D’un extrême à l’autre

«Les Français aiment jouer avec les stéréotypes sur les Allemands. Surtout les journalistes et les politiques. Pourtant, qui se soucie encore de savoir si son pays est une superpuissance ou non?», s'interroge Isabelle Bourgeois, universitaire, journaliste et ancienne attachée culturelle à l’ambassade de France à Bonn.

«Les Français aiment jouer avec les stéréotypes sur les Allemands. Surtout les journalistes et les politiques. Pourtant, qui se soucie encore de savoir si son pays est une superpuissance ou non?», s'interroge Isabelle Bourgeois, universitaire, journaliste et ancienne attachée culturelle à l’ambassade de France à Bonn.

Isabelle Bourgeois. © (dr) Isabelle Bourgeois. © (dr)
«Miroir, mon beau miroir … dis-moi, qui est le plus Grand d’Europe ?» L’hebdomadaire Der Spiegel (qui veut dire ‘Le miroir’ en allemand) à la grande époque de son fondateur Rudolph Augstein, le savait bien : la  Grande Nation, Napoléon, De Gaulle, Mitterrand… Arrive la crise et Sarkozy. Une page se tourne, la France devient brusquement un partenaire mineur au pays de «Merkozy». A la Saint-Sylvestre 2011, la chaîne allemande ARD parodie Sarkozy en majordome dans «Dinner for One» avec la pique finale «Même procédure…» – «sans Eurobonds», s’il vous plaît ! Une année a passé. Qui est le plus Grand en «Merkhollandie» ?

Même procédure ? Assurément. Les médias ont besoin de clichés, d’images récurrentes, d’une vision simple du monde, car il est ainsi plus aisé de faire de l’audimat et du chiffre d’affaires. Le public lui-même demande une présentation de l’actualité familière et concevable. Plus l’évènement est complexe, plus sa couverture sera schématique et le spectateur ou lecteur restera ainsi en terrain connu. Les pamphlets satiriques et les caricatures peuvent ainsi avoir une fonction de catharsis utile à la couverture médiatique – même si elles perpétuent une vision figée et détournent l’attention de leurs propres faiblesses.

  • Plus les Français sont jeunes, plus leur position vis-à-vis de l‘Allemagne est positive

Les stéréotypes ont cela de sublime qu’ils se laissent bien instrumentaliser. C’est jusqu’ici beaucoup moins le cas en Allemagne. En France, c’est différent : on admire «Das Auto», Derrick et sa politesse impeccable ou Angela Merkel, la «femme la plus puissante d’Europe». Mais l’Allemagne ? Le mot renvoie à un sentiment mitigé. Dans la population, il évoque d’abord le souvenir commun de l’Occupation et de la Résistance, cultivé par nombre de films, de documentaires et par Louis de Funès – une image dans laquelle Arte a une grande part de responsabilité. De l’autre côté, on reconnaît la qualité et la fiabilité du pays voisin, par l’achat d'une imprimante ou le quotidien d’une entreprise entretenant des relations commerciales en Allemagne. Plus les Français sont jeunes, plus leur position vis-à-vis de l‘Allemagne est positive. Rien de plus normal.

Dans les médias et la politique, c’est une autre affaire. Ceux-ci sont extrêmement ambivalents. Si l’on passe sous silence les « relations » franco-allemandes ancrées dans un rituel diplomatique, on obtient des positions qui vont d’un extrême – « exemple à suivre » – à l’autre – «cas pratique effrayant» –, ce dernier étant décisif pour l’opinion publique. C’est en particulier le cas lorsque le sujet concerne l’Europe.

  • Se faire une raison face à l’Allemagne, « élève modèle de l’UE »

En 1992 par exemple, alors que la date du référendum sur le Traité de Maastricht approchait, le lancement effectif de la chaîne franco-allemande Arte a été repoussé de six mois. Hors de question d'ébranler un «Oui» déjà faible en montrant sur l'écran des militaires allemands défilant au pas de l’oie. Depuis le «Non» au référendum sur la Constitution européenne, tous les gouvernements européens redoutent le rejet en bloc d’un texte, soumis à l’approbation populaire. Encore plus si l’initiative du traité à ratifier vient d’Allemagne…

Lorsque la crise a atteint l’espace européen et alors que le «plus d'Europe» était de mise dans les discours, le monde politique a accepté que l’Allemagne, jusqu'alors «bon élève de l’UE», prenne la fonction de modèle. On a commencé à envier ouvertement l’industrie compétitive de l’Allemagne ainsi que sa mystérieuse classe moyenne et ses finances d’Etat solides. Une image très positive ayant pour fonction de soutenir certaines réformes intérieures, lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Au final un excès de bonnes choses. Les sujets européens ou de réforme structurelle ont fini par être écartés de la campagne présidentielle. A leur place, on a renforcé l’illusion que «le monde entier envie» le modèle économique et social français, suivant la formule rituelle pompeusement utilisée en public.

  • En France, la terre tourne encore rond

L’image négative de l’Allemagne a été réactivée dans le discours politique et dans les médias après la campagne présidentielle française. Pas seulement par opposition à Sarkozy. On a cherché précisément «ce qui clochait» dans le pays voisin. Rapidement, grâce au décalage transnational de la pensée de la gauche vers la gauche, c'est le modèle social qui a servi de bouc émissaire : «réduit en cendres» par un chancelier social-démocrate, accusé d’entretenir l’inégalité, la pauvreté et la précarité ! Avec cette image effrayante, on tue dans l’œuf toute velléité de réforme en France – car ici, au moins, la terre tourne encore rond.

A quoi bon lancer des réformes structurelles lorsque les caisses de l’Etat sont vides et que la récession menace, alors que l’Allemagne pourrait simplement se montrer «solidaire» des moins bons élèves de l’UE et non pas insister à «faire cavalier seul» ? Ces préjugés sont soigneusement entretenus par les médias avec un but précis. En effet, ceux-ci sont fermement tenus par les lobbys, qui ont besoin d’une image effrayante de l’Allemagne pour imposer leurs intérêts personnels – qu’il s’agisse de soigner leur image personnelle ou de la protection de leurs propres privilèges.

Grande Nation ? Partenaire mineur ? Ce ne sont plus que des formules journalistiques toutes faites. La France a perdu ses repères, la société est profondément divisée, les gens ont d’autres soucis que de se demander si la France est encore une superpuissance, peu importe ce que l’on entend par là.

Et la coopération avec l’Allemagne ? Elle fait partie de l’identité. Tout à fait évidente, tout comme les tensions qui «là-haut» en politique sont régulièrement perceptibles. C’est pourquoi, mon beau miroir, dis-moi : est-ce réellement différent chez les Allemand ?

(traduit de l’allemand)
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Isabelle Bourgeois
Journaliste (née en 1955), elle est chargée de recherches au Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine (CIRAC) et rédactrice en chef du magazine Regards sur l’économie allemande. De 1985 à 1988, elle était attachée culturelle à l’Ambassade de France à Bonn. Depuis 2002, elle est maître de conférence à l’Université de Cergy-Pontoise. Dans ses recherches, elle se livre à l’analyse comparée de questions économiques et sociales en France et en Allemagne. En 1996, elle a reçu le Prix franco-allemand du Journalisme.

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