Un conte de Noël

Il était une fois un jeune homme, beau et bien fait, qui vivait dans le royaume de Démocraland. Ses parents, aisés sans être riches, lui apportèrent l’éducation qui sied à un garçon de bonne famille. L’enfant était brillant et réussissait en toutes matières, sachant en particulier deviner très vite ce que l’on attendait de lui.

 © LB Creative commons © LB Creative commons

Un beau jour, son chemin, à l’orée de l’âge adulte, croisa celui d’une femme. Celle-ci, son aînée de quelques années, sut deviner en lui des capacités exceptionnelles. Elle favorisa l’éclosion de cette belle graine, puis l’épousa.
Las, le temps avait fait son œuvre et le couple heureux ne put avoir d’enfants. Devant le sacrifice de cette paternité qui lui échapperait à jamais, le jeune époux compensa comme il put son manque d’inscription dans la transmission de sa lignée en décidant d’embrasser un glorieux destin. En cela, il savait qu’il pourrait compter sur sa dulcinée, laquelle décida de mettre toute son énergie à la réalisation du projet de son mari. Elle organisa nombre de repas, de rencontres, qui étaient autant d’occasions de donner à son époux le réseau de soutiens dont il aurait besoin. Elle présentait celui-ci, mettait en avant celui-là, devenait amie avec celle-là, et replaçait au second rang ceux qui avaient eu l’heur de lui déplaire. Tout-le-monde louait cette association efficace. Le cercle de connaissances s’agrandissait, notamment de ceux qui comptent.
En effet, l’alliance de l’expérience qu’apporte la vie, et de la fougue et de la rage de réussir de la jeunesse, donnait une force exceptionnelle à ce tandem dont, au début, personne ne se méfiait. Le jeune homme choisit d’occuper des fonctions qui allaient l’aider dans sa progression, aidé en cela par quelques mentors qui se reconnaissaient en lui, et lui ouvraient toutes les portes, bien décidés à profiter ensuite de ces coups de pouce, parfois financiers, qu’ils lui apportaient (mais, en cela, ils se trompaient).
Depuis longtemps, le royaume de Démocraland était gouverné par des rois élus, qui prétendaient faire le bonheur du peuple, alors qu’ils apportaient en réalité toute leur sollicitude à la classe des nantis. Le dernier en date, quoique d’aspect bonhomme, avait trahi le peuple en continuant à exercer le pouvoir dans la ligne du roi précédent alors qu’il avait prétendu s’en démarquer complètement.
C’est dans ce contexte de mécontentement populaire que le jeune ambitieux comprit qu’il pouvait, s’il jouait finement, obtenir le poste suprême.
De nombreuses fées, argentées, et provenant parfois même de contrées fort lointaines, favorisèrent alors l’ascension fulgurante de celui qui devenait Prince, et ce, grâce à toutes les publications du royaume qui ne tarissaient pas d’éloges sur cet homme jeune et brillant et sur le couple qui l’unissait à une femme plus âgée que lui.
Ainsi, c’est ensemble que les deux tourtereaux se retrouvèrent au soir du couronnement devant un parterre de fidèles, tandis que Démocraland se pâmait devant son nouveau héros.
Las, les meilleures choses ont une fin. D’expérience de gouvernement, le jeune roi n’en avait point. Méfiant devant les anciens membres de la cour, il préféra s’entourer de jeunes loups à sa botte, prêts à tout pour lui, parce qu’ils lui devait leur promotion récente. La jeunesse de la nouvelle cour continua d’illusionner quelques sujets peu regardants sur les décisions gouvernementales. Mais d’autres, de plus en plus nombreux, comprenaient peu à peu, au vu des réformes promulguées au pas de charge, que le nouveau monarque entendait transformer leur beau pays en une réplique de Capitaland, le pays voisin dont toute la structure politique était fondée sur le principe du soutien aux grands argentiers, avec nombre de taxes et impôts pour les pauvres qui les empêchaient de vivre correctement.
Ainsi, progressivement, au fur et à mesure que le peuple comprenait qu’il avait été trahi, la colère de celui-ci grandissait. Chaque nouvelle réforme entraînait des jacqueries, des soulèvements ou des actes de désespoir. Mais le roi n’en tenait pas compte. Régulièrement conseillé par les grands argentiers qui lui disaient de tenir bon, il ne voyait pas que la route qu’il avait empruntée était sans issue.
En effet, fort peu expérimenté dans l’art de gouverner, le jeune roi croyait seulement en sa ténacité, son talent, et en sa stratégie d’écrasement de la rébellion par la peur. Il n’avait pas l’idée que, en terme de gouvernance, tout se paye, un jour. Ainsi, la stratégie impulsée par ses commanditaires, impliquant l'art de souffler le froid et le chaud ou de faire l’inverse de ce que l’on a dit, ne supporte pas l’épreuve du temps. Ayant vécu trop peu, et n’étant jamais resté plus de trois ans à un même poste, le nouveau roi ignorait qu’il ne s’agissait pas d’aller en avant, mais de trouver un équilibre.
Toute sa stratégie ne pouvait l’emmener que dans le mur. Ceux qui avaient été moqués, voyant leurs revenus baisser et leur avenir devenir de plus en plus incertain, ne pouvaient plus le croire. D'autant plus qu'ils constataient que les plus riches voyaient, eux, leurs bénéfices augmenter d'une façon indécente grâce à l'aide de leur monarque.
Le comble fut atteint quand, peu de temps avant la période festive de Noël, le roi annonça qu’il allait supprimer un régime de solidarité entre générations qui avait fait ses preuves depuis des décennies, pour le remplacer par un système qui allait paupériser tous les anciens, sauf ceux qui auraient les moyens d’investir auprès des argentiers, lesquels seraient les grands bénéficiaires de la manœuvre. Les citoyens de Démocraland comprirent qu’il s’agissait d’un retour à des temps anciens, quand les pauvres devaient continuer à travailler jusqu’à la mort, notamment en servant les aristocrates, pour avoir simplement le vivre et le couvert.
Ils commencèrent donc à s’organiser pour mettre à bas ce gouvernement. Comme tous les corps du royaume avaient été touchés, la contagion de la fureur populaire fut rapide. Et ainsi, la veille de Noël, une foule immense, calme mais déterminée, partie de toutes les régions, même les plus reculées, du royaume, se rapprocha de la capitale pour aller demander au roi qu’il abandonne sa fonction pour trahison du peuple.
Mais celui-ci n’était pas là : il était déjà parti avec son épouse vers Capitaland.
On l’arrêta à Varennes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.