Billet de blog 9 mai 2022

Les vrais riches

Si, comme le disait un ancien, la culture est ce qui reste quand on a tout perdu, alors les métisses sont bien pourvus. Le grand écart au dessus de la grande bleue est un exercice obligé pour tout binational qui ne veut pas se noyer dans une mer de rancœur, de fierté, de stéréotypes et de raccourcis.

ludovic.saadaoui
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"Mes grands-parents ont fait la guerre et mes parents ont fait l'amour". Voici la formule qu'il m' arrive souvent d'employer lorsque j'évoque mon histoire familiale. Court, simple, et avec le mot amour, j'ai pas trouvé mieux jusqu'à aujourd'hui. J'espère que ma fille dira un jour : " Mes grands-parents ont fait l'amour et mes parents ont fait la paix". De toute façon, on réécrit toujours l'histoire.

Cette formule semble dire que l'histoire se termine bien. Or, cette transformation de l'affrontement en amour ne se fait pas sur un claquement de doigt, une signature ou même une génération. Il faut du temps. Le métissage doit toujours faire ses preuves, il est suspect alors qu'il est le choix privilégié dans la nature pour survivre et devrait bénéficier d'une présomption de richesse. Grand remplacement, certes non. Grand métissage, certes oui et comme l'a dit Mélenchon en s'adressant à Zemmour : " Ni vous ni moi n'y pouvons rien.

Je ne suis pas représentatif de ce peuple qui a le beurre entre la figue et le raisin. Mais au final, le radicalisé, le parfaitement intégré, personne ne saurait représenté ces générations de bâtards franco-algériens dont je fais partie.

Je voudrais tout de même apporter modestement (la modestie n'est une qualité ni française, ni algérienne) quelques éléments issus de ma pensée.

Je suis éducateur de formation et donc pas mal porté sur le sens et l'importance de l'éducation, la reproduction sociale et toute une série de processus psychologiques et sociologiques constitutifs d'une identité. A ce titre, je me sens armé pour me pencher sur cet héritage (les droits de successions ne sont pas donnés !). Dans la personnalité de mon père et de ma mère, il y a déjà de quoi renverser les préjugés : l'immigré algérien est pilote de chasse dans l'armée algérienne, un statut très élevé dans la hiérarchie sociale algérienne. Ma mère vient du nord, d'une famille de 11 enfants et de la pauvreté qui souvent accompagne une telle fertilité. 

C'est la croix de tout un chacun de faire avec son éducation (je ne sais pas si les sang-mêlé sont plus à plaindre que les autres). Pour ma part, j'ai réussis à me caler pas trop mal entre ses deux chaises mais je sais que cela n'est pas aussi facile pour tout le monde. Au delà des formules que chacun construit pour narrer son histoire, les réalités de ceux qui vivent avec la richesse franco-algérienne représente une infinité de nuance comme la richesse de l'altérité humaine.

J'ai voyagé au Brésil, en Grèce, en Pologne, mais rien n'a été plus dépaysant que l'Algérie à une heure de vol. Ce choc culturel est en grande partie lié au fait que la religion a là-bas une place centrale alors qu'ici nous l'avons combattu et plus ou moins "vaincu". Ceci explique les 3 positions adoptées par mes camarades franco-algériens que je veux présenter ici : 

- La première position consiste à reproduire le mode de vie cultuel et culturelle de l'Algérie ici. Il y a une cohérence dans la façon de vivre mais cela nécessite la plupart du temps de se tenir à une distance de la société qui permet de maintenir une pudeur, un cadre qui n'est pas facilement accepté par la société laïque. Cela sont facilement identifiable lorsque l'on ne cherche pas à faire dans le détail; ce sont ceux qui porte habits traditionnels, parle arabe, font leurs prières... Ils ont fait un choix qui est celui de considérer que la religion est centrale et ils se méfient plus ou moins à raison des tentations du mode de vie occidental. Les français "de souche" ont les mêmes à la maison. Il n'y a pas de jugement ici. 

- La deuxième position consiste à rejeter une grande partie du mode de vie algérien et musulman pour profiter du mode de vie occidental. Cela se traduit par un rapport aux femmes très complexe, les jeux de hasard, l'alcool et tout ce qui est proscrit par la culture musulmane est alors investi sans pour autant être capable de se débarrasser totalement de certaines reliques et traditions.

- Enfin, la troisième position, où je pense se retrouve la grande majorité des franco-algériens, est un no man's land où il convient de créer soi-même quelque chose qui relève d'une identité propre en s'appuyant sur cette double culture. Etre croyant tout en étant laïque, être fier de la France sans oublier les crimes passés, être fier de l'Algérie sans excès, régler les dettes du passé, renoncer au  faux confort des certitudes et des idées reçues et au contraire embrasser la nuance, la complexité, la remise en question et le doute, bref la richesse de cette condition. C'est le pari que je fais chaque jour. Mais j'ai un prénom français et je ne porte pas mes origines sur mon visage, alors les choses sont plus faciles. Et j'ai beau jeu de prêcher un métissage heureux.

Je pense à mon père, traitre pour une partie de sa famille en Algérie car parti dans le pays anciennement ennemi, indésirable pour certain ici car il porte fièrement son origine dans son discours, dans toute sa personne, sur son visage. J'imagine que pour lui le grand écart ne peut être que douloureux. Il m 'a transmis la soif de savoir, celle qui permet de connaître les deux cultures pour ne pas les subir, les trahir pour les pétrir avec le levain de l'esprit critique et façonner un esprit ouvert. Il m'a transmis cette fierté que tous les Algériens ont chevillé à l'âme.

En écrivant ces lignes, je me rends bien compte que tous métissage est une richesse si l'on refuse de choisir entre noir, blanc, beurre et gris. Mais refuser de choisir est difficile, c'est un saut dans le vide. Je refuse d'être un fils d'immigré ou de colonisé autant que je refuse d'être un fils de colonisateur. Cela ne veux pas dire que je nie ou renie l'histoire. Je refuse simplement de réduire mon histoire à une confrontation et à une domination qui, je le sais bien, a pourtant existé.

J'ai rencontré peu de personnes ayant lu, comme moi, la Bible et Le Coran, comme s'il fallait choisir entre l'un et l'autre. Au niveau de le religion pourtant la richesse de la double culture est évidente : combien de chrétiens connaissent la place de Jésus (Isa pour les musulmans) dans le récit de la fin des temps ? Combien de musulmans connaissent la beauté du message des évangiles ?

Dans ces deux religions la miséricorde et le pardon sont des valeurs fondamentales. Je crois qu'il faut pardonner à tout le monde. On n'a pas le choix.

Être des deux côtés aide à comprendre qu'il faut libérer les bourreaux au moins autant que les victimes.

L'on me reprochera de ne voir que le positif, de ne voir que les ponts et d'oublier les précipices au dessus desquels ils s'élancent. Mais finalement c'est aussi cela qui s'est construit en 60 ans ; des ponts au dessus de la Méditerranée. Ma vision de cet anniversaire est celle d'une victoire pas celle du FLN (même si elle mérite d'être célébrée  mais bien celle de la vie qui telle le sable qui glisse entre les doigts, glisse entre les barreaux des cases dans lesquelles les idéologies enferment. 

Je ne ressens pas le besoin de le justifier, je suis fier et heureux d'être métisse et je suis prêt à le porter haut et fort : le métissage est l'avenir de l'humanité.

Au niveau politique, être franco-algérien (et d'origine extra européenne en général) vaccine contre un certain ethnocentrisme qui ne permet que trop rarement à mes chers compatriotes de voir la France à l'échelle du monde. La France, celle qui continue de piller l'Afrique (salut Bolloré !), celle qui de mille façons montre qu'une vie occidentale n'a pas la même valeur que celle d'un non-occidental ( comme le montre la différence de traitement entre réfugiés). La France quatre à cinq fois plus petite que l'Algérie. La France qui fait biz biz et ami ami avec les monarchie du golfe, vend des armes partout dans le monde et s'offusque de prières de rue. La France avec ses magnifiques conquêtes sociales qu'il s'agit de défendre.

60 ans après la fin de cette guerre, les plaies sont encore vives pour certain(e)s (je pense à ma tante Malika qui m'a dit qu'elle ne viendrait jamais en France) et nous pataugeons encore dans la boue et le sang. Cependant, c'est bien de la boue que sort le lotus.

"Certaines personnes sont tellement pauvres qu'elles n'ont que de l'argent" disait Bob Marley. Hamdoullah, que dieu soit remercié, je n'ai pas beaucoup d'argent, mais j'ai eu l'amour inconditionnel d'une mère française et d'un père algérien, j'ai deux cultures, je suis un vrai riche.

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