Gare du Nord -- Bonga Kwenda, de musiques et d'exils

C’est ainsi que l’on imagine les hommes. En faiseurs d’énigmes. L’homme qui m’a parlé a un rôle dominant. Quelqu’un lui descend le gros sac en cuir d’où il extrait une belle pomme rouge qu’il va croquer. À un moment, ils se sont tous levés et ont quitté le wagon. ... Je voudrais leur dire que sur cette ligne la SNCF a depuis longtemps supprimé le bar aux non-délices.

Gare du Nord – Bonga Kwenda, de musiques et d’exils

 

Mardi 3 octobre, il sera bientôt 12h52 sur la Voie 9 de la Gare du Nord. Il se trouve que la Voiture 1 est en tête de quai. Pour une fois, nul besoin de marcher jusqu’à l’autre bout du quai. Rien de plus éreintant que de chercher la Voiture 18 en partance pour Dunkerque ou Valenciennes. Génie de l’offre et de la demande – selon les heures auxquelles on se connecte évidemment, il se trouve que la place 46 est en première classe. Le luxe des beaux fauteuils le temps d’un trajet en TGV. L’autre différence avec la seconde classe : à l’heure du déjeuner, pas de déballages de sandwichs faits maison ou achetés aux stands de la gare. C’est bien connu : la première classe mange avant ou après le voyage, pas pendant. Depuis que la SNCF a supprimé le bar aux non-délices.

Il se trouve que la première classe est bondée. Pas une si bonne affaire que çà, cette place bradée. Je n’ai pas envie de m’asseoir à ma place, une mauvaise habitude prise en deuxième classe. De plus, avec mes trois sacs et mon imperméable sur le bras, je ne serai pas de bonne compagnie pour le passager du siège 45, un monsieur très comme il faut. J’opte pour le carré juste devant, j’étale mes affaires et je commence à lire My Àntonia de Willa Cather. Àntonia, jeune Bohémienne en exil qui arrive par le train jusque dans le Nebraska. Puis elle construit sa vie contre vents et marées, non, dans son cas, contre tempêtes de neige et chaleur suffocante du Midwest. Une vie modeste, d’illusions en désillusions. Puis la résignation. La musique de l’Europe Centrale dans ses oreilles.

Dans la Voiture 1, soudain, on s’agite dans l’allée. Un groupe de voyageurs venus d’ailleurs souhaite investir le carré. Sont-ils trois, sont-ils quatre ? Ma présence les met dans la confusion. Ils vérifient leurs billets et le numéro des sièges. Le plus âgé d’entre eux interroge ses compagnons, confirme les places dans une langue que je ne comprends pas. Les sons me font penser à du portugais. Des Brésiliens sans doute.

« Ce sont vos places ? »

« Oui, Madame ! » me répond l’homme d’une voix ferme mais affable, avec une inflexion mélodique qui laisse espérer une suite.

Je me lève et je leur cède le carré. Ma place est juste derrière. Ils sont cinq. Le cinquième homme s’est assis en place solo, de l’autre côté. Deux d’entre eux transportent des guitares qu’ils réussissent à hisser sur les porte-bagages. L’homme à la voix chantante transporte un long tube qui pourrait contenir un instrument. Quel est cet instrument ? Autre bagage : un gros sac en cuir comme celui des médecins de campagne dans les téléfilms. Une pomme rouge en sortira pendant le voyage.

Ils ont des gestes à la fois souples et précis. Il y a une nonchalance, presque une absence, que contredisent la rigueur des vêtements et des chaussures impeccables. Ils sont, seront en représentation. Un groupe de cinq musiciens venus des couleurs du monde. Il n’y a pas de doute. J’ai envie de leur demander d’où ils viennent et où ils vont.

Ils ne se ressemblent guère, ni par les traits du visage ni par la corpulence ni par la couleur de la peau. Chacun pourrait être l’interlocuteur laconique de Lone Man dans The Limits of Control de Jim Jarmusch. C’est ainsi que l’on imagine les hommes. En faiseurs d’énigmes. L’homme qui m’a parlé a un rôle dominant. Quelqu’un lui descend le gros sac en cuir d’où il extrait une belle pomme rouge qu’il va croquer. À un moment, ils se sont tous levés et ont quitté le wagon. Pour s’assurer de l’emplacement des bagages ? Pour chercher le wagon-restaurant ? Je voudrais leur dire que sur cette ligne la SNCF a depuis longtemps supprimé le bar aux non-délices.

Je me replonge dans My Antonia. Je relis la première page qui m’emporte dans l’Iowa. J’avais oublié à quel point les hivers étaient rudes là-bas, et les étés insoutenables. Pendant que le train traverse les grandes plaines, mon voisin, lui, décide de changer de place.

 

L’arrivée à Arras, la descente des escaliers, la place de la gare.

Les musiciens se dirigent vers un point d’accueil. Le dernier à rejoindre le groupe est le plus grand d’entre eux.

Je lui demande s’ils sont musiciens, s’ils sont venus faire un concert et où ils vont jouer. Il semble comprendre le sens de mes questions. Mais il ne sait pas où ils vont jouer et il ne parle ni français ni anglais. Il a l’air gêné, il me fait signe de patienter. Il se renseigne. La femme qui est venue les accueillir me dit :

« Au théâtre d’Arras. »

« Sont-ils brésiliens ? »

« Non, angolais. »

Il y a quelque chose de fabuleux chez eux. Une tension, une disponibilité. Le partage de la musique. C’est décidé, j’irai les écouter. L’Angola à Arras. C’est fou çà. L’Afrique dans les Hauts-de-France.  Qui en a eu l’idée ?

 

À 20h30, le Théâtre d’Arras se met à l’heure de Bonga. De Bonga Kwenda (« celui qui se lève et marche », le nom rebelle de José Adelino Barcelo de Carvalho) et de ses quatre musiciens  – un bassiste (celui qui m’a renseignée), un guitariste, un accordéoniste (le cinquième homme à la place solo), un batteur. Bonga, 75 ans, une légende du semba (musique angolaise rythmée) et de la morna (musique nostalgique cap-verdienne), fait le show en français. Il chante de sa voix éraillée, suave, enveloppante en portugais et en kimbundu, joue des congas et surtout de la dikanza, une longue tige de bambou strié qu’il frotte et qu’il frappe d’une mince baguette, baguette qu’il range à la fin de chaque chanson pour la ressortir immédiatement. Bonga danse, fait danser la salle sur Kaxexe (En cachette) et Mona Ki Ngi Xica (L’Enfant que je laisse derrière).

 Bonga est un musicien et un conteur heureux. S’unir à travers la musique –  son message, son espoir. Il présente ses musiciens plus jeunes que lui, qu’il appelle « les enfants » dont les noms se perdent dans les sons des instruments : le bassiste vient de Mozambique, le guitariste Bethino d’Angola, l’accordéoniste (du Portugal ?), le batteur Djipson de Guinée-Bissau. Bonga, lui, vient de partout. Né à Kipri en Angola (alors une colonie portugaise), il a dû s’enfuir du Portugal sous Salazar et se réfugier ici et là. Il a vécu à Rotterdam et à Paris, vit à Lisbonne, retourne à Luanda. Ses chansons sont des « messages d’ailleurs » (comme le titre de son album Recados de Fora) pour la paix et la liberté.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.