3 - La fiction EST la réalité.

Ou aussi bien: la réalité EST la fiction. Pour autant que ça soit différent: quand on met le signe égal entre deux mots, peu importe l'ordre: «fiction = réalité» vaut «réalité = fiction» – ceci est cela DONC cela est ceci. L'humain est un animal DONC l'animal est un humain.

Il y a une réalité indépendante de l'existence de tout discours sur la réalité, qu'on peut nommer réalité réelle. Et puis il y a le discours sur la réalité réelle, qui n'est jamais cette réalité réelle; comme le dit la sentence, le mot chien n'aboie pas. Supposer que le mot chien décrit une réalité effective stable et définie revient à croire que le mot chien aboie. Un chien est:

  1. Un ensemble très disparate d'individus lointainement reliés généalogiquement entre eux et reliés généalogiquement à un autre ensemble disparate d'individus ordinairement nommés loups dont ils diffèrent si peu qu'ils sont interfertiles et que les individus issus d'un couple de ces deux ensembles sera lui-même fertile et interfertile avec tout individu “pas de son genre” de l'un ou l'autre ensemble. Par contraste, il existe deux ensemble d'individus désignés, l'un “chevaux”, l'autre “ânes”; l'union charnelle d'un couple de ces deux ensembles donnera naissance à un individu nommé tantôt “mule” ou “mulet”, tantôt “bardot”, qui ont en commun le fait qu'ils ne sont qu'extrêmement rarement interfertiles entre eux ou avec un membre “pas de leur genre” (non en tant que membre d'un ensemble mais en tant que “sexe”) de l'un ou l'autre ensemble; on peut déterminer par ce fait, dans la réalité réelle, que les ânes et les chevaux ne sont pas de la même espèce tandis que les chiens et les loups sont de la même espèce. Un chien est un loup qui est ordinairement dans la familiarité des humains, un loup est un chien qui n'est ordinairement pas dans la familiarité des humains.
  2. Une fenêtre d'une forme particulière insérée dans une toiture d'une forme particulière.
  3. Un pièce mobile dite aussi percuteur fixée sur une classe d'armes à feu déterminée.
  4. Un humain ayant un rapport hiérarchique ou/et comportemental avec un autre humain d'un type qu'on suppose être le rapport ordinaire entre un humain et un chien.
  5. Un humain ayant un rapport aux autres humains qu'on suppose être ordinairement un type de rapport qu'établi un animal du type décrit dans la première définition avec les humains.
  6. Un humain quelconque dont on a une opinion défavorable.
  7. Rien.
  8. N'importe quoi.
  9. Un mot.

Liste non close. Les cas 7 et 9 sont très intéressants dans le cadre de ce billet.

Ordinairement, on suppose qu'un mot “signifie quelque chose”, ce qui “signifie” qu'un mot désigne une réalité effective ou symbolique déterminée, même si (tous les autres cas de ma liste) cette réalité peut être diverse et inassimilable à d'autres réalités désignées par le même mot, mais si un mot ne désigne aucune réalité non linguistique ou ne désigne que lui-même, peut-on dire qu'il signifie quelque chose, qu'il est un signe désignant une chose concrète ou abstraite? Quand je dis «le mot chien n'aboie pas», dans ce contexte le mot “chien” ne désigne qu'une seule réalité, lui-même; supposer le contraire serait supposer que le mot chien aboie. Et pour le cas 7, dans une expression telle que «Je lui réserve un chien de ma chienne», l'expression entière signifie, désigne une réalité non linguistique, mais les mots “chien” et “chienne” ne désigne aucune réalité déterminée.

La dernière phrase de l'introduction, «l'humain est un animal DONC l'animal est un humain», peut vous paraître “illogique” ou “non logique“ ce qui bien sûr est faux: logique se dit de ce qui est discours, logos, tout discours est logique PARCE QUE c'est un discours. La validité de la première de ces propositions, «l'humain est un animal», n'est ni vraie ni fausse, elle est dépendante d'un certain nombre d'opinions sur ce qu'est un animal et sur ce qu'est un humain, et ces opinions convergent: les humains sont des êtres vivants animés se mouvant de leur propre mouvement et hétérotrophes, les animaux sont des êtres vivants animés se mouvant de leur propre mouvement et hétérotrophes, les humains ont un rapport généalogique ancien avec tous les animaux, antérieur même à l'apparition de ce qu'on peut proprement nommer animaux,  ces opinions basées sur des observations statistiquement extrêmement régulières permettent de postuler que les humains sont des animaux, ce qui n'est ni vrai ni faux mais extrêmement vraisemblable. La seconde proposition, «l'animal est un humain», n'est ni vraie ni fausse mais a un rapport inverse à la vraisemblance statistique: tous les humains ont des caractéristique et des comportements communs à tous les animaux, seuls les animaux humains ont certaines caractéristiques et certains comportements qui les distinguent de tout autre animal, en tout premier aucun animal non humain n'est naturellement géniteur d'un humain, aucun humain n'est naturellement géniteur d'un animal non humain (bien que la question ne soit pas si décidable, tout dépend de la manière dont on définit la génération naturelle).

Depuis très longtemps, les personnes qui s'intéressent au langage articulé humain ont constaté que tout discours peut être déterminé en deux classes, que la tradition européenne nomme “métaphore” et “métonymie”, les discours qui opèrent “par similarité” et “par proximité”. Ce que relèvent rarement ces personnes est la réciprocité: la réalité effective est “métaphorisée” ou “métonymisée” par la réalité symbolique. Dans ma liste, la première définition est celle, certes un peu plus complexe que celles habituelles mais cependant qu'on donne comme le “vrai sens” ou le “sens premier” du mot “chien”. Or, ce sens s'applique à un ensemble disparate d'individus qui sont dans un rapport de proximité (tous les chiens sont généalogiquement liés et interfertiles) et de similarité (tous les individus des races “chihuahua”, “berger malinois” ou “lévrier afghan” sont similaires à tous les autres individus de la même race) avec les autres individus étiquetés “chien”. C'est précisément cette réciprocité de rapport entre “le mot” et “la chose” qui permet de dire de son voisin humain qu'il est un chien, qu'une fenêtre d'une certaine forme est un chien assis et que la vengeance retardée est un chien de sa chienne.

Dire que «l'animal est un humain» c'est rendre compte d'une réalité symbolique simple et ordinaire, et qui a des conséquence dans la réalité réelle, qu'on peut nommer identification: un humain peut avoir une représentation de lui-même en tant que, et bien, en tant que n'importe quoi ou qui. Quand Jean-Luc Mélenchon ou Édouard Philippe déclarent, chacun à sa manière, «la République c'est moi», ils ne sont pas moins “délirants” que le gars qui se prend pour Napoléon (le premier: autant que je sache, après la chute du Second Empire plus aucun fou ne se prit pour Napoléon III...) ou celui (cas réel mais loin d'être unique) qui se prend pour un “loup des steppes”: tant Mélenchon que Philippe confondent la fonction et le statut, ce qui induit une identification à la fonction, ils sont “la République” parce que “représentants de la nation par nature”.

«Ce livre a son lieu de naissance dans un texte de Borges. Dans le rire qui secoue à sa lecture toutes les familiarités de la pensée – de la nôtre: de celle qui a notre âge et notre géographie –, ébranlant toutes les surfaces ordonnées et tous les plans qui assagissent pour nous le foisonnement des êtres, faisant vaciller et inquiétant pour longtemps notre pratique millénaire du Même et de l'Autre. Ce texte cite “une certaine encyclopédie chinoise” où il est écrit que “les animaux se divisent en: a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches”. Dans l'émerveillement de cette taxinomie, ce qu'on rejoint d'un bond, ce qui, à la faveur de l'apologue, nous est indiqué comme le charme exotique d'une autre pensée, c'est la limite de la nôtre: l'impossibilité nue de penser cela.
Qu'est-il donc impossible de penser, et de quelle impossibilité s'agit-il? A chacune de ces singulières rubriques, on peut donner sens précis et contenu assignable; quelques-unes enveloppent bien des êtres fantastiques – animaux fabuleux ou sirènes; mais justement en leur faisant place à part, l'encyclopédie chinoise en localise les pouvoirs de contagion; elle distingue avec soin les animaux bien réels (qui s'agitent comme des fous ou qui viennent de casser la cruche) et ceux qui n'ont leur site que dans l'imaginaire. Les dangereux mélanges sont conjurés, les blasons et les fables ont rejoint leur haut lieu; pas d'amphibie inconcevable, pas d'aile griffue, pas d'immonde peau squameuse, nulle de ces faces polymorphes et démoniaques, pas d'haleine de flammes. La monstruosité ici n'altère aucun corps réel, ne modifie en rien le bestiaire de l'imagination; elle ne se cache dans la profondeur d'aucun pouvoir étrange. Elle ne serait même nulle part présente en celte classification si elle ne se glissait dans tout l'espace vide, dans tout le blanc interstitiel qui sépare les êtres les uns des autres. Ce ne sont pas les animaux “fabuleux” qui sont impossibles puisqu'ils sont désignés comme tels, mais l'étroite distance selon laquelle ils sont juxtaposés aux chiens en liberté ou à ceux qui de loin semblent des mouches. Ce qui transgresse toute imagination, toute pensée possible, c'est simplement la série alphabétique (a, b, c, d) qui lie à toutes les autres chacune de ces catégories». (Michel Foucault, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, première édition 1966, Gallimard, Paris)

J'ai un jour écrit que je ne savais pas ce que ce livre contenait mais que j'en causais à cause de sont titre cours, Les mots et les choses, qui établit un rapport d'équivalence entre les deux termes: un mot EST une chose donc une chose EST un mot. C'est le cas: un mot est une réalité physique déterminée, un son ou un dessin qui a un effet sur la réalité effective, mon œil parcourant cette page sera physiquement impressionné par la présence de la forme “mot”, je vais la reconnaître parce que suis familier de l'écriture latine et que je peux associer cette forme à une notion, celle de mot, de «son ou groupe de sons articulés ou figurés graphiquement, constituant une unité porteuse de signification à laquelle est liée, dans une langue donnée, une représentation d'un être, d'un objet, d'un concept, etc.». Cette définition du TLF, du Trésor de la langue française, est, comme le disent justement les dictionnaires, ou plutôt, comme ils l'écrivent, “vieillie” en ce sens que depuis l'invention de l'imprimerie il y a eu décorrélation entre les langues écrites et parlées en Europe, jusqu'au XVI° siècle, lire un texte écrit était nécessairement le lire à haute-voix; de manière assez amusante, la manière dont une large part des humains se représente la réalité est tout aussi “vieillie” que celle dont ils se représentent la langue écrite, et remonte à la même époque: les premiers circumnavigateurs ont “changé la réalité”, non pas la réalité réelle bien sûr mais celle symbolique: quand on a été au bout du bout du monde et que ce bout du bout du monde est “chez soi”, que signifie alors le mot “ailleurs”? Ce jour-là, “le paradis sur la Terre” est devenu une impossibilité, et “le royaume des cieux” devint une “réalité”.

Pourquoi partir de “chez soi“? Pour trouver “mieux” et le trouver “ailleurs”. Parce que “l'enfer” est “sur cette Terre” mais non en n'importe quel lieu de cette Terre, en celui d'où l'on vient. Quand on va aussi loin que possible de l'enfer et qu'on arrive à l'enfer d'où l'on est parti, alors la Terre entière est un enfer. Conclusion logique: ou bien on transforme le lieu en quelque chose qui sans être le paradis ne sera plus l'enfer, ou bien on transforme ce lieu en le pire de tous les enfers pour tenter d'aller vers un autre “ailleurs”, par exemple, vers les cieux.

Ma réalité n'est ni tristement ni gaiment limitée, elle l'est statistiquement, j'appartiens à une espèce pour qui “le bout du bout du monde” est à moins d'une demi-seconde lumière et le bout du bout de l'éternité à moins de cent-cinquante ans et qui rêve dans sa majorité d'aller au bout du bout de l'univers, qui est à plus de cinq milliards d'années-lumière dans le “meilleur” des cas, donc qui rêve de repousser l'éternité à plusieurs milliards d'années, mais on peut statistiquement postuler que ça n'arrivera jamais, qu'au mieux on repoussera le bout du bout du monde à une ou deux minutes-lumière et le bout du bout de l'éternité à deux cent ou deux cent cinquante ans, donc, autant essayer de faire de ce lieu le moins pire des enfers possibles...

Quand le mot chien aboiera je changerai d'avis, mais à mon avis les poules auront des dents bien avant. Curieusement, une part non négligeable de mes pareils, une large part des humains, semble croire qu'il est plus facile de faire aboyer le mot chien que de faire pousser des dents dans la bouche des poules, ce qui statistiquement est plutôt inverse. Moi j'aime bien les poules et je suppose qu'elles sont très heureuses de vivre sans dents, et j'aime bien les humains aussi, ça me semblerait un projet idiot de chercher à faire pousser des dents dans la bouche des poules, elles s'y feraient, probablement, mais leur vie en serait tout aussi probablement moins heureuse, simplement, tant qu'à faire d'avoir un projet idiot, autant en avoir un qui soit réalisable.

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