Standing ovation pour les valeurs de la République

Le brainstorming des contestataires n'avait pas fière apparence. Outre qu'il était loin de partager le luxe de ceux qu'organisait le pouvoir politique ou financier (c'était souvent les mêmes, d'ailleurs) il était de plus plombé par un sentiment d'inutilité qui tendait les visages et faisait la parole sourde.

Rue © Liliane Baie Rue © Liliane Baie
Le brainstorming des contestataires n'avait pas fière apparence. Outre qu'il était loin de partager le luxe de ceux qu'organisait le pouvoir politique ou financier (c'était souvent les mêmes, d'ailleurs) il était de plus plombé par un sentiment d'inutilité qui tendait les visages et faisait la parole sourde.

En effet, encore une fois, en cette année 2024, la Présidence du Monde avait pris l'opposition de court en faisant voter les lois avant que l'ensemble des forces qui les refusaient avec toute leurs énergies n'aient pu se concentrer en une action efficace.

Le fait que certains leaders officiels de cette opposition aient joué le jeu de la Présidence en œuvrant pour des revendications séparées, et en retardant les manifestations et les grèves n'améliorait pas le moral des troupes.

Cependant, la révolte du peuple était telle qu'il n'était pas possible de se contenter d'un constat d'échec, sauf à perdre encore plus d'électeurs et d'adhésion syndicales. Une grande journée de manifestation était donc prévue pour le lendemain, contre une loi qui avait été votée une semaine plus tôt...

Le groupe de ces contestataires non officiels, qui n'étaient encartés, pour la plupart, dans aucun parti, était assez représentatif de l'état du pays. Il y avait là des mères de familles, des jeunes gens, des personnes âgées, chômeurs, salariés ou retraités... Certains d'entre eux avaient voté pour la Présidente et ses représentants dans le canton, n'ayant pas perçu, à l'époque, que ses sourires cachaient une réelle absence de scrupules, et que son intérêt pour le peuple était de pure façade. Il leur avait fallu du temps pour réaliser à quel point ils s'étaient fait rouler dans la farine : malgré la diminution importante de leur pouvoir d'achat, et la conscience que celui des riches de la planète ne cessait de croître, la propagande avait agi longtemps sur eux. Aussi, ils faisaient maintenant partie des plus déterminés, écœurés d'avoir été dupes et d'avoir apporté leur suffrage au camp qui les attaquait et mettait à mal des principes républicains qu'ils considéraient comme essentiels.

La Présidente leur avait annoncé, il y avait plusieurs mois déjà, qu'il était inutile de s'opposer puisque le gouvernement avait été régulièrement élu(encore que la généralisation du vote électronique conduisait certains à un doute sur cette affirmation). Et que, de toute façon, on ne revenait pas sur une loi votée, et, qu'enfin, les dernières mobilisations(pourtant conséquentes et s'étant produites d'un bout à l'autre du globe)laissaient chez elles une grande majorité de personnes qui, sûrement, susurrait la Présidente, était d'accord avec elle.

Les échanges dans le petit groupe étaient donc centrés sur les prévisions concernant le nombre de grévistes, et sur les raisons qui pouvaient empêcher un opposant de participer à la manif.

« Facile, dit un vieux syndicaliste : il y a ceux qui ne peuvent pas perdre un jour de travail pour des raisons financières, ou par peur d'être rejeté par leur patron ; ceux qui ont peur d'être filmés par toutes les caméras d'État qui avaient envahi l'espace public ; ceux qui habitent loin de tout centre urbain et ne peuvent pas se déplacer un jour de grève des transports ; ceux qui sont malades, ou handicapés ; ceux qui sont âgés et ne quittent plus leur maison de retraite... ceux qui doivent garder leurs enfants... En y réfléchissant, il est extraordinaire de voir tant de gens dans la rue, en fait ! »

Un jeune étudiant en histoire demanda soudain la parole, et il expliqua très vite :

« En France, en 1940, le Général de Gaule, vous savez, celui qui a organisé la résistance depuis l'Angleterre, avait eu l'idée d'une démonstration de force envers l'occupant. En 1940, il a invité tous les français qui étaient en accord avec lui à cesser le travail un quart d'heure. Le bruit des usines s'est arrêté. Ne pourrions-nous pas nous en inspirer ? »

le syndicaliste repris la parole :

« Oui, nous pourrions faire une minute de silence pour commémorer la fin de la démocratie ? »

« Mais non, repris le plus jeune, c'est trop défaitiste ! Nous pourrions au contraire tous sortir dans la rue, à midi, devant chez soi ou devant son lieu de travail, et saluer les valeurs que nous défendons et qui sont mises à mal par les dernières lois votées : Liberté-Égalité-Fraternité ! »

Des murmures d'approbation se faisaient entendre.

L'étudiant repris la parole :

« Voila, nous allons proposer de faire demain, dans les villes et les campagnes, avec un sandwich ou sous un parapluie, à midi ici, mais ce sera le matin ou le soir ailleurs, pendant la manifestation ou en-dehors d'elle, une « Standing ovation pour les valeurs de la République » !

L'enthousiasme gagnait vite la petite assemblée : « Vite, vite, il faut que la proposition passe auprès de la population : que chacun propose à ses connaissances de diffuser le message, cela peut aller assez vite, mais il n'y a pas de temps à perdre ! »

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