Billet de blog 28 mars 2022

Tassadit Imache
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Algérie : commémoration du 19 mars, et après ?

[REDIFFUSION] Mon père et ma mère se sont rencontrés pendant la guerre d'Algérie, ici. Il m’a fallu du temps pour accepter d’être l’enfant de ces deux-là, pour croire que l’amour a été à l’origine de notre famille. Ils ont affronté ensemble une époque terrible, des contemporains en majorité hostiles à leur union. Ils ont pu douter parfois. Mais si nous sommes pour la France et l’Algérie des héritiers improbables, ils ont fait de nous des enfants de la réalité. Verrai-je de mon vivant la réconciliation franco-algérienne à laquelle nous sommes nombreux à aspirer ?

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Née en banlieue parisienne, pendant la guerre d’Algérie, d’un père immigré algérien et d’une mère française, verrai-je de mon vivant la réconciliation franco-algérienne à laquelle nous sommes nombreux à aspirer, celle qui ne dépend d’aucun traité et devra se confirmer sans accords signés ou textes de loi promulgués ? Il ne s’agit pas seulement des relations entre les deux pays, mais de ce qui se joue à l’intérieur de cette mémoire-là, dans chacun de ces pays et pour nous ici en France.

Car oui nous sommes nombreux en France à avoir hérité de cette histoire-là, descendants d’immigrés algériens, de pieds noirs, d’anciens appelés. Elle est présente dans notre filiation. Elle a marqué plus ou moins profondément nos familles. Elle a pu peser lourdement à certains moments sur notre parcours personnel. Ces français que nous sommes, en charge d’un legs difficile, plus ou moins visible par un nom, une couleur de peau, une religion, devraient-ils s’inquiéter pour la place à venir de leurs enfants et petits-enfants dans le futur roman national que certains semblent très pressés d’écrire et où place et rôle seraient distribués ?

A entendre les propos de certains politiques et les analyses tronquées de certains idéologues qui ont une plume dans la presse et un porte-voix sur les plateaux TV, la vie de ces descendants-là, nos enfants, serait déjà jouée et leur destin inscrit sur l’échiquier du pire. Il y aurait donc en prolongement de cette histoire-là, des feux qui ne s’éteignent pas, une menace latente pour notre pays. A écouter les bateleurs du grand Remplacement, ils seraient les transmetteurs héréditaires de la violence et de la cruauté - par le jeu naturel, incontrôlé, des naissances ? 

Vraiment, nous avons déjà beaucoup entendu, nous avons beaucoup affronté ces dernières années, régulièrement assignés en responsabilité pour les tensions sociétales de notre pays, et aussi chaque fois que l’actualité internationale réveillait des traces ou par la capillarité des guerres. Il y a cette idée de l’air du temps que notre pays est si malade de son histoire migratoire, coloniale qu’il ne serait pas bénéfique de chercher à ce que tous les français connaissent toute leur histoire et se forgent un point de vue personnel, une conscience.

Il est clair que certains ne souhaitent pas apaiser les blessures de cette histoire. Ils dressent un promontoire permanent de vigies mortifères qui brandissent nos têtes pour semer l’effroi et la terreur, asseoir leur jouissance d’imprécateurs. Parmi ces prophètes du pire et 48h seulement après les commémorations du 19 mars, on a entendu sur France inter une chroniqueuse glisser insidieusement du commentaire post commémoration des accords d’Evian à l’anniversaire des assassinats terroristes de Toulouse, de fil noir en fil noir relier insidieusement les français descendants d’immigrés algériens à la figure monstrueuse et aux actes abominables de Merah, l’abject assassin des enfants juifs de Toulouse. Qu’ils soient convaincus ou opportunistes, les tenants de cette fiction politique visent à diviser et isoler en décrédibilisant les liens noués.

La réalité de la France d’aujourd’hui ce sont ces fils multiples tressés par des existences partagées, une société vivante qui contrecarre les mauvais pronostics et vouent à l’empaillage ces oiseaux de malheur. Oui l’avenir c’est celui de la confiance dans les relations humaines, les solidarités professionnelles et sociales quotidiennes. Ce que l’Algérie a fait ou n’a pas fait de son indépendance, les erreurs de ce jeune pays, ses échecs, les idéaux trahis ou avortés lui appartiennent aujourd’hui. Les héritiers de l’autre rive demandent des comptes légitimement aux dirigeants de leur pays concernant leur présent et leur avenir. Et chez nous, nos hommes politiques pourraient-ils être un peu plus responsables dans leurs propos car ils sont responsables du regard qui est posé sur nos jeunes, ici. Chez nous, c’est le marigot des arrières pensées mortifères et des associations d’idées haineuses ou désespérantes. Que ces jeunes puissent croire qu’ils ont leur place dans leur pays. Les documentaires d’Arte et ceux de France 2 diffusés à l’occasion de la commémoration du 19 mars répondent aux attentes de beaucoup d’entre nous : que tous puissent savoir et essayer de mieux se comprendre. Descendants d’immigrés algériens, de pieds-noirs, d’anciens appelés ou des soldats tués. Si ces films ont réveillé des douleurs, suscité des regrets, appuyé sur des hontes, des hommes et des femmes se sont parlés par notre entremise. Ils ont entamé cette couche de la colère, de la souffrance et parfois du ressentiment, sédimentée par les dénis et les silences.

Sur le plateau de France 2 mardi soir – un plateau impensable il y a encore peu d’années au motif invoqué qu’il aurait suscité un trouble à l’ordre public, un journaliste a animé cette rencontre en exerçant son métier avec courtoisie - équité appliquée, respect des personnes et de leurs paroles - professionnalisme. Et l’on peut remercier Benjamin Stora qui pendant toutes ces années, malgré les pressions, les insultes, les menaces, mais aussi les micros flatteurs tendus à sa notoriété, ne s’est jamais départi de son éthique d’historien, là où l’on a vu tant de reculs et de lâchetés, les opportunistes hurlant plus fort avec les loups.

Cette fois encore, il n’a rien cédé sur le préalable à toute discussion, celle de la reconnaissance des souffrances infligées aux algériens par un système politique enraciné dans le racisme. Mon père et ma mère se sont rencontrés pendant la guerre, ici. Il m’a fallu du temps pour accepter d’être l’enfant de ces deux-là, pour croire que l’amour a été à l’origine de notre famille. Mais n’est-ce pas le plus subversif des sentiments ? Je comprends aujourd’hui que mes parents ont fait ce qu’ils ont pu. Ils ont affronté ensemble une époque terrible, des contemporains en majorité hostiles à leur union. Ils ont pu douter parfois. Mais si nous sommes pour la France et l’Algérie des héritiers improbables, ils ont fait de nous des enfants de la réalité ! Nous n’avons pas d’autre choix que de croire en la réalité et la permanence de ces liens.

Tassadit IMACHE, écrivaine

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