Maspero, au carrefour des mondes

« Maspero, pour moi, c'est d'abord une légende. Comme un mantra d'initiés, un vocable qui accompagnait l'interdit, le subversif, le marronnage, la résistance qui se prépare au bond.C'est aussi comme un bout de formule secrète qui inaugurait la mise en transformation de moi-même et du monde.»Patrick Chamoiseau

« Maspero, pour moi, c'est d'abord une légende. Comme un mantra d'initiés, un vocable qui accompagnait l'interdit, le subversif, le marronnage, la résistance qui se prépare au bond.
C'est aussi comme un bout de formule secrète qui inaugurait la mise en transformation de moi-même et du monde.»
Patrick Chamoiseau

 

Il y a cinquante ans, des presses de l'imprimerie La Semeuse à Étampes, sortait le premier livre des éditions François Maspero, La Guerre d'Espagne de Pietro Nenni. La parution de ce livre était comme une nécessité pour tous ceux qui, comme François Maspero, avaient l'Espagne au cœur. Deux ans auparavant, François Maspero avait ouvert la librairie La Joie de Lire. Depuis l'âge de vingt et un ans il avait choisi de faire du livre son métier.

 

En 1959, quand François Maspero crée la maison d'édition qui porte son nom, l'armée française, depuis plus de dix ans, pour maintenir l'ordre colonial, assassine et exécute sommairement. Le général Giap, en remportant la bataille de Dien Bien Phu, a permis au peuple vietnamien de remporter sa première victoire contre une puissance impériale. L'armée française s'engage alors dans la lutte contre le peuple algérien, cette guerre « qui ne voulait pas dire son nom », la gauche politique défaite après son vote des pleins pouvoirs à Guy Mollet laissait libre le général de Gaulle de manœuvrer pour son retour au pouvoir. Le peuple algérien subira de 1954 à 1962 les mêmes violences que celles que les armées de Bugeaud exercèrent en 1830 lors de la colonisation du pays.


Cette dure grisaille, ces temps lourds des années cinquante, étaient parsemés de grains de sable, qui maintenaient l’espoir d’un autre monde, d’un autre universel, d’une autre fraternité. Ces grains de sable seront le sel du fonds des éditions Maspero.
En janvier 1959, le renversement de la dictature de Batista par la guérilla dirigée par Fidel Castro et Che Guevara offrait de nouvelles perspectives aux peuples dominés. Car depuis le début de la « guerre froide » toute velléité d’émancipation des peuples, soumis au partage du monde né de la Seconde Guerre mondiale, était étouffée dans le sang comme au Guatemala en 1954 ou à Budapest en 1956. La victoire de Fidel Castro a permis de lancer un débat qui allait traverser toute l’Amérique latine et, au-delà, tous les mouvements de libération nationale. Quelles sont les voies d’accès au socialisme ? Dans l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle, la rencontre des organisations des luttes anticoloniales, prises dans l’urgence des combats, des résistances, et celle des organisations d’émancipation sociale au cœur des empires occidentaux, aux USA et en Europe de l’Ouest, qui aurait pu construire une alternative aux impérialismes, n’a pas abouti. Les divers congrès et rencontres de La Havane ont tenté de porter cette alternative politique, sociale et culturelle. Des femmes et des hommes ont espéré changer le monde, François Maspero en fut.
Pendant plus de vingt ans, la librairie et la maison d’édition de François Maspero ont été au carrefour des interrogations et des espérances pour la construction d’un autre monde. Aussi bien le temps des espérances des années soixante, que le temps des défaites et de la reconquête par les forces conservatrices à partir du milieu des années soixante-dix. Ce travail extraordinaire a été réalisé sans sectarisme. Avec la volonté de faire comprendre, de faire connaître, quand nécessaire de réhabiliter des écrivains essentiels comme Paul Nizan et de placer au plus haut la poésie, avec la collection « Voix » et cela dès le début de la vie des éditions. Parce que dans la vie des hommes tout commence par un poème et que nous espérons toujours que la fréquentation des poètes permettra de changer le monde.
En 1982, François Maspero cesse toute activité au sein de la maison d’édition. La fatigue, la lassitude, l’épuisement ont eu raison de lui. L’injure épuise, François Maspero fut beaucoup injurié ; devoir se justifier fatigue, et François Maspero dut beaucoup se justifier. Devant les salariés de la librairie et des éditions, devant la presse, devant la justice et finalement face à ceux auxquels il avait cédé au franc symbolique le fonds des éditions pour créer les éditions de La Découverte. Qui déclarèrent que le fonds Maspero n’avait aucune valeur ! Aujourd’hui encore, ils rééditent régulièrement nombre de titres de ce fonds…

 

En devenant écrivain et chroniqueur, François Maspero reprend sa liberté, il n’aura de compte à rendre à personne, sauf à lui-même. Et comme le dit Edwy Plenel dans la préface de L’Honneur de Saint-Arnaud :
« Les “salauds de tous les partis” ont sans doute crié victoire quand, en 1982, ils ont vu François Maspero renoncer à son métier d’éditeur. Mais ils se sont réjouis trop vite, ils avaient oublié l’auteur… »

 

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