Ensemble, c’est tout

«De décrochage en remue-ménage, le couple franco-allemand n'est pas de tout repos. Pour Paris et Berlin, il est urgent d'abandonner le paradigme de l'équilibre», écrit Claire Demesmay à l'occasion des cinquante ans du Traité de l'Elysée. Cette spécialiste de l'Allemagne dirige le programme France de la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP) depuis 2009.

«De décrochage en remue-ménage, le couple franco-allemand n'est pas de tout repos. Pour Paris et Berlin, il est urgent d'abandonner le paradigme de l'équilibre», écrit Claire Demesmay à l'occasion des cinquante ans du Traité de l'Elysée. Cette spécialiste de l'Allemagne dirige le programme France de la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP) depuis 2009.

Claire Demesmay. © (dr) Claire Demesmay. © (dr)
La crise de la zone euro a ravivé en France la crainte d’une relation franco-allemande déséquilibrée. Une peur plus ou moins latente depuis la chute du mur de Berlin en 1989. Avec la fin de la Guerre froide, l’Allemagne retrouvait une normalité diplomatique tandis que la France perdait en influence politique et militaire.

Sur les bords de la Seine, les modifications de l’équilibre franco-allemand ont alors été source de frustrations, voire d’irritations. Face aux doutes concernant le rôle de leur pays sur la scène internationale, les dirigeants français se sont agacés à plusieurs reprises de la fermeté de ton de leur voisin d’outre-Rhin. La dispute franco-allemande à propos de la réforme des institutions de l’UE en 2000 a été révélatrice de cette situation tendue. Si Paris a refusé que Berlin obtienne plus de voix au Conseil européen, officiellement pour des raisons démographiques, c’est parce que cette réforme aurait conduit à un « décrochage » politique de la France.

  • Un double décrochage

C’est précisément ce terme de «décrochage» qui est revenu sur le devant de la scène médiatique en janvier 2012, lorsque l’agence de notation Standard & Poor’s a dégradé la note souveraine de la France. Au-delà de ses conséquences économiques sur la solvabilité du pays, cette décision est apparue comme la confirmation du déséquilibre grandissant du couple franco-allemand. La France quittait pour une période indéfinie le groupe des excellents élèves, dont elle faisait partie depuis 1975, alors que l’Allemagne conservait sa place. Ce camouflet a été d’autant plus douloureusement ressenti qu’en France, que beaucoup ont jugé que ce «décrochage» économique se doublait d’un «décrochage» politique.

L’Allemagne confortait ainsi sa supériorité économique initiale mais elle se positionnait surtout en leader politique de l’UE, imprimant sa marque sur la gestion de crise – le premier facteur conditionnant en grande partie le second. Avec ce «double décrochage», largement commenté dans la presse, les vieux démons d’un voisin hégémonique ont fait leur réapparition dans une partie de la classe intellectuelle et politique française.

C’est dans ce contexte que le président Hollande a appelé à un rééquilibrage de la relation bilatérale, cherchant à faire davantage entendre la voix de la France dans la gestion de la crise de la zone euro. A cette fin, Paris a cherché à diversifier ses alliances, se tournant en particulier vers l’Italie et l’Espagne, avec qui elle partage un certain nombre de points de vue, et de difficultés économiques.

  • Adapter la coopération à la nouvelle donne

Sans remettre en question la stratégie de sortie de crise adoptée au niveau européen, ces discussions ont fait bouger certaines lignes politiques dans le sens souhaité par l’Elysée. Cette initiative à court terme, qui vise d’abord à rassurer les Français, ne saurait pourtant remédier au décrochage économique du pays.

A une époque où l’économie est plus que jamais un facteur d’influence, les difficultés de la France compromettent son poids politique, en particulier face à une Allemagne dont la crise a au contraire conforté la position. La France ne pourra y remédier qu’au prix de réformes difficiles,  dont les fruits écloront probablement à long terme.

Paris et Berlin sont aujourd’hui contraints d’adapter leur coopération à cette nouvelle donne. Pour cela, ils seraient bien avisés d’abandonner le paradigme de l’équilibre. Celui-ci était certes adapté au contexte de la Guerre froide, dans lequel la stabilité était une fin en soi. Toutefois, dans un monde globalisé, traversé par la crise la plus grave qu’ait jamais connu l’Union, le danger n’est pas le mouvement, mais au contraire l’inertie.

La France et l’Allemagne, parce qu’elles sont les deux membres les plus importants de la zone, qu’elles disposent d’une longue expérience des compromis et qu’elles représentent des traditions économiques très différentes, sont aujourd’hui les seules à même de relancer la dynamique européenne. Non pas comme binôme exclusif, mais en associant ceux de leurs partenaires européens qui le souhaitent. Les désaccords entre Paris et Berlin sont sources d’immobilisme pour la politique européenne. Leurs dirigeants doivent avoir conscience de ce rôle particulier et oser aller de l’avant dans la définition d’un espace économique et budgétaire intégré.

  • L’essentiel n’est pas de savoir qui porte la culotte

Si la France et l’Allemagne doivent abandonner le paradigme de l’équilibre, c’est aussi parce qu’il évoque un rapport de forces. Dans une période de crise propice aux raidissements des positions, Français et Allemands ont trop souvent tendance à envisager leur coopération sous l’angle d’une relation vainqueur-perdant.

Plutôt que de chercher à s’imposer face au voisin, ils doivent accepter les concessions mutuelles comme faisant partie intégrante de leur coopération. Ils doivent en outre adopter un mode de pensée dans lequel les intérêts nationaux ne sont pas tout. France comme Allemagne ont plus que jamais besoin d’un partenaire solide et fiable, avec lequel elles entretiennent une relation de confiance. L’essentiel n’est pas de savoir qui, de l’une ou de l’autre, porte la culotte, mais si elles souhaitent toujours poursuivre ensemble l’aventure européenne.

En ce sens, l’avenir de la relation franco-allemande dépend moins de la stabilité interne de chacun que du volontarisme politique de chacun des deux pays.

Claire Demesmay

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Philosophe de formation, elle dirige le programme France/Relations franco-allemandes de la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP) depuis 2009. Elle était auparavant chargée de recherches au Comité des études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’Institut français des relations internationales (Ifri) à Paris ainsi qu'à la chaire de civilisation francaise et francophone de la Technische Universität de Dresde. Claire Demesmay a obtenu son doctorat à la Sorbonne et à la Technische Universität (TU) Berlin. Sujet de thèse : « le libéralisme politique face au destin des Etats-nations ».

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