"C'est l'été ! "

« C'est l'été ! C'est l'été ! C'est l'été ! Enfin ! Cela faisait si longtemps ! » Elle huma l'air pur de ce matin estival et émit involontairement un petit soupir d'aise : « C'est l'été ! C'est l'été... ». La ritournelle chantait dans sa tête.Cela faisait combien de temps, déjà ?


« C'est l'été ! C'est l'été ! C'est l'été ! Enfin ! Cela faisait si longtemps ! » Elle huma l'air pur de ce matin estival et émit involontairement un petit soupir d'aise : « C'est l'été ! C'est l'été... ». La ritournelle chantait dans sa tête.

Cela faisait combien de temps, déjà ? En fronçant ses jolis sourcils dorés, elle essaya de se souvenir, mais cela ne venait pas, peut-être à cause de la drogue prise hier soir... Tant pis, ce n'était pas grave, rien n'était grave... Elle observa ses jolis pieds soigneusement manucurés, qui étaient posés sur de ravissantes tongs dorées décorées de nacre. L'herbe verte l'attira irrésistiblement, et elle décida d'y déposer précautionneusement un pied nu, avec le sentiment délicieux qu'apporte la transgression.

Elle frémit devant la sensation inconnue de ces petites langues vertes léchant la plante de son pied. Mais le plaisir était asymétrique, ce qui  apportait une très légère ombre à celui-ci : elle posa donc l'autre pied nu sur l'herbe, laissant la deuxième tong près de la première sur l'allée déjà chauffée par le soleil.

 

Ce furent elles qu'un promeneur trouva un peu plus tard.

La qualité des chaussures, leur petite taille, et le matériau utilisé (un simili cuir extrêmement rare) confirmaient que l'impossible était advenu : une jeune fille AAA venait d'être enlevée par le peuple de l'herbe...

La nouvelle devait rester secrète : six mois à préparer cette Semaine d’Été n'allait pas être gâchés par une péronnelle qui avait voulu se donner des sensations. C'est du moins ce qui se décida lors de la réunion d'urgence qui se tint rapidement au Ministère de la Sécurité Intérieure. Le Ministre rappela la procédure habituelle : les parents seraient correctement indemnisés, mais surtout intelligemment amenés à se taire. Il suffisait de leur rappeler que l'annonce publique d'une disparition AAA était en général suivie d'émeutes, dont ils seraient considérés comme responsables.

Le peuple de l'herbe n'attendait que cela : la moindre publicité sur leurs actes criminels allait faire monter le nombre de ceux-ci en flèche. Il serait demandé aux parents éplorés si, en plus de leur tristesse, ils voulaient être responsables d'une explosion de la criminalité...

Et si ceux-ci ne comprenaient toujours pas ( mais c'était peu probable...) il conviendrait de leur rappeler que le comportement déviant de leur fille ne pouvait provenir que d'une éducation transgressive de leur part. Ce qui, pour des AAA, signifiait le déclassement immédiat.

A la fin de la réunion, les Ministres et Secrétaires d’État présents prirent des boissons fraîches, dont de subtils cocktails alcoolisés parfumés par de minuscules morceaux de fruits disparus. L'ambiance était très détendue, les sourires joyeux. Le destin tragique de la jeune fille kidnappée était fort éloigné, désormais, des préoccupations de ces hommes de pouvoir.

La Semaine d’Été allait, comme tous les six ans, coûter très cher : entre la main d’œuvre nécessaire à toutes les sortes de machines utilisées pour la création de cette saison artificielle, ainsi qu'au développement de ce prodige de l'industrie de la bioculture, et l'utilisation d'énormes quantités d'énergie, le prix total, s'il avait été calculé, aurait été énorme. Mais cela n'avait aucune importance : le gouvernement secret savait qu'il fallait offrir à la classe dirigeante ces preuves de son pouvoir et de ses privilèges. Même le peuple de l'herbe, sans le savoir, participait à cet équilibre du monde : sa contestation sporadique et ses actes revendicatifs sans conséquences ne faisaient que renforcer sans fin le pouvoir réel de l'oligarchie secrète. Ils étaient contrôlés, mais ils ne le savaient pas.

Le Ministre de la Sécurité Intérieure, s'il ne faisait pas partie directement du gouvernement invisible, mangeait quand même à la table de ses membres.

Il alluma l'écran fixé sur son poignet, et fit défiler des images des espaces inférieurs. Pour le plaisir.

Les travailleurs en uniformes effectuaient en silence les taches répétitives pour lesquelles ils avaient été formés. La lumière était artificielle. Ils transpiraient...

Il eut une moue de dégoût.

Puis il envoya un message au Très Grand Chef :

« Monsieur le Président, tout est réglé : la fête peut commencer ! ».

 

 

 

 

 

 

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