Le jour de la panne

Personne ne l'avait vu venir. Car c'était, non seulement impensable, mais rigoureusement impossible. Toutes les batteries étaient auto-alimentées, ou recevaient par voie aérienne l'énergie des innombrables micro-bornes émaillant le territoire.Impossible.

Personne ne l'avait vu venir. Car c'était, non seulement impensable, mais rigoureusement impossible. Toutes les batteries étaient auto-alimentées, ou recevaient par voie aérienne l'énergie des innombrables micro-bornes émaillant le territoire.

Impossible.

Et pourtant ce jour-là, alors que chacun s'affairait en silence, et que les machines tournaient avec une régularité d'horloge, alors que le soleil écrasait les étendues désertiques qu'aucun pied humain ne foulait désormais, oui, ce jour-là, tout s'arrêta.

Jean 203228A ne comprit pas tout de suite ce qui se passait. Afin de ne pas ressentir à nouveau de la tristesse en pensant à la mort de Jeanne, il avait demandé à Zoé, sa puce, de lui faire entendre une musique forte et rythmée, pendant qu'il gérait depuis chez lui les flux alimentaires de la région. Les ondes bruyantes de "Hardwind" prirent rapidement possession de son esprit, et chassèrent les idées noires. Il se dandina sur son siège ergonomique en continuant à équilibrer au mieux entrées et sorties.

Mais il connaissait son travail parfaitement, et son esprit s'évada à nouveau, ramenant rapidement des sentiments douloureux. Pour augmenter le son, il choisit d'ajouter une source externe et effleura le mur. « C'est bien ça que tu veux? » susurra Zoé, en faisant éclater dans le pièce le son qui lui inondait déjà le cerveau. « Parfait » répondit-il, in petto. Le son sourdait des parois en les faisant presque vibrer. Il était quasiment en transes maintenant, et pouvait désormais travailler de façon efficace, sans cette tristesse importune.

Jean avait cessé de se demander s'il était fou de souffrir encore de la disparition de sa compagne, ou si c'était les conseils de Zoé qui se révélaient, cette fois, inefficaces. Il avait acquiescé à la logique imparable de celle-ci, quand elle lui avait démontré que ses pensées négatives ne servaient à rien. Il était profondément d'accord : à quoi ça sert, d'être malheureux ?

Jeanne avait porté le numéro 230318A. Mais il savait qu'une autre Jeanne allait lui être présentée rapidement, et qu'ils prendraient du bon temps ensemble. Pourquoi souffrir ?

Poum Poum Tchac ! Poum Poum Tchac !

Le son faiblit tout d'un coup. Les yeux rivés sur l'écran, il appuya mollement sur le mur pour augmenter le son. Mais rien ne se produisit. Jean leva les yeux de l'écran qui flottait en face de lui, et, pour la première fois depuis fort longtemps, il se mit à penser, essayant d'intégrer cet évènement inhabituel. En fait, et l'horreur de la situation lui donna un léger vertige, il réalisa soudain que l'air vibrait toujours en rythme : c'est dans sa tête que la musique s'était tue. Pas de voix douce, pas de musique, un vide psychique épouvantable envahissait son esprit.

Précautionneusement, il appela Zoé gentiment dans son for intérieur, comme il le faisait si souvent au cours de la journée. Un silence glacial lui répondit.

Malgré l'angoisse qui l'étreignait maintenant, une pensée rationnelle émergea de son cerveau affolé : « Zoé est en panne ! ».

Difficile à croire, du fait des contrôles permanents depuis Zone centrale, et du fait de l'existence de Zoé 2, implantée à côté de Zoé 1, uniquement pour prendre le relais en cas de fléchissement de celle-ci. Et pourtant, c'était arrivé! Zoé l'avait lâché !

Jean tenta de réfléchir, mais le Heavy Métal brouillait encore plus ses idées. Il voulut l'éteindre, mais, sans sa puce, tout devenait difficile. Il devait bien y avoir un interrupteur central, dans cette foutue piaule ! « Seigneur, pensa-t-il, Zoé est éteinte depuis deux minutes, et je commence déjà à mal parler ! ».

Il résolut pourtant de laisser le son à fond pour le moment, car l'ébauche d'une solution s'était imposée à lui : Zoé 3 dormait dans la table de nuit. Il suffisait de la glisser sous son ongle amovible, et ce cauchemar cesserait !

Comme Jeanne lui manquait ! Ils se seraient tenus par le cou, auraient pressé leurs corps l'un contre l'autre, pour partager tendresse et réconfort...

Jean se rua dans sa chambre, attrapa le petit diamant qui l'attendait dans le tiroir, souleva la mini-languette... Mais rien ne se produisit. Zoé 3 resta aussi muette que ses soeurs.

Par acquit de conscience, il la plaça cependant très délicatement dans la logette aménagée de son doigt. Mais il n'eut aucune surprise à constater le silence, assourdissant malgré la musique murale tonitruante.

Revenu dans son bureau, un bandeau clignotant attira son regard morne vers l'écran: « Panne inexpliquée de toutes les puces. Probablement une attaque virale venant des ténèbres extérieures. Ne quittez pas l'écran des yeux, ne sortez surtout pas de chez vous. Nous sommes là, ne vous inquiétez pas. Respirez lentement. La situation est entièrement sous contrôle. Inspirez, expirez. Inspirez, expirez... ». Il ferma les yeux.

Une voix connue et douce le réveilla, tandis qu'il sentait des bras solides d'homme qui l'enserraient.

« Je suis là, Jean, c'est moi, Zoé. Tu as fait un cauchemar effroyable, pervers. Tu t'échappes, Jean, tu ne vas pas bien du tout. D'abord tu as trop souffert de l'annihilation de Jeanne, ensuite ce cauchemar. Non, tu deviens dangereux, Jean, pour toi et pour autrui, et inquiétant pour ton travail. On ne peut plus te faire confiance.

Il va falloir te soigner. Nous allons t'emmener dans une maison où tu pourras te reposer. Tu oublieras tout, tu verras, et la vie pourra reprendre comme avant. D'ailleurs, une jolie Jeanne t'attend déjà. Dépêche-toi, n'emporte rien. On y va. Ne t'inquiète pas, on s'occupe de tout... ».

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.