Métro-boulot-dodo, fiction réaliste

 Les hommes avancent, le col relevé pour lutter contre le froid aigre. La tête basse, chacun fixe le sol en évitant le regard des autres. Il est dix-neuf heures, le métro a éjecté ses employés de bureau qui se hâtent de rentrer à la maison : les lampes allumées, le repas qui mijote, l'épouse qui a commencé à s'occuper des enfants. «Qu'est-ce qu'il y a à la télé ce soir ? »Depuis le matin il se sent bizarre.

 

Les hommes avancent, le col relevé pour lutter contre le froid aigre. La tête basse, chacun fixe le sol en évitant le regard des autres. Il est dix-neuf heures, le métro a éjecté ses employés de bureau qui se hâtent de rentrer à la maison : les lampes allumées, le repas qui mijote, l'épouse qui a commencé à s'occuper des enfants. «Qu'est-ce qu'il y a à la télé ce soir ? »

Depuis le matin il se sent bizarre. La journée a été monotone. Les mêmes dossiers, les mêmes erreurs, les mêmes corrections. Est-ce qu'on travaille bien quand on dort ? Chaque jour qui passe enfonce le clou du vide de sa vie. Il se sent bizarre. Une infime nuance, un léger décalage. Il a l'impression d'être une machine. Ses mains pendant au bout de bras en caoutchouc. Son regard comme une caméra grand angle. Ses échanges professionnels, comme une pièce de mauvais théâtre, et on en est à la millième.

Aujourd'hui, il a eu envie de faire éclater la bulle. De dire des insanités, de se moquer de son chef en parodiant sa voix de manager pressé et efficace. Mais il s'est tu, et le malaise a augmenté. Il a alors passé sa journée à côté de lui-même, témoin d'une vie inutile dont il était le héros dérisoire.

Avançant maintenant sans rien voir sur le chemin qui le ramène à la maison, des souvenirs s'imposent à lui, comme autant de blessures à vif. La fois où il avait pris intimement conscience d'être vivant. Il avait dix ans et le monde était à lui. Les rêveries sur tous les possibles, le difficile choix de son destin, le sentiment d'urgence à vivre et à aimer. Tout cela s'était érodé sur des décisions raisonnables et des prises de risque limitées. Tout le monde avait loué sa sagesse et il était, il avait été, assez fier de ses études qu'il avait interrompues au moment où elles devenaient difficiles et intéressantes. Il avait arrêté quand il avait su qu'il aurait de quoi gagner sa vie et acheter une maison à crédit, une voiture neuve, et bien habiller ses enfants. Pouvoir permettre à sa femme de travailler à temps partiel pour rendre la vie de tous plus agréable.

Depuis quand n'avait-il pas eu vraiment peur ? Quand est-ce qu'il avait été intéressé par quelque chose pour la dernière fois ? En vrai ? La naissance des enfants ? Non, déjà, il faisait semblant. Se demandant si c'était vraiment une bonne idée, au fond, de créer un autre être humain, qui risquerait de se sentir aussi vide que lui.

Quand est-ce qu'il s'était trompé ? Comment était-il advenu que le fait de savoir faire exactement ce qu'on attendait de lui, qualité qui le rendait aussi estimé dans sa boîte qu'il avait été populaire à l'école, était justement ce qui avait attaqué le sens de sa vie au point que celle-ci lui semblait maintenant d'une complète absurdité ? Le sens, quel était le sens de tout ça ? Où étaient les rêves ? Où étaient les bonheurs ? Où étaient la joie et l'impatience ?

 

Maintenant sur le point de franchir la porte de sa maison il s'arrête brusquement : il allait oublier de changer de programme! Appuyant sur le bouton de son bracelet-montre, il fait défiler rapidement la liste des intitulés. Et passe donc de « Journée monotone au travail » à « Rentrée joyeuse à la maison ». Il vérifie son autonomie : pas mal. Il se rebrancherait un peu ce soir, mais il était en progrès. Les programmeurs avaient raison : les programmes dépressifs étaient moins coûteux en énergie. A réessayer quand il serait à court de jus...

Il appuie sur le bouton et attend les deux secondes habituelles.

 

 

Alors, avec une joie intense, il ouvre la porte de chez lui.

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