Le printemps du Forum social mondial

Le forum social mondial est accueilli à Tunis du 26 au 30 mars 2013. Préparé par la société civile tunisienne représentée par plus de mille associations ayant enregistré des activités, et plus généralement par les forces sociales qui avaient déjà organisé avec succès un forum social du Maghreb et du Machrek en juillet 2008 suivi de quatorze forum régionaux entre 2010 et 2012, il témoigne non pas d’un réveil de ces sociétés, comme il est courant de l’entendre, mais de la présence de mouvements sociaux, souvent ignorés et rendus visibles par les processus politiques ouverts par la révolution tunisienne.

dsc06124.jpg

Le choix de Tunis s’est imposé aux mouvements sociaux du monde entier car les évènements tunisiens, au-delà de leur ancrage national et régional, ont été un appel au monde face à ses dérives. Ils ont su nous parler non seulement des conditions qui sont celles des peuples sous le joug des dictatures politiques, mais de la condition des peuples privés de démocratie par le pouvoir de la finance, par les dettes financières, par l’expropriation violente des communs, l’eau, la terre, l’énergie, le vivant, par l’extraction accélérée des ressources naturelles. C’est pourquoi, une synergie s'est créée avec les mouvements des indignés, avec le mouvement d’Occupy Wall Street et ses déclinaisons, avec les mouvements sociaux qui partout dans le monde s’opposent aux politiques d’ajustement structurel et aux politiques d’austérité qui s’attaquent aux plus fragiles, à la destruction des milieux de vie et de travail, aux choix qui précipitent le dérèglement climatique et la destruction de la biodiversité. Ces résistances sociales et environnementales expérimentent les voies et indiquent les chemins à partir desquels peuvent se construire les transitions vers ces «autres mondes» auxquels nous rêvons, les yeux ouverts et malgré tous les obstacles.

Le mouvement altermondialiste, en choisissant Tunis, et en favorisant l’expression de nouveaux mouvements sociaux, exprime également un tournant. Né au début des années 2000 de la lutte contre le néo-libéralisme, à un moment où ce dernier était encore triomphant malgré des failles déjà évidentes, ce forum mondial témoigne de la nécessité de passer à une autre phase. Ce qui pouvait apparaître comme purement rhétorique est désormais réalité. Nous vivons, non pas une crise globale, mais l’effondrement global d’un modèle, qui se voulait unique et universel et qui s'exprime en Europe de façon symptomatique. Cet effondrement tient au déchaînement de forces économiques et financières et à la complicité des États et des forces politiques dominantes qui minent la démocratie en transformant les sociétés et la nature en terrain de jeu pour les firmes transnationales et les réseaux mafieux. De la même manière que ce mouvement s’est opposé avec force au principe thatchérien selon lequel il n’y a pas d’alternative, il exprime aujourd’hui, le refus des sociétés de se soumettre à la religion économique, qui impose le dogme de la croissance, de la compétitivité, du libre-échange et de l’insertion concurrentielle dans le marché mondial, et ce faisant, qui saccage les droits élémentaires des personnes et détruit la Terre de manière irréversible.

La présence à Tunis, sur le continent africain, de délégations venant de 128 pays et de tous les continents, témoigne également de la prise en compte du basculement géopolitique du monde et du refus de l’enfermement et de l’assignation à des stratégies nationalistes ou identitaires. La mise en commun d’expériences locales, la discussion à partir de visions différentes du monde, le respect de la diversité des cultures, le refus de la guerre et de la militarisation rampante des sociétés, sont un pas salutaire pour affirmer, à partir de ces expériences de base, la conscience d’une appartenance à une communauté politique internationale capable de répondre aux défis et aux menaces, en partie inédits, auxquels ont à répondre les sociétés.

Au moment où des dérèglements multiples se déchaînent sur la planète, le forum social mondial de Tunis illustre le potentiel de changement et la solidarité dont sont porteurs les mouvements sociaux.

Geneviève Azam et Dominique Plihon, porte-parole d'Attac France


crédit photo : Olivier Tétard/Attac

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.