Service de la Sécurité Linguistique

Ils étaient trois. Le plus grand était aussi le plus âgé. Son absence totale de pilosité découvrait une peau dorée et douce, mais parcourue d'innombrables plis et replis, de fentes s'entrecroisant sur ses joues mobilisées par un sourire presque constant. A sa droite et à sa gauche, ses deux collègues légèrement plus jeunes gardaient l'expression affable qui était la marque de fabrique des psychiatres du Service de la Sécurité.

 

- Bonjour, Jacques. Nous sommes heureux de faire votre connaissance. Nous allons parler simplement, entre nous. Ce que vous direz ne sortira pas d'ici. Vous devez vous sentir en confiance. Vous n'êtes pas inquiet, j'espère ?

Jacques senti son dos se raidir. Il tenta de dissimuler son recul, et répondit de la façon la plus chaleureuse possible :

- Non, bien sûr que non ! Je sais que vous êtes là pour m'aider...

- Très bien, Jacques. La confiance est la base de l'entente. S'il n'y a pas de confiance, la relation est biaisée. Or, c'est justement ce que nous soignons ici : les fausses relations, les mensonges, les dissimulations. Vous savez pourquoi, n'est-ce pas, Jacques? Le vieux psychiatre, qui semblait être le chef, leva un sourcil interrogateur censé souligner ses propos, soulevant ainsi une dizaine de rides molles.

- Oui, bien sûr ! Sur le plan individuel, mentir et dissimuler traduit une pathologie grave, une perversion qu'il faut soigner. Et sur le plan de la société, cela entraine une inefficacité des programmes centraux, des conflits inutiles entre les citoyens, et cela fait courir le risque de la prise d'un pouvoir autocratique par une personne mal-intentionnée. Jacques essayait de s'attribuer le catéchisme, mais il ne pouvait s'empêcher d'ânonner. La peur le fit frémir.

« Rides molles » avait bien évidemment perçu la distance avec laquelle Jacques avait répondu. Sa réaction fusa:

- Vous n'avez pas l'air de penser ce que vous dites. Je me trompe ?

Jacques eut une sensation de vertige « Ça y est! Cette fois, plus question de reculer : tu t'es préparé. C'est une question de vie ou de mort, ne l'oublie pas... »

- Je dois dire que c'est sorti un peu automatiquement, c'est vrai, mais c'est parce que j'ai beaucoup travaillé cette question, celle du sens des mots, et de la conséquence néfaste de l'utilisation pernicieuse de certains termes. Alors, les généralités, je les connais pas cœur.

- Des généralités, Jacques, c'est bien ce que vous avez dit ? Le principe sur lequel fonctionne notre Sécurité Nationale, c'est une généralité?

- Pour répondre à votre question selon laquelle je n'avais pas l'air de penser ce que je disais, je voulais juste dire que je pense tellement que c'est vrai dans les détails, pour avoir étudié cette question, qu'une définition globale me paraît un peu simple.

- « Un peu simple » ? Trop simple, peut-être ? Vous êtes sans doute de ceux qui vont chercher un sens caché derrière les mots prononcés ? Qui pensent que nos principes de clarté dissimulent des intentions néfastes ?

- Oh, pas du tout ! Je me suis intéressé à ces principes parce que mon père était enseignant de linguistique. C'est lui qui m'a transmis l'amour des mots et de la vérité.

- Nous connaissons, Jacques, l'apport de votre père à notre théorie. Mais nous savons aussi que vous n'étiez pas d'accord avec lui...

« Comment ? Ni lui, ni moi, n'en n'avons jamais parlé à quiconque... Ils bluffent, c'est sûr... ».

- Mais non ! Si je me suis un peu opposé à mon père, c'était comme tout le monde, à l'adolescence, quand j'ai voulu prendre mon autonomie !

- Vous voyez, Jacques, nous vous parlons gentiment, et vous ne cessez de nous contrer. Vous essayez bien de dissimuler votre opposition, mais elle est cependant manifeste. Et je n'ai même pas besoin de prendre l'avis de mes confrères, je sais qu'ils pensent comme moi...

Deux visages souriants approuvèrent en hochant la tête.

« Seigneur, j'ai perdu, et je ne sais même pas comment ! »

- Dites-moi, s'il vous plaît, ce qu'on me reproche. J'aimerais comprendre...

- J'en doute. Vous faites manifestement partie des gens qui ne croient que ce qui est dans leur propre tête, n'apprenant rien d'autrui, aveugles à la vérité évidente...

- Mais quelle est cette vérité évidente que je ne comprendrais pas? Cela m'intéresse de le savoir !

- Voyons, voyons, ne nous prenez pas pour des idiots. Depuis tout à l'heure, vous ne faites que nous donner des preuves de la non-acceptation de nos règles linguistiques. Vous jouez avec les mots, vous ne dites pas ce que vous pensez...

- Mais les dés sont pipés ! Quoi que je dise, vous l'interprétez dans un sens qui est celui que vous avez décidé au départ !

- Vous nous accusez de partialité, Jean, c'est grave. Nous pensions jusque-là que vous étiez un psychopathe immature, incapable d'adhérer réellement aux règles communes. Je me demande maintenant si vous n'êtes pas, en fait, et plus profondément, paranoïaque... Nous allons en parler entre nous, Jacques, c'est important. Mais ne vous inquiétez pas, maintenant que vous êtes entre nos mains, nous allons pouvoir vous aider.

 

 

Ce texte est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles ne serait que pure coïncidence.

 

 

 

 

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