Le football et la violence

La dernière finale de Coupe d'Italie fut plus animée dans la rue que sur le terrain. En effet, avant le match, des heurts ont éclatés entre forces de l'ordre et supporters de la Lazio. En lieu et place de la simple et désuète condamnation, tâchons de comprendre le rapport qu'entretient le football avec la violence. Pourquoi cette dernière est-elle autant liée au premier ?

Dans les pages de la Gazzetta dello Sport, les photos alliant rangs de fumée et voitures calcinées étaient nombreuses pour évoquer l'avant-match de la dernière finale de la Coupe d'Italie (Atalanta Bergame - Lazio). Pour certains, la violence est endémique dans le football, pour d'autres cette violence n'est pas plus présente dans le stade que dans la vie quotidienne. Quelle est donc la place de la violence dans le football, mais tout d'abord dans le terme plus simple de « jeu » ?

Pour Johan Huizinga, historien néerlandais, le jeu est un combat. Ce qui fait le jeu selon lui, est « toute lutte qui est soumise à des règles restrictives », (Johan Huizinga, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard, 1951) ce qui s’apparente donc, déjà, à une certaine forme de violence. Cette violence se retrouve dans les jeux de ballons médiévaux en Angleterre. La violence est parfois telle que la cité de Londres doit par exemple en interdire la pratique en 1314 au nom du roi Edouard II d’Angleterre. 

Les parties de ballon étaient parfois joués par des centaines de joueurs en même temps. Tout ceci permettait le défoulement d’une haine enfouie. Une querelle de voisinage pouvait être réglée sur le terrain, par le biais de gestes violents. La tension sociale s’invitait aussi, parfois, puisque les jeunes paysans en profitaient pour se venger socialement des jeunes nobles par une agression physique préméditée sur le terrain. Cette violence est ancrée dans la naissance du football moderne à la fin du XIXème siècle, le football que nous connaissons et pratiquons aujourd’hui.

Au commencement, contrôle et réutilisation de la violence

Au cours du XIXème siècle, les valeurs de la société anglaise se transmettent à travers trois thèmes : la littérature, la religion et le système éducatif. L’ensemble de ces valeurs victoriennes sont par exemple l’abnégation ou le stoïcisme, l’historien Sébastien Darbon qualifie cet ensemble de valeurs de « chrétienté musculaire ». C’est au sein des Public Schools (les écoles de l’aristocratie) que s’épanouit ce modèle, mais surtout, c’est dans ces mêmes écoles que va se codifier le football moderne.

Les Tigers de Clemson, équipe de football représentant le Clemson College (Public School), en 1905 Les Tigers de Clemson, équipe de football représentant le Clemson College (Public School), en 1905

Ces écoles sont le théâtre de grandes violences à la fin du XIXème siècle et les révoltes des élèves sont monnaie courante. On peut citer la « grande révolte » du collège international d’Isleworth en 1879 qui nécessita l’intervention de la police pour être stoppée. Cette révolte marqua le voisinage et l’histoire de cette école. Une des idées pour baisser la violence, ou tout du moins la contrôler, est d’introduire des équipes de football. Sur le terrain, la violence générationnelle est visible. Les élèves les plus âgés (prefects) contraignaient les élèves les plus jeunes et fragiles (fags) à des rôles défensifs ou de figuration (délimitation du terrain et des buts). Si au départ, chaque école possède ses propres règles, le football est peu à peu uniformisé par la mise en place de compétitions officielles entres les communautés scolaires. Ces dernières renforcent la fierté et le sentiment d’appartenance (Sébastien Darbon, Diffusion des sports et impérialisme anglo-saxon, Maison des Sciences de l'Homme, 2008). Le football possède un aspect formatif. En effet, ces jeunes aristocrates apprennent à commander sur le terrain de football comme ils auront à le faire plus tard sur un champ de bataille.

Pour le sociologue Norbert Elias (Norbert Elias & Eric Dunning, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, 1994), la codification des sports modernes comme le football répond à un « processus civilisationnel » global des sociétés occidentales. Des sociétés qui depuis plusieurs siècles répriment toute forme de violence non légitime. Rajoutons à cela la Révolution industrielle qui métamorphose l’organisation du travail et l’impérialisme européen qui permet l’exportation des sports comme le rugby, le football ou encore le cricket dans les empires coloniaux. Cependant, le football ne se détache pas de sa violence. Dans la colonisation elle est par exemple un terrain d’expression des violences et des dominations coloniales. La violence s’exerce aussi dans les tribunes, celle-ci atteint un pic dans les années 1970 et 1980, « âge d’or » du hooliganisme.

Hooliganisme, le paroxysme

Le mot hooligan est mentionné selon certains pour la première fois dans des rapports de la police londonienne à la fin du XIXème siècle. Ces rapports faisaient notamment référence à un irlandais, ivrogne notoire, du nom de Patrick Hooligan. Celui-ci était souvent impliqué dans des bagarres dans les pubs londoniens. Par extension, ce terme désigne toute personne possédant un comportement violent. Le phénomène hooligan se développe une première fois durant la Première Guerre mondiale. Le phénomène n’est pas seulement anglais, la violence dans les stades est aussi très forte en France à cette époque. Durant l’entre-deux-guerres c’est l’accalmie. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la violence hooligan renaît pour devenir un problème majeur dans les années 1970 et 1980. N. Elias présente ces hooligans comme un phénomène social. Une majorité des hooligans sont issus des classes ouvrières et ces affrontements seraient l’expression de « groupes de résistance » de cette classe ouvrière s’opposant aux changements imposées par les classes moyennes (Norbert Elias & Eric Dunning, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, 1994).

Le plus grand drame dû au hooliganisme est celui du Heysel. Le 29 mai 1985, la Juventus de Michel Platini affronte Liverpool pour la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions au stade Heysel, à Bruxelles. L’avant-match est très tendu, les forces de l’ordre sont largement mobilisées mais à l’extérieur de l’enceinte, afin de maintenir l’ordre. Des tribunes sont censées être réservées aux supporters belges neutres pour servir de tampon entre fans anglais et italiens. Cependant, les supporters se retrouvent mal répartis, anglais et italiens finissent côte à côte.

Le drame du Heysel, le 29 Mai 1985 au stade Heysel (depuis, Roi Baudouin), à Bruxelles Le drame du Heysel, le 29 Mai 1985 au stade Heysel (depuis, Roi Baudouin), à Bruxelles

Les gendarmes sont peu nombreux pour séparer les fans et lorsque les hooligans anglais décident de prendre les tribunes du bloc Z, les premiers sont débordés. Sous la pression et face à la violence de pratiques encore réservés aux anglais, les fans italiens et belges affluent vers le bas des tribunes. Les portes donnant accès à la pelouse sont fermées, certains policiers empêchent même à certains de fuir par cette même pelouse en les repoussant. Le piège est en place. Bilan, 39 morts et près de 500 blessés, le summum de l’horreur. Aujourd’hui, le modèle anglais s’est exporté, le grand public découvre notamment le hooliganisme russe lors de l’Euro 2016 en France. En dehors de cette parenthèse, ce phénomène s’est largement éteint dans les stades anglais et dans ceux d’Europe occidentale. La violence subsiste, mais sous d’autres formes et plus rarement.

Violence physique contre violence institutionnelle

La confusion faite entre le terme ultra et le terme hooligan est fréquente. Le premier est un supporter passionné, organisé au sein d’associations de supporters indépendantes des clubs, cherchant l’auto-financement et l’encouragement frénétique de son équipe favorite à travers sa tribune (tifos, chants, drapeaux, fumigènes, etc.). Au contraire du hooligan, la violence n’est pas l’objectif de l’ultra, même si cette violence peut apparaître de manière ponctuelle dans leurs actions. Pour le sociologue Nicolas Hourcade, les ultras sont « les syndicalistes du football ». Ils veillent au maintien d’une certaine idée du football : populaire, respectueux de ses symboles, de son histoire et accessible au plus grand nombre.

Récemment, plusieurs incidents ont émaillés le football français. Le 3 Mai dernier, la pelouse du stade Bonal (enceinte du Football Club Sochaux-Montbéliard) fut envahie. Le club venait de perdre 2-1 face au Red Star FC. Cette défaite n’arrangeait pas les affaires sportives du club sochalien restant bloqué à une 18ème place, synonyme de barrage. Même si le maintien s’obtient sur le terrain sportif, il pourrait ne pas l’être au niveau économique. En effet, la gestion calamiteuse de Ludes (marque hongkongaise, propriétaire du club) met le club dans une situation difficile.

Invasion de la pelouse de Bonal, à la fin du match Sochaux - Red Star, le 3 Mai 2019 Invasion de la pelouse de Bonal, à la fin du match Sochaux - Red Star, le 3 Mai 2019

L’an dernier (Avril 2018) on apprenait que le club espagnol du Deportivo Alavès (Alava, Pays Basque) allait assurer la gestion globale du FC Sochaux-Montbéliard. Les supporters se sentirent dépossédés, à raison, de leur club. On touchait à des fondamentaux comme la dimension régionale du club et son centre de formation qui peut désormais être le fournisseur direct du club basque. Sochaux, monument historique du football français, perdait tout simplement son indépendance et devenait un club satellite. La seule réponse possible des supporters fut d’envahir cette pelouse et répondre par une violence physique à une violence institutionnelle qui s’était accumulée au cours des mois.

Cette rapide rétrospection de la violence dans le football n’est en aucun cas complète. Cependant, la violence qui peut parfois s’exprimer dans les stades comme sur le terrain (la tension entre joueurs, la compétition accrue, etc.) nous interroge. La question qui demeure est la suivante : est-ce l’histoire du football qui est intimement liée à celle de la violence, ou la popularité du football pousse-t-elle simplement celui-ci à être le terrain d’expression de la société et donc à nous dévoiler la violence de cette dernière ? Enfin c'est la question de la légitimité de la violence (dans le sport et les stades) dont la société refuse l'expression et surtout, la compréhension.

 

Article initialement publié sur le site : Le Corner

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.