cas, l'exil s'accompagnait de la quasi-certitude d’une mort à court terme.
Décidément, cela n’allait pas pour elle. La psy qu’elle avait vu avait pointé, selon elle, l’origine de la souffrance de Clélia. Avant la construction du Mur, lors de l’ascension financière de son père, sa mère avait été aux côtés de celui-ci. Clélia savait qu’elle était une enfant de l’amour. Mais au fur et à mesure, d’après ce que lui avait suggéré, sous le sceau du secret, sa nounou, sa mère avait changé d’avis et s’était mise à à ne plus supporter l’idée d’abandonner les millions d’individus qui restaient encore en vie à leur sort funeste. Son père la ramenait alors à une question de pragmatisme : ou un certain nombre s’en tire, ou on meurt tous !
D’après sa nounou, sa mère pensait qu’il y avait une troisième possibilité : que ceux qui survivaient coordonnent leurs efforts pour trouver une solution globale, avec des efforts partagés équitablement.
La divergence fondamentale d’opinion de ses parents avait abouti au départ de sa mère, alors qu’elle-même était bébé. Celle-ci n’avait pas voulu emmener sa fille, puisque le risque de survie était faible du côté ancien du récent Mur, surtout pour un petit enfant.
Comment Clélia pouvait-elle rester fidèle, par ses questions incessantes, à une mère qui n’avait pas eu le temps de devenir une maman pour elle ? Où était-elle, d’ailleurs, celle qui avait préféré une mort presque certaine à une vie idyllique avec un mari riche et une enfant en bonne santé dans un havre (certes artificiel) de paix? Vivait-elle encore ? Avait-elle disparu lors d’un tsunami?
Et où était partie sa nounou qu’elle aimait tant? Était-ce de lui avoir parlé qui avait causé sa disparition?

Le lagon artificiel lui léchait délicieusement les pieds. Le soleil brillait mais la température était douce. Une très légère brise lui effleurait le visage. Clélia caressa son ventre encore plat. Bientôt, il s’arrondirait, elle seule le savait. Elle sourit. La décision venait de s’imposer : oui, elle allait garder cet enfant, et elle lui transmettrait le peu qu’elle savait, sa mémoire, mais aussi celle de la nounou qui avait bercé son enfance, celle de tous ceux qui avaient vécu avant eux, et qui avaient autant le droit de vivre, et qui étaient morts ou vivaient dans des conditions atroces.
Le poids était parti de ses épaules, elle se sentait, enfin, légère, parce qu’elle savait qu’elle allait commencé à lutter.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.