"De l'utilité de l'homme"

   Dans la salle d'examens, on n'entendait pas un bruit, à peine un soupir ou un raclement de gorge. Il est vrai que le sujet de la dissertation du jour était ardu, même si simple dans son énoncé : « A quoi servent les hommes ? ».

 

 

 

Dans la salle d'examens, on n'entendait pas un bruit, à peine un soupir ou un raclement de gorge. Il est vrai que le sujet de la dissertation du jour était ardu, même si simple dans son énoncé : « A quoi servent les hommes ? ».
Ludivia prenait son temps. Elle attendait le moment où tout serait clair dans sa tête, moment où il serait probablement presque trop tard pour écrire son devoir. Alors les mots sortiraient tous seuls, s'envolant en phases élégantes mais précises la conduisant sans encombre à la conclusion attendue par l'Assemblée des Soeurs Supérieures. Elle n'était pas très inquiète, s'étant entraînée souvent pour cet examen, qui représentait le sésame de l'entrée au Conseil de Contrôle des Programmes Éducatifs. Ses résultats étaient en général bons, car elle avait deviné depuis longtemps le profil qui était attendu, et produisait sans encombre ce qu'on lui demandait.
Cependant, aujourd'hui, une question la bloquait dans son développement, la laissant rêveuse et inefficace, son regard flottant sur les visages concentrés des jeunes filles qui partageaient son cours de philosophie politique.

Après le rappel historique inévitable sur les conditions dramatiques ayant nécessité la destitution des hommes de tous les postes de pouvoir (Pourquoi devait-on raconter ce que tout le monde savait depuis des lunes ? C'était d'un ennui !) elle butait sur une réflexion qui tournait et retournait dans sa tête, sans déboucher sur rien de constructif. « Aurait-il été possible d'empêcher les hommes de détruire complètement la planète, sans leur enlever totalement la possibilité de vivre en société ? ». La réponse était non, bien sûr. Sinon, cela aurait été essayé. D'ailleurs, cela avait été essayé, avec une succession d'échecs ayant conduit encore plus rapidement que prévu à l'insurrection des femmes. Tout cela était connu et lui avait été ressassé année après année depuis sa petite enfance.
Cependant, elle ne pouvait y croire tout à fait. Enfin, elle ne pouvait plus y croire.
Puisque l'anti-hormone était injectée dès le plus jeune âge aux petits garçons, et qu'ils en devenaient aussi doux et sociaux que les Petites Soeurs, pourquoi ne pas leur laisser une chance de participer à nouveau au jeu de la vie? Et laisser donc expérimenter aux nouvelles générations ce que pourrait être une coexistence équilibrée de deux sexes dans un même monde ? Où était le danger ? « Des siècles de domination masculine, répondait sa voix intérieure, la soumission, l'infériorisation des femmes, des guerres permanentes... Le goût du profit comme motivation pour l'accession au pouvoir, la compétition qui détruit le rival, au lieu de favoriser les synergies, les cracks boursiers pour prises égoïstes d'intérêt (“après moi, le déluge...”). Et le déluge en effet, qui avait fondu sur la planète, au propre et au figuré, avec une altération définitive du climat et ses conséquences tragiques sur les populations et l'économie mondiale, doublée d'une absence d'anticipation des dirigeants, plus occupés à s'enrichir honteusement, même aux portes du désastre, qu'à essayer d'enrayer les cataclysmes. Tout cela ayant justifié la création de l'Internationale Féminine, qui avait pris des décisions collectives afin de mettre hors d'état de nuire les individus les plus dangereux, et empêché les autres d'accéder au pouvoir, au moins le temps de rebâtir une société stable non destructrice de la biosphère. Tu veux retenter l'expérience ? conclut sa voix persiflante... ».
Ludivia hésitait toujours sur le ton qu'elle allait donner à son texte, hésitant entre une démonstration sèche, et un catalogue de raisons et d'anecdotes, permettant de rendre son texte plus vivant.

Ainsi, elle brûlait de rajouter un paragraphe sur les fameux « Week-end de rêves », la récompense reçue pour avoir apporté une pierre, même minime, à la construction de la société. “Week-end de rêves”, WedeR, elle y pensa en souriant. Il s'agissait de passer deux jours et deux nuits avec un mâle humain, beau et intelligent, issu de l'une des meilleures Maisons. Le spécimen rencontré était de petite taille, bien sûr, puisque cela avait été décidé par précaution, et qu'ils étaient donc tous comme ça. Mais celui-ci avait la particularité d'avoir été gorgé d'hormone T, en prévision du WedeR, hormone garante de plaisirs sexuels d'autant plus appréciés, qu'ils étaient rares...
A cause son jeune âge, Ludivia n'avait que peu d'expérience de ces WedeR. Trois en fait, ce qui à dix-huit ans , n'était pas si mal. Mais elle en savait assez pour avoir goûté ces rencontres, et avoir eu son intérêt éveillé pour ce genre querelleur mais dorénavant inoffensif. Cela l'avait troublée...Elle se demandait cependant s'il était attendu d'elle qu'elle évoquât dans son devoir ces privilèges, qui faisaient partie de la sphère intime, bien qu'ils aient une place sociale reconnue. Elle résolut de ne pas en parler, mais, du coup, l'intérêt du sujet de la dissertation diminuait beaucoup...
"Concentrons-nous : à quoi servent les hommes?". Elle alignait les poncifs, énonçait des évidences : l'utilisation de la force physique des hommes dans les travaux qui la nécessitaient, l'instrumentalisation de leur amour immodéré du combat dans les pugilats qui égayaient les fêtes des solstices. Mais tout cela ne pouvait raisonnablement justifier le maintien systématique de cette partie d'humanité sous la domination de l'autre!
Non, décidément, elle ne voyait qu'une réponse à sa question initiale, mais elle décida de la taire dans son devoir. Une sourde angoisse l'étreignit. Malgré la douceur des Soeurs Supérieures, elle connaissait bien l'ostracisme que l'on encourrait en sortant des thèses officielles. Elle n'avait aucun intérêt à faire l'intéressante et à montrer ses doutes : cela ne serait peut-être jamais rattrapable.

Maintenant, les mots sortaient d'elle comme des gouttes d'eau jaillissant d'un torrent. Les exemples naissaient sous ses doigts, les formules chocs s'alignaient comme autant de coups de poing donnés par un boxeur exaspéré. C'était facile, trop facile, mais c'était vain.
Elle évoqua donc la nécessité de la réduction de taille des descendants masculins, et le choix de la stérilisation des descendants mâles par génie génétique. Ce qui avait permis de les éliminer progressivement du monde social sans faire couler le sang, tout au moins, une fois passée la période révolutionnaire initiale.
Elle retranscrivit les discussions âpres entre les Mères Supérieures de l'époque (celle de sa grand-mère), certaines s'arc-boutant sur la nécessité de conserver les filiations normales, les hommes étant invités à être des géniteurs, même par insémination artificielle. D'autres, qui s'avérèrent majoritaires, préférant le clonage des hommes, et suspectant les premières de vouloir conserver des liens affectifs qu'elles considéraient, elles, comme ayant été la cause de la catastrophe.

On parlait plutôt d'un “clonage de l'homme”, en fait, puisqu'il fut décidé qu'il n'y aurait plus qu'un seul type d'homme, dont les caractéristiques étaient déposées dans les archives de la génétique, sous le forme de “L'homme-étalon-or”. Cette solution évitait bien des fantasmes de propriété de la part des jeunes filles. Les WedeR étaient d'ailleurs rarement suivis de rêves enamourés. Elle avait lu les comptes-rendus des réunions préparatoires au choix des critères sélectionnés. Mais elle n'en fit pas état. Même si certaines discussions étaient très drôles à lire, elle y trouvait quelque chose de malsain : ils faisaient partie de la même humanité que nous, quand même, les hommes...
Elle abordait maintenant les avantages d'une gestion féminine du monde. Les changements de politique induits par la prise en main du monde par les femmes, semblaient immenses. Dorénavant, la notion de progrès, par exemple, devait inclure celle de “progrès pour l'humanité”. Sinon, toute innovation restait à l'état de projet dans les archives des ordinateurs centraux. La solidarité, surtout, qui avait été à l'origine du mouvement de rébellion permettant d'empêcher la catastrophe, restait une valeur majeure des citoyennes. La Constitution Mondiale commençait par cette déclaration de principe : “Tout acte humain doit agir dans le sens de la solidarité interhumaine, ou, au moins, ne pas s'y opposer. Sinon, il est déclaré anticonstitutionnel.”
L'observation des hommes dans les Maisons, ainsi que dans les réserves où certains avaient obtenu le droit de vivre et de se reproduire avec des compagnes refusant la Loi des Femmes, montraient bien que la solidarité était bien moins nette en leur présence, et cédait vite le pas quand un leader prenait le pouvoir. La loi du plus fort régnait alors, y compris par rapport aux femmes.
Ludivia, qui allait avoir bientôt le droit d'être mère, évoqua avec emphase le bonheur futur que cela représentait. Cette enfant, qu'elle aurait avec une compagne, ou en choisissant sur catalogue, serait élevée par elle et par le groupe. Elle pourrait lui donner amour et attention, et serait honorée et soutenue pour ses efforts par la communauté. Son enfant recevrait une éducation ouverte, où elle pourrait expérimenter de nombreuses choses différentes. Et l'éducation civique lui apprendrait, comme cela avait été fait pour elle, les règles fondamentales du bien-vivre en société.
Les doigts de Ludivia glissaient sur le clavier en une danse affolée. Pendant qu'elle écrivait avec brio ce qu'il fallait, un frémissement la parcourait. Presque un dégoût. Elle savait où elle allait, et en était d'une impatience folle...
“Depuis que les Mères élues prennent en charge le destin de nos pays, les guerres ont disparu, nous sommes plus libres que nous ne l'avons jamais été, sans angoisse pour l'avenir, sans peur d'autrui et de son agression possible. Même si elle a paru regrettable, la mise hors d'état de nuire du genre masculin était un sacrifice inévitable pour amener à une période de stabilité politique comme n'en n'a jamais connue l'humanité. Actuellement, les hommes ne contribuent au maintien de la société et à sa prospérité, que dans la mesure de leurs capacités physiques. Et comme témoins vivants de ce que nous ne voulons plus jamais revivre.”
La conclusion s'écrivit toute seule:
« Ainsi, comme nous venons de le démontrer, la question de la raison de l'existence des hommes ne peut avoir qu'une réponse historique. L'homme est parce qu'il a été, mais non parce qu'il sera. Car si l'homme se conjuguait au futur, c'est l'humanité qui hypothéquerait son avenir».
« Voilà ! Je suis sûre d'avoir dix-huit ! »
Elle eut un haut-le-coeur.
Ludivia posta son devoir par un clic final et l'écran se replia doucement. Elle observa ses soeurs qui écrivaient encore, et pensa à son destin prévu de mère d'autres filles. Elle soupira profondément alors, en songeant à ce qui allait changer pour elle. Car elle avait pris sa décision, peut-être sa première vraie décision de femme libre. Elle venait de décider d'aller à la rencontre des hommes qui vivaient dans les Territoires Arides, ceux qui s'étaient échappés des réserves, et dont on n'entendait absolument jamais parler. Des hommes et des femmes libres! Elle ne craignait rien pour elle-même, car son courage était grand, à l'égal de sa détermination, cependant elle savait qu'en posant cet acte, elle mettait en danger son inscription future dans la société .
Mais il fallait qu'elle vérifie si son intuition était vraie. Et si l'opulence du monde qu'elle connaissait était la conséquence de l'asservissement d'une moitié de la population par l'autre. Le fait qu'on lui ait enseigné et répété depuis toujours à quel point la réalité de la subordination des hommes était la seule conclusion possible aux innombrables abus de pouvoir dont s'étaient rendus coupables ceux-ci depuis la nuit des temps, ne la satisfaisait plus. Elle se sentait aliénée, elle aussi, avec ce discours officiel. Avec ces mots qu'il fallait dire toujours dans le même sens. Il fallait qu'elle leur parle, aux hommes qui se disaient libres, et qu'on appelait malades, elle voulait entendre leur version de l'histoire.
Elle voulait prendre ce risque, elle aspirait à la vérité. Car elle en avait assez, de cette société qui réglementait tout pour le bien public, au risque de colporter des informations fausses si elles étaient considérées comme bonnes pour les citoyennes. Ludivia, l'esprit étonnamment clair, venait de comprendre que les mensonges rendaient le bonheur artificiel. La douceur de vivre s'accommodait d'une mollesse de la pensée qui, maintenant, la révulsait. Quel sens aurait une vie où tout était écrit à l'avance? Et si vivre, c'était justement tenter quotidiennement de concilier l'inconciliable, d'accepter les paradoxes, de prendre le risque de se tromper, en prenant celui de reconnaître ses erreurs? Si la stabilité actuelle dissimulait un abus de pouvoir d'un autre ordre, une aliénation plus subtile qu'avant, mais qui ne concernait pas seulement les hommes? Est-ce que la liberté existe sans la vérité?

Et si toute aliénation aliénait aussi celui qui la perpétrait?

Avec le léger pincement au coeur des dernières fois, elle jeta un dernier regard à ses condisciples, et sortit de la pièce, faisant face au soleil et à l'avenir.

 

 

 

 

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