Discours d'un Président de la République

« Je viens vous parler ce soir parce que l'heure est grave : le désastre est à nos portes. La pandémie mondiale, après avoir attaqué l'Asie, s'étend désormais en Europe et dans d'autres régions du monde. » Fiction.

Dans un premier temps, nous avons voulu croire que les mesures drastiques de confinement extrême de la population prises par le premier pays atteint ne seraient pas nécessaires chez nous. Mais l'augmentation chaque jour plus rapide du nombre de morts nous oblige désormais à changer notre vision des choses. Aidés des experts de différentes disciplines, nous sommes maintenant absolument persuadés qu'un confinement presque absolu est indispensable pour freiner la propagation du virus si l'on ne veut pas qu'une hécatombe se produise en France. Mais à cette mesure doivent se rajouter d'autres actions elles aussi indispensables.

Ainsi nous avons décidé, en accord avec les Assemblées, les différents ordres professionnels, les syndicats, les représentants des associations et celles des usagers, de mettre en place un plan d'urgence contre le virusX. Ce plan est donc le résultat d'un consensus, qui n'a pas été très difficile à obtenir parce que les mesures qu'il contient sont de bon sens. Les différents signataires du plan seront susceptibles de remettre en discussion ultérieurement tel ou tel point, et ce en fonction des remontées des citoyens, des professionnels ou des experts.

Ce plan, c'est le vôtre, mes chers concitoyens. Chaque habitant doit comprendre qu'il est concerné individuellement par la lutte contre la propagation du virus. Mais c'est aussi le plan du gouvernement : nous serons comptables devant vous de nos erreurs, qui pourraient s'avérer dramatiques. Et c'est la raison pour laquelle nous attendons une interaction constante entre vous et nous afin de rediriger le tir en cas d'échec de notre stratégie.

Ainsi, c'est avec humilité et un profond sentiment de culpabilité que nous, responsables de l’exécutif, reconnaissons avoir commis plusieurs fautes depuis l'annonce de la maladie à l'étranger.

En effet, nous n'avons pas tenu compte de l'expérience que traversaient les premiers pays contaminés. Par exemple, nous n'avons, dans un premier temps, pas pensé que la première urgence c'était de faire fabriquer le plus vite possible des tests de dépistages. Ne testant pas les voyageurs venant de ces pays, nous avons permis à des porteurs de virus de venir sur notre sol, alors que la maladie était déjà connue et avait déjà fait de nombreuses victimes. De même, ne pas identifier dès le début les porteurs sains entourant un patient atteint n'a pu que favoriser le développement de l'épidémie. Ne pas mettre en place de confinement dans les zones touchées était aussi une erreur, corrigée trop tardivement.

C'est la raison pour laquelle nous allons utiliser désormais le plus de ressources possibles pour fabriquer des tests et les faire passer au plus grand nombre.

Ensuite nous regrettons infiniment de ne pas avoir fait fabriquer, ou de ne pas avoir acheté en nombre suffisant, des masques et des protections efficaces, d'abord pour les soignants, puis pour toute la population susceptible de rencontrer des malades. Savoir qu'il y a encore des médecins et des infirmières qui travaillent sans masque nous rappelle chaque jour notre impéritie, et l'urgence de penser notre action différemment.

Pourquoi n'avons-nous pas de masques en nombre suffisant ? Il serait facile de dire que c'est la faute de nos prédécesseurs, et c'est en partie vrai. Mais ce n'est pas le fond du problème. Quand il a été décidé de supprimer le principe d'une réserve d'un milliard de masques, c'était, selon les principes de bonne gouvernance que nous partagions encore il y a peu, parce que cela coûte cher de maintenir un tel stock, car il faut tout jeter quand c'est périmé. De l'argent fichu en l'air, si l'on s'en tient à une approche économique et gestionnaire de ce que c'est que gouverner. Idem pour les tests ; puisqu'on peut évaluer que quelqu'un est à risque parce qu'il a côtoyé un malade, pourquoi dépenser de l'argent pour le tester?

On apprend de ses erreurs. Il est temps pour moi (et j'arrête là de dire « nous ») de reconnaître que je me suis entièrement fourvoyé.

Vous savez que j'ai été formé, entre autre, à la banque d'affaires. A ce titre, j'ai appris, outre les réseaux liés à ce domaine, les échanges de capitaux, et comment le pouvoir ne peut se détourner de l'aspect financier des choses. L'argent est en effet « le nerf de la guerre ».

Mais toute médaille a son revers, tout éclairage, son ombre. Une théorie, fût-elle très bien argumentée, peut se voir opposer une contre-théorie.

Or, jusqu'à ces dernières semaines, j'étais absolument persuadé qu'il n'y avait qu'une façon de voir les choses : la bonne. Et, en l'occurrence, la mienne, partagée par tous ceux que l'on nomme les néolibéraux, c'est-à-dire ceux qui pensent que l'économie doit diriger la politique.

Mais c'est cette question des tests qui a commencé à m'ouvrir les yeux. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas la même chose de dire à quelqu'un de ne voir personne parce qu'il est à risque pour avoir croisé un malade, et de lui confirmer qu'il est porteur du virus et qu'il doit rester confiné. Dans le premier cas, il y a beaucoup moins de chances qu'il restreigne totalement ses relations sociales que dans le deuxième. Or, dans les deux éventualités, les médecins vont conseiller le confinement.

Qu'est-ce qui change entre les deux ? Le facteur humain.

Vous avez élu un président de la République jeune, et je suis fier d'avoir été choisi par vous. Mais je m'interroge maintenant sur la raison pour laquelle les dirigeants des nations sont souvent des gens âgés, parfois même très âgés. Est-ce que c'est parce que l'expérience leur a appris, plus qu'à moi, l'importance du facteur humain ? Et je ne parle pas de la subjectivité humaine que l'on peut étudier et instrumentaliser par tous les ressorts de la communication politique : parce que ce facteur humain-là, je le connais et je l'utilise.

Non, je parle de la conscience, quand on est le dirigeant d'un grand pays (mais c'est la même chose pour un dirigeant de grande entreprise) qu'il est de notre responsabilité de prendre des décisions qui vont être bonnes pour les citoyens. Ce qui n'est pas forcément le cas quand on pense en terme purement économique.

Dans les premiers pays atteints, des stratégies très claires ont été mises en place, certes peu respectueuses des libertés publiques, mais efficaces à terme parce que bien pensées. En France, nous avons appliqué une mesure après l'autre, sans plan d'ensemble et sans concertation avec la population ni avec les corps intermédiaires. L'important, sachant que ces mesures seraient impopulaires, c'était de les faire se succéder, en augmentant chaque fois un peu plus la pression sur la population afin de lui faire accepter ce dont on savait que cela allait être nécessaire.

Vous n'imaginez pas comme je regrette aujourd'hui d'avoir perdu du temps en ne jouant pas franc-jeu avec vous, et en considérant que vous étiez des enfants récalcitrants à faire plier.

Je m'en veux aujourd'hui de ne pas vous avoir fait confiance à vous ; les citoyens. J'aurais dû prendre ces mesures avec vous, et pas contre vous. Et la répression que j'ai mise en place envers les contrevenants, répression qui avait pour but de vous faire sentir faibles et coupables, même si vous ne l'étiez pas, me fait maintenant horreur. Mais je ne rencontrais que des gens qui pensaient comme moi, et m'enjoignaient d'être ferme avec vous...

C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, je prends ce grand virage participatif. Je sais que chaque loi, chaque règle, laisse un petit nombre de rebelles qui ne voudront pas obéir. Mais c'est comme çà et cela ne justifie pas de mobiliser particulièrement nos forces de polices. Ces quelques "non adhérant" n'enlèvent rien à l'effort énorme que vous faites tous en restant chez vous, en acceptant de ne plus avoir vos activités ni votre travail, en supportant la promiscuité avec votre famille, sans trêve et sans possibilité de s’échapper. Et cela, malgré une incertitude énorme sur l'avenir.

C'est pourquoi j'ai décidé que les forces de l'ordre, au lieu de chasser le contrevenant, vont avoir pour mission d'essayer de repérer les situations difficiles et d'y apporter une solution. Pour cela, des sites dédiés vont être ouverts afin que les personnes en difficulté puissent appeler ou envoyer des mails. Et là, des équipes multidisciplinaires, comprenant des psychologues, des assistantes sociales, des juristes et des agents de la force publique, vont travailler en interaction, en respectant le secret de la vie privée, c'est-à-dire sans inclure d'informations dans des fichiers nationaux, afin de trouver des solutions pour aider les femmes maltraitées par leur conjoint confiné, les enfants en souffrance ou devenant intenables à cause de l'enfermement, les personnes seules ou âgées qui commencent à se déprimer, etc.

Pour tous ces cas, des tests de dépistage devront être faits. Et, en fonction des résultats et des situations rencontrées, une prise en charge pourra être décidée, consistant, par exemple, à faire garder quelques heures un enfant qui n'en peut plus de rester chez lui par une personne seule en risque de tomber en dépression par manque de contacts humains.

Je ne détaillerai pas plus avant le plan, qui a été travaillé par certains d'entre vous déjà, et qui est donc le fruit de l'intelligence collective.

Je ferai une dernière remarque : je suis certain d'entendre nombre de commentateurs qui vont penser que je fais là de la démagogie. C'est mal me connaître : je suis fier et je reconnais rarement m'être trompé. Mais là, il s'agit d'autre chose, et croyez bien que le fait d'avoir entendu chaque samedi des milliers de gens dans les rues appeler à ma démission n'est pas pour rien dans le renversement de politique que j'opère aujourd'hui.

D'autres remarqueront que je ne parle plus des entreprises. C'est vrai, mais c'est parce que j'ai compris que les entreprises, ce sont des hommes et des femmes, et qu'une entreprise sans salariés, et sans clients, cela n'existe pas. Si la population sort de cette crise sans être trop atteinte, s'il n'y a pas un mort dans chaque famille comme cela a pu être le cas dans les grandes guerres, la vie va reprendre rapidement, les gens auront à nouveau envie de loisirs, de culture, de voyages... Mais j'espère cependant que ce temps de confinement va permettre de réfléchir ensemble à comment consommer, comment voyager, comment travailler. Le réchauffement climatique et la catastrophe écologique nous imposent de prévoir les actions à venir. Et il s'agit de choix d'une autre envergure que celui de faire ou pas un stock de masques, lequel est pourtant déjà lourd de conséquences. Ces choix vont être douloureux pour certains : il ne sera plus possible de continuer à consommer comme on le faisait ces dernières années, une prime pourrait être donnée à ceux qui favorisent l'emploi local, les procédés respectueux de l'environnement, etc. Mais nul doute que les capitaines d'industrie et les banquiers, que je connais bien, ne vont pas être ravis de cette inflexion de ma politique, laquelle va d'ailleurs nécessiter, vous vous en doutez, un remaniement ministériel, et une dissolution parlementaire

Le chantier est ouvert. Je ne sais pas si, avec les erreurs que j'ai faites depuis mon arrivée au pouvoir, je serai le mieux placé pour aider à cette évolution nécessaire. Mais je vais essayer, dès maintenant, de la favoriser. Et l'urgence sanitaire et climatique m'impose d'aller vite.

En attendant, mes chers compatriotes, et avec tout mon respect pour votre capacité à résister et à vous adapter, tout en vous demandant de continuer à faire d'énormes efforts, je vous remercie infiniment pour tous ceux que vous avez faits jusque-là."

 

PS: ceci est une fiction et toute ressemblance avec des personnages réels n'est que pure coïncidence. Hélas!

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.