Le jour où le PsychoT vint à manquer (fiction future)

L'information avait mis du temps à arriver jusqu'à Yann. Il faut dire que, depuis la fermeture centralisée des boîtes mails pour atteinte à la sûreté de l'état, le gouvernement mondial n'avait pas autorisé la reprise d'un relais papier.
Mais, de toute façon, il n'y avait plus de papier.
Les rares arbres ayant survécu au dérèglement climatique servaient désormais à construire les beaux meubles de la classe dirigeante. Les informations circulaient, donc, comme elles pouvaient. Lentement.
Quand Yann entendit donc de la bouche du réparateur de bicyclette que le PsychoT allait manquer, il crut d'abord à une rumeur, un de ces innombrables canulars qui ne faisaient rire personne, mais qui contribuaient au climat de peur que connaissaient tous les habitants de Terre-Monde.

Enfin, pas tous : les élites qui apparaissaient quotidiennement sur les écrans de la télévision d'état présentaient des visages épanouis, et rassuraient la population à propos de toute la désinformation qui secouait le monde des travailleurs libres. Ils semblaient calmes, ces dirigeants. Avaient-ils double-ration de PsychoT ? Ou bien bénéficiaient-ils de ces produits de nouvelle génération qui permettaient d'obtenir le calme en même temps que l'euphorie ? Parce que, si on lui demandait son avis, à lui, Yann, travailleur agricole du secteur Nord-Ouest, le nouveau PsychoT apportait bien un état d'esprit optimiste, mais avec une légère tension intérieure plutôt désagréable, qui ne cédait que lorsqu'on travaillait.
Le mécanicien avait insisté : non seulement le PsychoT allait manquer, mais en plus il connaissait déjà des gens qui ne pouvaient plus s'approvisionner et qui souffraient mille morts.
En entendant cela, Yann avait eu un vertige. A l'instar de ses contemporains, depuis l'âge de dix ans, il n'avait pas passé une seule journée sans médicaments psychiques. Seul le PsychoT lui avait permis de supporter la mort accidentelle de ses parents lors des Grands Ouragans. Seul le PsychoT l'avait aidé à travailler, dès cet âge, dans des conditions extrêmes, en lui permettant de vivre en permanence dans une sorte de rêve éveillé très agréable. Seul le PsychoT lui permettait de supporter l'absolue solitude que partageaient tous les travailleurs de l'extérieur.
Il ne faisait pas partie de ces fous qui refusaient la drogue, et souffraient énormément en conduisant leurs machines dans une canicule effrayante. Ils allaient très mal, d'ailleurs, ces contestataires passéistes, se gargarisant de mots obscènes, issus d'une idéologie de pacotille. Yann les méprisait profondément de refuser le progrès, et trouvait bien méritées leur souffrance et leur disqualification sociale.
Et là, comme ça, pour rien, il allait rejoindre leur camp ? Il allait devenir un de ces pestiférés qui avaient le coeur envahi par des émotions malsaines et stériles ?
Ce n'était pas possible, il n'allait pas laisser faire ça !

L'angoisse de cette nouvelle l'avait étreint toute la journée, comme si, déjà, il n'était plus sous traitement. Aussi, quand il rentra chez lui, déclencha-t-il aussitôt l'un des innombrables écrans de son appartement enterré. Il respira en retrouvant le visage affable du gouverneur de la région Nord-Ouest. Celui-ci expliquait avec un sourire suave que de méchantes rumeurs circulaient sur un défaut d'approvisionnement en PsychoT, mais que ceux qui la répandaient tenaient des propos diffamatoires et portaient atteinte à la sécurité publique, et qu'ils seraient emprisonnés pour ça. Il demandait que l'on signale toute personne se prêtant à ce manège par le canal habituel (le micro dissimulé sous l'écran).

Yann pensa alors à son vélo. Merde, il n'y avait qu'un réparateur dans le coin, et en plus il était sympa! Et, outre que celui-ci arrivait à avoir des pièces de bonne qualité, il avait gardé un savoir-faire ancien qui lui permettait de redresser les roues voilées et régler des freins d'une façon absolument exceptionnelle. Et il allait s'en priver pour une fausse information donnée en toute bonne foi... D'ailleurs, était-elle si fausse que cela, cette info ?

Le visage du gouverneur sur l'écran mural avait cédé la place, avec l'hymne mondial en fond sonore, à celle du Président du Monde. Celui-ci avait un visage grave, ce qui était plutôt inhabituel.

« Mes chers concitoyens, mes chers amis ! Sa voix, son ton, toujours aussi directs, et presque tendres... Yann soupira d'aise.

Voila, nous sommes globalement très contents de vous. Vous travaillez bien, et dur. Et, grâce à vous, nos contrées récupèrent des désastres qui  ont ravagé le monde depuis cinquante ans.

Cependant, je suis obligé de vous dire la vérité. Moi, président de Terre-Monde élu par vous, je ne suis pas entièrement satisfait. Car, outre la persistance des révoltés qui ne veulent pas être aidés et continuent de polluer les abords de nos territoires libres, nous savons qu'il y a parmi vous des hésitants, des incrédules, qui dissimulent leurs mauvaises pensées, mais les répandent en secret. C'est la preuve que nous devons retravailler la formule du PsychoT. Mais aussi que nous avons été beaucoup trop laxistes jusqu'ici.

Alors, pour que chacun puisse reconnaître la générosité de notre gouvernement et l'ardeur que nous mettons à vous procurer bonheur et prospérité, nous avons décidé de faire des journées de diète psychique. Un jour de temps en temps sans PsychoT, pour que vous puissiez apprécier à sa juste valeur le cadeau quotidien que nous vous faisons. J'espère que cette mesure ponctuelle n'aura pas besoin d'être pérennisée. J'en appelle à votre clairvoyance et à votre sens moral ! »

Yann avait la main qui tremblait un peu d'impatience quand il effleura la touche pour allumer le micro : « Yann254678, je connais quelqu'un qui répand des rumeurs... ».

 

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