Pandémie et réchauffement climatique: le monde d'après, comme ils disaient…

Le Président s'assit dans son confortable fauteuil et parcourut à nouveau ses notes. Tandis qu'il lisait, les écrans s’allumaient les uns après les autres en face de lui, révélant des visages inquiets ou faussement placides, mais tous empreints d’une certaine solennité.

img-5292

 

Quand le dernier participant au Conseil Mondial des Sages apparut enfin, échevelé et essoufflé, sur le panoramique du Conseil, le Président prit la parole et son image se dilata tandis que celles des conseillers rétrécissaient. Il faisait partie des Anciens, bien sûr, mais était moins décati que ce à quoi l’on pouvait s’attendre, pour tout dire, c'était un bel homme. Celui qui l’avait précédé à la tête du Conseil sucrait un peu les fraises à la fin de son mandat et, pour cacher ses défaillances, avait pris l’habitude de marmonner des phrases peu compréhensibles, ponctuées de lieux communs jusqu’au moment du vote où il votait toujours comme la majorité des conseillers. De mauvaises langues disaient qu’il ne savait souvent même pas de quoi il était question. La vérité oblige à dire que cela ne changeait pas grand-chose, puisque la politique était décidée par une bande de technocrates, eux-mêmes sous l’influence des entreprises mondiales et des banques qui avaient survécu aux cataclysmes et dirigeaient désormais le monde.
Cependant, le Président gâteux avaient failli voter contre la décision attendue par ses sponsors plusieurs fois, malgré lui et pour une simple erreur de touche, et les Sages avaient opté ensuite pour la prudence en choisissant un Président moins âgé.
Ainsi, quoique ayant connu la vie d’avant la pandémie mondiale et la catastrophe climatique, le Président Jean de Frayssal était encore jeune et paraissait plus jeune encore. Il avait d’ailleurs utilisé cette apparence et son charme pour obtenir une place enviable dans le monde fermé du stand-up, avant de charmer le monde politique et de se retrouver, in fine, à la tête du Conseil Mondial.
Donc, De Frayssal savait y faire, en comm politique. Mais là, il allait falloir qu’il trouve plus que des trucs de prestidigitation…
En effet le sujet du jour était potentiellement conflictuel. Or il devait obtenir la majorité absolue. Comment faire? Il avait été bien briefé, il s’était entraîné, mais on lui avait dit pour terminer « Laissez-vous aller à l’improvisation: c’est ce qui marche le mieux. Touchez les Sages, et donc tout-le-monde. Rajoutez des anecdotes personnelles, inventez-en, ce n’est pas grave. Cette fois, il faut emporter absolument le morceau, il y va de l’avenir de nos entreprises, du maintien ou non du Conseil et, partant, de votre poste ».
Cette injonction à jouer sur les sentiments ne lui disait rien que vaille: il y sentait même une menace. Est-ce que les donneurs d’ordre avaient décidé de se débarrasser de lui?
Il va sans dire que les séances du Conseil étaient diffusées dans le monde entier. Et improviser dans ce contexte pouvait l’amener à déraper, d’autant plus que le sujet s’y prêtait… En fait, cela faisait un moment que le Président ne supportait plus le rôle qu'on lui faisait jouer. Pourtant, soutenir le pouvoir industriel et financier mondial lui avait paru normal au début de son mandat. Mais à fréquenter ces dirigeants et à constater chaque jour le cynisme avec lequel ceux-ci prenaient des décisions néfastes au peuple et à la planète, il s'était intérieurement désolidarisé de ces réactionnaires ivres de leur puissance et incapables de comprendre qu'ils menaient le monde à sa fin.
Donc, tandis qu’il faisait les salutations d’usage, le Président réfléchissait encore à ce qu’il allait dire. Tous ses sens étaient en alerte. Derrière son enthousiasme de façade et ses paroles apaisantes, il observait les Sages issus de tous les coins du globe non encore immergés. Il décela alors, sous l’apparence volontairement digne, des sourires crispés et des mâchoires serrées, signes qu'il n'était probablement pas le seul au bord du basculement. Il rencontra des regards interrogatifs, semblant espérer un engagement de sa part, et il pensa à ses enfants et petits-enfants: c’est cela qui le décida.
Puisque c’était vraisemblablement la dernière partie, autant jouer son vrai jeu… Les conséquences de ce choix seraient vraisemblablement immenses, mais ne pourraient pas se révéler pires que le désastre en cours. Un grand calme l'envahit soudain.

« Et maintenant, mes chers et respectables amis, mes précieux concitoyens, nous allons aborder le sujet central de la réunion d’aujourd’hui, à savoir les choix à faire en matière de politique industrielle et de politique sanitaire au niveau mondial pour les 30 ans à venir ».
Un frémissement traversa les dizaines de visages des dignitaires sur l’écran panoramique. Le Président était filmé, lui, faisant face seul à cet écran, ce qui permettait aux monteurs en régie de varier les points de vue, apportant un peu de fantaisie à un exercice par ailleurs fort ennuyeux.
Mais là, les Sages se réveillaient, et l’on pouvait aisément deviner que les spectateurs du monde entier étaient suspendus aux lèvres du Président.
« Je ne vous ferai pas l’injure de rappeler l’évolution dramatique du monde depuis 50 ans. Je rappellerai juste que tout l’argent qui a été dépensé pour des projets de croissance verte l’ont été en pure perte: la croissance n’est plus qu’un mot creux qui cache la faillite de notre système productif. Aucun progrès n’a été fait concernant le climat, qui ne cesse de se dégrader avec des conséquences dramatiques, en terme d'appauvrissement des sols et de phénomènes climatiques violents, et donc avec des conséquences dramatiques sur des populations affamées ou en danger de mort, que nous connaissons tous. Mais jamais aucune entreprise polluante ou participant au réchauffement climatique n’a été inquiétée par quelque État que ce soit, et encore moins par les instances internationales, lesquelles, au contraire, n’ont cessé d’injecter des liquidités dans ces boîtes. Ce sont elles qui ont d’ailleurs le vrai pouvoir, et vous le savez, vous les Sages, puisque vous subissez comme moi les douces pressions de leur lobbying…»
Le Sage du Sri-Lanka fit le geste d’un marteau s’abattant durement pour signifier que les pressions n’étaient pas si douces que cela. Malgré la tension palpable, une certaine partie de l’assistance se permit un sourire.
Le Président continua, d’une façon plus pressante:
« Je vais aller vite parce que je viens d’être rappelé à l’ordre dans l’oreillette. Donc, échec de toutes les tentatives pour réguler l’industrialisation et l’orienter dans le sens de la protection de la planète. Échec des politiques sanitaires censées nous protéger du coronavirus qui est maintenant un virus très contagieux et particulièrement tueur, répandu dans tous les pays, et qui a fait des millions de morts, surtout chez les personnes âgées, les malades, les pauvres et particulièrement dans les pays dits « en développement ». Comme ce virus mute, on ne peut garantir d’immunité pour le moment et vous avez vu les piètres résultat des vaccins qui sont toujours en retard par rapport au virus. Ce qui permet de se poser des questions sur l’authenticité du discours politique de guerre contre le virus: les entreprises de Big Pharma vont très bien, mais les malades vont mal, et la population n’est toujours pas protégée. Ce virus nous oblige à vivre calfeutrés chez nous, comme au moyen-âge, sauf les travailleurs qui restent exposés et tombent comme des mouches dans un silence officiel assourdissant ».
Le Président fit une grimace et se frotta l’oreille: on venait de lui crier quelque chose. Il enleva l’oreillette d’un geste sec et continua.
« Un choix s’offre à nous, et c’est la dernière fois. On m’a demandé de vous convaincre d’accepter le nouveau plan d’aide, qui est, comme vous vous en doutez, un plan d’aide aux multinationales. Parce qu’elles ne vont pas bien, elles non, plus, pour cause de dé-consommation généralisée. Mais ce plan ce sera encore un coup d’épée dans l’eau, et il va même encore aggraver la situation, puisque cet argent ne va pas aider ceux qui en ont besoin, ni freiner la catastrophe en cours. Or l’heure est grave, avec des millions de personnes en danger.
L’autre solution, la seule selon moi, ce serait d’utiliser cet argent pour un vrai plan adapté à la situation: créer des emplois publics dans les structures sanitaires, dans l’aide à la reconversion écologique des PME. Favoriser le soutien aux familles en difficulté, un revenu minimal pour l’accès à la nourriture et aux soins. Soutenir les emplois locaux et les artisans. Mettre en place un plan de déplacement des populations des zones inondables ou soumises aux aléas climatiques vers des zones plus favorables. Équilibrer les aides publiques issues de l'impôt mondial suivant les pays pour diminuer les disparités de niveau de vie selon la zone géographique. Réfléchir à des plans de confinement individualisés, adaptés et évolutifs en fonction de l'évolution de l'épidémie. Soutenir la vraie recherche médicale et universitaire et pas le développement d'entreprises déjà géantes. Favoriser partout la redistribution des richesses. Il faudra aussi œuvrer rapidement au développement d’une vraie démocratie mondiale avec remontée des témoignages et des idées du terrain, et pas cette pseudo-démocratie de faux experts. Implication favorisée de chac… ».
La phrase du Président s’interrompit et il disparut de l’image. On ne vit pas les réactions des Sages à cette interruption, puisque, sur les téléviseurs du monde entier, on passa aussitôt l’hymne mondial, avec un visuel sur le globe terrestre filmé de l’espace.
Un bandeau annonça que le Président du Conseil des Sages venait de faire un malaise. Plus tard une présentatrice vint préciser à l’écran que ce dernier était entre la vie et la mort et qu’une cellule d’urgence venait de se mettre en place pour pallier à la carence du pouvoir.
Quand on sut qui était dans cette cellule, principalement des banquiers d'affaires et des dirigeants de méga-entreprises, on comprit qu’il n’y avait plus qu’une seule solution pour sauver la planète et l’humanité.

C’est ainsi que commença la première révolution mondiale.

 

 

 

 

 

Nota bene: ce texte est une fiction, toute ressemblance avec des évènements à venir ne serait que malheureuse coïncidence...

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.