«Tellement Allemande!»

«Les relations franco-allemandes vont bien, merci. Lorsque les jeunes Français regardent outre-Rhin, ce n'est plus l'invasion des "Boches" qu'ils voient mais Berlin, la techno et les BMW», assure Romy Straßenburg. Née à Berlin, cette journaliste indépendante a été lauréate du prix franco-allemand du journalisme en 2008.

Romy Straßenburg. © (dr) Romy Straßenburg. © (dr)
«Les relations franco-allemandes vont bien, merci. Lorsque les jeunes Français regardent outre-Rhin, ce n'est plus l'invasion des "Boches" qu'ils voient mais Berlin, la techno et les BMW», assure Romy Straßenburg. Née à Berlin, cette journaliste indépendante a été lauréate du prix franco-allemand du journalisme en 2008.

«Berlinoise de l'Est». Voici ma réponse quand en France, on me demande ma nationalité. L’association « enfance en RDA » et «métropole européenne la plus hype du moment» fait toujours son petit effet. Elle me semble surtout plus juste et exotique que le qualificatif «Allemande». Probablement par peur de finir comme l'une de mes collaboratrices, une compatriote pointilleuse et stressée. «Elle est tellement Allemande !», voilà ce que murmurent à son propos mes collègues français.

Retour dans la République, pas la République française, non, la République démocratique allemande. C'est là que j'ai été scolarisée le 1er septembre 1989, au lycée polytechnique, allée des Cosmonautes. Alias les Champs-Élysées du quartier berlinois-plus-RDA-tu-meurs de Marzahn. Mes parents n’auraient jamais cru que vingt ans plus tard, je vivrais et travaillerais à Paris. Aujourd'hui ils doivent se dire: «A quoi bon ces quatre ans de quête personnelle sur les rives de la Seine ? N'avons-nous pas déjà assez à faire avec notre recherche d’identité allemande ?» Et si l’imbroglio des mentalités allemandes et celui des mentalités franco-allemandes étaient en fait liés ?

  • Voyages scolaires dans les Vosges

Nous autres les derniers pionniers, nous penchons depuis peu sur la question de savoir ce qui caractérise la «troisième génération de l'Est». Dans les premières années qui ont suivi la chute du Mur, nous avons tous eu beaucoup de mal – et nos parents encore davantage – à nous réconcilier avec notre propre passé. Pourtant, dans les cours d'histoire et de politique de l'Allemagne réunifiée, on nous parlait d'une paix bien venue, en citant les noms d'Adenauer, de De Gaulle, de Giscard d'Estaing, de Schmidt et de Mitterrand.

Quoiqu'il en soit, il était difficile de ne pas apercevoir le gros pavé qui s'était tapi dans les eaux du Rhin, quarante ans durant. On a supprimé l'enseignement du russe dans presque toutes les écoles de l'Allemagne de l'Est, et le français est devenu la deuxième langue étrangère étudiée. Les derniers enfants est-allemands ont vite compris que leurs correspondants ne s'appelleraient désormais plus Aljoscha mais Jacques ou Louis, et qu'ils ne partiraient plus en voyage scolaire dans le Caucase mais dans les Vosges.

A cette époque, j'ai parcouru avec mes parents tous les pays européens qui étaient jusqu'alors inaccessibles. Nous nous sommes vite pris d’affection pour cette palpitante Europe, si grande tout à coup. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai toujours été à l’aise avec l’idée d’intégration européenne, évidente dans mon entourage, où toute forme de nationalisme teutonique était mal vue.  Pour la nouvelle-ancienne République fédérale, il m'a fallu plus de temps.

  • Une avancée main dans la main bien réelle

Et puis, à l'approche du bac, il est arrivé ! Le train franco-allemand, avec sa coopération institutionnalisée à tous les niveaux. En première classe, on y trouvait des offres tous azimuts : des programmes d'échanges, une chaîne de télévision franco-allemande, des cours de langue, des stages...

Tout y était. C'était le meilleur moyen de transport envisageable, surtout sur la voie professionnelle. Après quelques escales, ce train m'a amenée à Paris. D’un point de vue strictement géographique, j'avais quitté le territoire allemand mais l’itinéraire que j’avais emprunté m’a conduite malgré tout à m'intéresser à cette étrange créature dénommée « identité nationale».

En France, j'ai appris à ne plus me préoccuper outre mesure de ces questions de fierté nationale, que ce soit la conviction d'appartenir à une «Grande Nation» ou l'invocation de performances artistiques, intellectuelles, voire militaires de ses ancêtres. Aujourd'hui encore, je suis agacée quand je côtoie en Allemagne quelqu'un exhibant un trop grand patriotisme. Et pourtant il m'arrive d'être émue en chantant la Marseillaise lors des fêtes nationales françaises. La prise de la Bastille, le Louvre ou encore l'œuvre de Voltaire font de la France un grand pays. Mais le plus remarquable à mes yeux, c'est la main qu'elle a tendue à l'Allemagne après des années d'hostilités.

L'avancée main dans la main de la France et l’Allemagne est certes réelle mais suscite chez beaucoup l'ennui. La plupart des Français, à l'exception des habitants des régions transfrontalières, se passionne peu pour ses voisins d'outre-Rhin. Pour beaucoup, la coopération franco-allemande est réservée à une élite clairement identifiée. Dans cette conception, l'axe Paris-Berlin est « _seulement_ » une réalité politique, un mariage de raison davantage qu’une liaison torride.

Durant la campagne présidentielle, les Français se sont curieusement enflammés pour l'Allemagne, pays que l'on a évoqué indifféremment comme une «bénédiction» ou une «menace» pour le futur économique de la France. L'Allemagne, un pays qui, mené par une «Maman» protestante incorruptible, renvoie finalement la «Grande Nation » au rang des derniers de la classe.

Des auteurs satiriques et quelques hommes politiques jusqu’alors aux oubliettes ont alors agité le chiffon rouge du wilhelminisme et de l'invasion allemande. Pour ma tranquillité d’esprit, j’ai envoyé mes apprentis journalistes dans les rues de Paris, dans le cadre d'une enquête sur la perception des Allemands. Ils sont revenus avec des réponses parlant de voitures qui roulent vite, de techno, de Berlin et de 'Good-Bye-Lénine'. Ouf !

  • Direction l'Europe

Il est possible qu’une certaine indifférence se soit propagée au sein de la population. L’intérêt pour la langue du voisin décroît. Malgré tout, nous autres jeunes Allemands, qui vivons aujourd’hui en France, nous ne sommes pas confrontés à la méfiance ou à l’hostilité des autochtones. Dans le pire des cas, nous sommes de temps en temps la cible de quelques préjugés, de quelques moqueries, «tellllllement allemand» bien sûr.

Le voyage effectué ensemble ces cinquante dernières années en a valu la peine, pour les Français, comme pour les Allemands de l'Est – et de l'Ouest. Ils ne se sont pas seulement rapprochés les uns des autres, mais aussi d'eux-mêmes. A la fin de l'histoire, la Berlinoise de l'Est continue son voyage entre Paris et Berlin, à bord du train franco-allemand. Sur son ticket écrit en lettres capitales :  «Europe».

(traduit de l’allemand)

Romy Straßenburg

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Née à Berlin, elle travaille à Paris depuis 2009 comme journaliste indépendante pour des médias allemands et franco-allemands. En 2008, elle a également reçu le Prix franco-allemand du journalisme, conjointement avec sa collègue Eva John pour leur projet de blog « Génération 80 ».

 

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