La vie privée en 2024

 © Liliane Baie © Liliane Baie

 

"Viens, mon chéri, on va se balader. Mais laisse ton téléphone s'il-te-plaît".
Le jeune garçon regarda son père d'un air interrogatif : "Mais si Maman veut nous appeler ?"
"On n'en a pas pour longtemps. Ne t'inquiète pas, je vais la prévenir". L'homme encore jeune avait une expression tendue quand il alla expliquer à sa compagne qu'il allait faire un tour avec son fils dans le bois voisin. "Je te laisse les téléphones : on va courir un peu...".

Ils se regardèrent fixement. "Sois prudent, lui dit-elle, il est si jeune...". Sous la sollicitude maternelle, l'inquiétude était palpable. Il sortit sans se retourner.
En les voyant s'éloigner par la fenêtre, elle sentit son cœur se serrer. "Pourvu que cela se passe bien ! On aurait peut-être dû lui en parler avant. Mais qui sait jamais comment les enfants vont réagir ?"
Le père avançait d'un bon pas sur le chemin entouré d'arbres. On était au printemps, l'air était saturé des parfums de la végétation en fête. Le fils suivait en courant presque :"Papa !" appela-t-il quand le souffle commença à lui manquer. L'adulte sortit de ses songes et s'excusa. Il prit son fils par la main et commença à lui parler. Il faisait maintenant attention à s'adapter au pas de l'enfant.
"Voila. Je vais t'apprendre des choses dont tu n'as jamais entendu parler. Tu ne vas peut-être pas me croire, tu vas même penser, peut-être, que je suis fou. Mais c'est pourtant la vérité, une vérité dangereuse à connaitre. Je te la dis aujourd'hui parce que tu es grand, tu as 9 ans. Tu as l'âge de comprendre, et de savoir garder un secret. Tu me promets de ne rien répéter de ce que je vais te dire ? ..."
Le garçon sentait la solennité de l'instant. Son père parlait d'une voix basse, la main qui enserrait la sienne était chaude et douce, beaucoup plus rassurante que l'expression du visage de son père.
"Je te le jure, Papa. Mais dis-moi, c'est grave ?"
"En un sens oui, très grave. Bon, tu ne te doutes pas de la raison pour laquelle je t'ai demandé de laisser ton téléphone ?"
" Pour qu'on ne soit pas dérangés ?"
"Non, enfin, pas seulement. C'est aussi parce que nos téléphones servent à la police à nous écouter..."
"Mais enfin, Papa, pourquoi la police écouterait ce qu'on se dit ? On n'est pas des criminels !" Le visage de l'enfant montrait l'incompréhension que son père avait craint à l'avance. Il s'arrêta et regarda son fils sans lui lâcher la main.
" En fait, la police écoute et surveille tout : les téléphones,  la télévision,  l'ordinateur, internet... Il y a des micros, et des mouchards qui  enregistrent tout ce qu'on fait, tout ce qu'on dit. Au début, c'était interdit, ou rarement autorisé, donc des gens comme Maman et moi n'étaient pas concernés. Mais, sous le prétexte de lutter contre le terrorisme, des lois ont été promulguées autorisant ces enregistrements pour tout le monde. Il suffit que les autorités le demandent. Comme le recueil des données ne coûte rien, le champ d'application a été de plus en plus large. Cela veut dire que de plus en plus de personnes ont été surveillées. En fait, pratiquement tout le monde. Bien sûr, tu te doutes bien qu'il n'y a pas assez de policiers pour écouter tous ces enregistrements ou lire tous ces mails. Mais les données sont connectées, centralisées, et analysées informatiquement. Cela ne change rien pour le terrorisme, mais par contre, cela empêche de s'opposer au gouvernement..."
Le garçon lança un regard à son père :
"Mais pourquoi il faudrait s'opposer au gouvernement ?"
"Je ne dis pas qu'il faut le faire, je dis qu'il faudrait qu'on ait la possibilité de le faire. Or, ce n'est plus le cas. C'est impossible puisque, si, dans ta propre maison, tu t'énerves contre un ministre, la police est au courant et tu es fiché comme opposant. A partir de ce moment-là, tu es suivi, on revoit tout ce qui a été filmé, on relit ce qui a été écrit, on écoute ce qui a été enregistré. Cela donne aux autorités énormément de pouvoir sur toi. On peut s'immiscer dans ton travail. On peut t'empêcher de choisir le métier que tu veux faire..."
Son fils l'interrompit :
"Papa, excuse-moi, mais tu exagères ! Je ne connais personne qu'on a empêché de faire le métier qu'il voulait !"
"Mais si, tu en connais un : moi ! Tu crois peut-être que je suis garde-forestier par vocation ? Non. J'aime la nature, c'est vrai. Mais il y a quelques années j'étais chercheur en environnement. Et j'ai été rapidement très inquiet de ce qui se passait au niveau de la pollution. J'ai alors voulu militer avec des amis qui pensaient comme moi. Oh, on ne voulait pas faire la révolution, mais on voulait que ce qu'on avait découvert se sache. Eh bien cela n'a pas été possible. Dès que l'on commencé à réfléchir aux moyens d'alerter les citoyens, je me suis mis à rencontrer de grosses difficultés à l'université. J'ai été mis en cause à tort sur des dossiers, et mon contrat n'a pas été renouvelé. Alors l’État m'a proposé ce job. Mais, d'une certaine façon, j'ai quand même eu de la chance : cela aurait pu être pire...".
Il s’arrêta : le visage de son fils commençait à prendre une expression d'incrédulité. C'était ce qu'il redoutait.
"Oui, je sais, c'est difficile à croire. Mais c'est vrai. Si je ne te l'ai pas dit, c’est parce que, sans t'en rendre compte, tu aurais pu en parler et cela se serait retourné contre moi à nouveau... Nous avons le triste privilège de faire partie de ceux qui sont particulièrement suivis. C'est un fait. Du coup nous ne parlons jamais, Maman et moi, de ce que nous savons. Même à toi. Cela a été très dur. Même là, je te parle parce que nous avons laissé tous les mouchards électroniques à la maison. C'est ce que je fais à chaque fois que je veux parler librement. Mai il est rare que ce soit possible. D'autant plus que même le silence leur semble louche..."
L'enfant resta songeur, ce qui rassura quelque peu son père. Il lui posa la question :
"Tu me crois maintenant ?"
"Bien sûr, Papa. Et je comprends pourquoi tu ne m'en as pas parlé avant. Et qu'il faut continuer à ne rien dire. Mais j'ai des questions. Tes copains avec qui tu partages ce secret, tu les vois toujours, je les connais ? Et est-ce que les puces électroniques donnent aussi des informations ?"
"Pour les copains, bien sûr. Ce sont ceux avec lesquels je vais à la pêche. Ils sont fiables. Et pour les puces, c'est oui aussi. La miniaturisation a fait tellement de progrès qu'on peut loger un micro dans une puce. Parfois il y a même des caméras dans de mini-drones qui ressemblent à des moustiques...".
"Oui, ça je le savais, on nous l'a appris à l'école. Mais je ne savais pas que j'étais le fils d'un dangereux terroriste !" L'enfant fit des chatouilles à son père pour le dérider et partit en courant  : "Le premier à la maison a droit à deux parts du gâteau de Maman !"

"Ça c'est bien passé ?" Elle posa le plateau de goûter et s'approcha pour embrasser son compagnon.
"Oui, il a bien écouté et je crois qu'il a compris... comment on court sans se faire mal..."
Elle se sentit soulagée, et appela leur fils :
"A table, c'est prêt !"


Ce dernier venait de rentrer dans sa chambre. Après avoir soigneusement fermé la porte, il sortit sa carte de cantine de sa poche et la mit dans son cartable. Puis il s'approcha de son téléphone et souffla :
"Je pense que vous avez pu capter malgré le bruit des oiseaux ? Vous aviez raison, il voit toujours ses complices. Mais maintenant, je vais en savoir plus... J'espère que vous êtes contents de moi !"
Il referma la porte de sa chambre et descendit goûter.

 

http://www.mediapart.fr/journal/france/180415/loi-sur-le-renseignement-un-attentat-aux-libertes

http://blogs.mediapart.fr/blog/laurent-chemla/170415/lettre-ceux-qui-sen-foutent

http://www.mediapart.fr/journal/france/150415/renseignement-les-ultras-du-ps-contre-le-gouvernement

http://blogs.mediapart.fr/edition/libres-enfants-du-numerique/article/170415/loi-renseignement-la-cncdh-salarme-dune-surveillance-de-masse

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