"Le jour où l'Europe devint fédérale"

Cela n'avait pas traîné : comme un seul homme, ou presque, et dans un bel élan démocratique, les députés européens avaient entériné la décision de la Commission européenne de mettre en place une Europe fédérale. Si les députés de gauche, qu'on appelait gauche populiste, s'étaient opposés avec vigueur, et désespoir, au projet, tous les autres (hormis l'extrême-droite) avaient voté pour.

 

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Cela n'avait pas traîné : comme un seul homme, ou presque, et dans un bel élan démocratique, les députés européens avaient entériné la décision de la Commission européenne de mettre en place une Europe fédérale. Si les députés de gauche, qu'on appelait gauche populiste, s'étaient opposés avec vigueur, et désespoir, au projet, tous les autres (hormis l'extrême-droite) avaient voté pour. En effet ceux-ci étaient convaincus que seule une union fédérale pourrait redonner un peu de légitimité à une Europe tirée à hue et à dia entre une gouvernance néolibérale transformant progressivement les vieilles démocraties européennes en ersatz d'Amérique pauvre, et des dirigeants nationaux obligés partout de composer avec une extrême-droite nationaliste. Devant la confusion et les freins opposés au libéralisme triomphant, les députés, comme une grande partie de l'opinion publique, ne voyaient plus comment sortir de l'entonnoir. Les services publics ne marchaient plus nulle part, car volontairement démantelés, mais le privé n'avait pas les coudées franches pour s'imposer : une vraie gouvernance européenne était réclamée par beaucoup, comme seul moyen de redonner du pouvoir au pouvoir.

Il était jeune, il était beau, il savait plaire tout en dissimulant ses intentions. Le jeune futur Président de l'Europe avait ce je ne sais quoi qui faisait qu'on parlait tout-le-temps de lui quand il n'était pas là, et qu'on cherchait désespérément son regard et son attention quand il était là. Il en avait ainsi séduit plus d'un, avec ce miroir souriant qu'il tendait à tous ces vieux mâles alpha de la politique. Est-ce que c'était leur propre jeunesse qu'ils voyaient et chérissaient en lui ? Ou une étrange tendresse qu'il parvenait à insuffler par ses mains pétrissant affectueusement les bras de ces hommes de pouvoir ? Quelle alchimie faisait que cet homme à l'ambition dévorante avait pu passer pour un simple surdoué qui ne mordrait jamais la main qui le nourrissait ? La rouerie n'a pas d'âge, l'efficacité de la flatterie est éternelle.

Une avait résisté plus que les autres, peut-être parce qu'elle était une femme, et, qui plus est, peu encline elle-même à ces stratégies de séduction. Mais elle aussi était débordée par son extrême-droite et sa position prédominante en Europe commençait à battre de l'aile devant les coups de butoir du jeune blanc-bec qui savait s'y prendre pour emberlificoter ses intervenants et transformer ses échecs en réussite par des mensonges bien amenés.

Le soir du vote des députés européens, le futur Président prit la parole. La mise en scène de l'émission était grandiose. Se détachant devant le ciel étoilé, avec, en contre-bas, le palais du Roi-Soleil, le visage du futur monarque présidentiel traduisait une gravité de bon aloi. Quant à ses paroles, elles déclinaient un programme de reprise de tous les services publics par le privé, de concurrence totale et « non faussée ». Elles évoquaient une démocratie européenne qui allait avoir besoin de moyens supplémentaires, et donc il annonçait un impôt européen universel « puisque tout le monde doit se sentir concerné par notre avenir européen ». Elles parlaient d'ordre, d'une Europe de droit, de protection contre l'immigration, d'une armée européenne, d'un service de renseignements européen qui serait beaucoup plus efficace par la généralisation d'une surveillance centralisée.

In fine, il rajoutait la lutte contre le chômage, le soutien aux plus en difficultés, le pacte social européen...

 

Un très violent mal de tête la réveilla. Les yeux ouverts et hagards elle tenta de se repérer. Elle était dans sa chambre, un rayon de soleil jouait sur le mur. C'est vrai que c'était le printemps. Elle tenta de remettre ses idées en place : l'Europe fédérale, le Président ?

Un sourire de soulagement éclaira son visage quand les images des dernières semaines lui revinrent : la montée des mécontentements dans son propre pays, un gouvernement qui n'entend rien à la grogne sociale et à ses causes et qui traite les citoyens qui souffrent par la violence et le mépris. Le geste de trop quand des membres des forces de l'ordre avaient tué des jeunes gens dans une manifestation. La grève générale et les manifestations quotidiennes. L'entraide croissante dans la population. Enfin, à un moment, l'opposition franche d'une majorité de députés qui ne voyaient plus comment cautionner un État armant ses troupes contre ses propres enfants. Et, finalement, la destitution du Président et sa vraisemblable mise en procès.

« Je savais bien que je ne supportais pas les mélanges ! A la prochaine réunion de la Constituante, je boirai de l'eau ! ».

Et elle se leva pour se préparer un bon café.

 

 

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