19ème coup d’état en Thailande

Article publié en 2014

Après avoir déclaré la loi martiale mardi dernier, l’armée thaïlandaise s'est emparée du pouvoir à partir de 16 heures 30 aujourd’hui. C’est donc le dix-neuvième coup d’état depuis l’abolition de la monarchie absolue en 1932.  Seuls onze d’entre eux avaient abouti. Il est trop tôt et la situation est trop chaotique pour l’instant pour savoir si ce dernier coup d’état a des chances de réussir.

Le général Prayuth Chan-Ocha, Commandant en chef des armées thaïlandaises, a annoncé que, suite à l’échec des négociations entre le gouvernement et l’opposition, l’armée s’emparait du pouvoir. Après avoir décrété la loi martiale et fermé toutes les chaînes de télévisions et d’information ce mardi, le général Prayuth avait organisé hier et aujourd’hui une réunion de conciliation entre les forces progouvernementales et l’opposition. Mais chacun campait sur ses positions. Aussi aujourd’hui, a-t-il décidé de prendre le pouvoir. 

Tous les participants à la réunion de conciliation ont été emmenés… sans que l’on puisse savoir où : il s’agissait entre autres du leader des manifestations progouvernementales Jatuporn Prompan, du leader des manifestations antigouvernementales Suthep Thangsuban, du chef de l’opposition Abhisit Vejajjiva et du ministre de la justice Chaikasem Nitisiri. Le general Prayuth a suspendu la constitution, pourtant le fruit du dernier coup d’état militaire et en vigueur depuis 2007. Ce faisant, il a mis fin au mandat du premier ministre et a demandé aux 18 autres ministres de se mettre à sa disposition dès vendredi. 

Nous n’avons aucune nouvelle du premier ministre Niwattumrong Boonsongpaisan qui n’était pas présent lors de la réunion. Ce dernier assurait l’intérim depuis la destitution par la Cour Constitutionnelle le 7 mai dernier de la première ministre légitimement élue en 2011, Yingluck Shinawatra. 

Yingluck est la petite sœur de Taksin Shinawatra, homme d’affaires milliardaire, et premier minsitre destitué lors du dernier coup détat en 2006. Ce dernier vit aujourd’hui en exil à Dubaï mais reste l’homme politique le plus populaire du pays. 

Le Sénat, les différentes cours de justice et les agences gouvernementales restent opérationnelles.

Le dilemne du général Prayuth est de concilier deux points de vue totalement antagonistes. Le gouvernement et ceux qui le soutiennent demande la mise en place d’élections libres et démocratiques initialement prévues le 20 Juillet prochain. L’opposition représentée par le parti démocrate veut un premier ministre nommé par le roi ou par le Sénat dont la moitié des membres ne sont pas élus.  Les premiers, appelés "chemises rouges", réclament le respect du principe démocratique le plus élémentaire : un homme, une voix. Les seconds, appelés "chemises jaunes", qui représentent la frange la plus riche de la population, estiment que, payant plus d’impôts, leurs voix, même minoritaires, doivent être respectées.

Pour comprendre cette dichotomie, il faut savoir que le parti démocrate, le plus vieux parti de Thaïlande, n’a jamais gagné d’élections et est toujours parvenu au pouvoir par  le biais de manœuvres de partis ou bien par l’autorité des militaires. Thaksin Shinawatra est devenu premier ministre en 2001 en créant un parti qui s’adressait en priorité aux masses défavorisées. Il est le seul premier ministre de l’histoire thaïlandaise à avoir fini un mandat. Il a même été réélu mais fut renversé lors de son deuxième mandat par un coup d’état militaire en 2006. Il vit en exil à Dubaï depuis qu’il a été condamné à deux ans… parce que sa femme a acheté un terrain à construire appartenant à l’état. En Thaïlande, un premier ministre ni sa femme ne sont autorisés à faire des affaires. Son parti a été dissous et 105 cadres de son parti ont été interdits d’élections pendant 5 ans. Malgré cela, un autre parti s’est reformé en son nom et a remporté les élections. Mais le nouveau premier ministre a été destitué… pour avoir présenté un show culinaire à la télévision.  Son successeur, qui se trouvait être le beau-frère de Taksin, a été lui aussi destitué, le nouveau parti fut dissous et ses cadres ont été interdits d’élections pendant 5 ans.

Le parti démocrate réussit alors à convaincre une faction du parti de Taksin de  se joindre à lui pour former un gouvernement de coalition sous son autorité. Abhisit Vejajiva, le chef du parti démocrate fut ainsi nommé premier ministre. Se sentant floués les électeurs du parti de Taksin organisèrent des manifestations de masse au centre de Bangkok. Abhsisit organisa une répression qui fit 91 morts. De nouvelles élections furent organisées et une nouvelle fois, le nouveau parti soutenu par Taksin remporta les élections. Cette fois, ce fut la petite sœur de Taksin, Yingluck qui fut nommé premier ministre. C’était la première fois qu’une femme devenait premier ministre dans ce pays qui compte peu de femmes politiques mais beaucoup de femmes chefs d’entreprise. Mais l’accalmie ne dura que deux ans. Et un troisième coup d’état judiciaire destituait la première ministre. De nouvelles élections fut organisées en février dernier qui furent remportées par le parti de Taksin et tout de suite annulées.

Aujourd’hui il n’y a donc plus d’assemblée nationale. Le Sénat, dont seule la moitié des membres est élue, fait office de parlement. L’opposition, dont le parti démocrate qui refuse de participer à des élections qu’il sait perdues d’avance, réclame un premier ministre nommé par le Roi.

Le dilemme du général Prayuth est donc de satisfaire les uns et les autres pour éviter une guerre civile. Il va donc certainement destituer le premier ministre par intérim, nommer ou faire nommer un premier ministre non élu. En même temps, il sera obligé d’organiser des élections qui ont toutes les chances d’être remportées par le parti de Taksin.  On demandera à ce dernier et à sa famille de se retirer volontairement de la politique. Il devrait demander de récupérer ses avoirs qui lui avaient été confisqués et qui se montent à plus d’un milliard de dollars. Ensuite se posera toujours le problème de la succession du roi actuel dont le fils, pourtant légitime prince héritier, n’est pas accepté par l’aristocratie et la bourgeoisie sino-thaïlandaise.

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