Gare du Nord, mars 2016

La Gare du Nord entre six heures cinquante-cinq et sept heures quatre. Les rues et les bouches du métro sont encore vides. Quelques voyageurs et travailleurs se déplacent d’un pas décidé. Dans la porte d’une pizzeria, un SDF, un gueux pour lequel Victor Hugo aurait écrit une protestation, un fou dont Shakespeare aurait fait son Roi Lear, remue son corps au sortir de la nuit froide.

Gare du Nord, mars 2016

La Gare du Nord entre six heures cinquante-cinq et sept heures quatre. Les rues et les bouches du métro sont encore vides. Quelques voyageurs et travailleurs se déplacent d’un pas décidé. Dans la porte d’une pizzeria, un SDF, un gueux pour lequel Victor Hugo aurait écrit une protestation, un fou dont Shakespeare aurait fait son Roi Lear, remue son corps au sortir de la nuit froide. Une pyramide de valises sur un chariot lui sert d’ancrage. Ses valises renferment ses maux. Il a beau ouvrir et refermer toutes ces boîtes, il n’y trouve que malheurs. Les dieux et déesses aux gestes et paroles lénifiants ont omis d’y placer l’espérance. Son visage barbu, bruni, ressemble à celui d’un marin. Les yeux ouverts, il ne voit pourtant rien, ne veut rien voir. Il était déjà là hier, le sera probablement demain. Il a lâché prise, lâché le gouvernail de sa vie depuis bien longtemps.  Il s’agrippe à la poignée de la porte du restaurant pour se mettre debout. Au commencement du jour, l’homme déchu (qui était-il avant ?) veut recommencer.  

À proximité de la gare, les bus s’élancent d’est en ouest, comme enorgueillis par leur masse imposante et leur itinéraire minuté. Les chauffeurs se rêveraient-ils en pilotes de ligne ? Un couloir aérien ne serait pas de trop. Les taxis franchisés, privés ou semi-privés, ubérisés ou non, se croisent et s’agglutinent dans les voies qui leur sont réservées. Ils vous empêchent de traverser aussi, même s’ils roulent au pas. Piétons de tous les instants, unissez-vous. Ce matin, le trottoir de la Place Napoléon III est sale. Des détritus de toutes sortes font le bonheur des pigeons : cannettes et bouteilles, sachets de chips ou de confiseries, des bouts de tissu, des papiers, des tickets de métro et même un préservatif sorti de son contexte. Une équipe de tournage, constituée d’un homme et d’une femme, s’est positionnée au bord du trottoir, face à des cars et des équipes de CRS qui, eux, sont stationnés contre la façade de la gare. Au lendemain des attaques terroristes de Bruxelles, on attend, on cherche la vérité.

À l’intérieur de la gare, il y a moins de monde que d’habitude. À croire que d’habitude on vient à la Gare du Nord pour y flâner (pourquoi pas ?), rêver de départs vers des villes européennes (Londres, Cologne, Bruxelles, Amsterdam, ah ! aussi la ville aux deux noms : Aachen/Aix-la-Chapelle), faire des affaires (petites ou grosses), se faire lire les lignes de la main, prendre son café-croissant, acheter son chocolat de Noël ou de Pâques, faire ses emplettes à la boutique Tie-Rack qui vient de fermer ses portes (manque de rentabilité ou stratégie de réouverture après rénovation?) et où les vendeuses étaient exposées à tous les courants d’air, faute de vraies portes. On remarque quelques attroupements de voyageurs ici et là, en attendant l’affichage des quais. Dunkerque est dans l’expectative du matin : quai 12 ? 13 ? 14 ? Une file s’est déjà formée au niveau du Thalys à destination d’Amsterdam. Encadrés par des agents de toute mission qui informent les personnes et inspectent les bagages, les passagers s’engagent calmement, lentement vers la voie 8.  Il y a comme une blessure dans l’air.

« La marche de cette année terrible s’est imprimée sur mon esprit pas à pas, jour à jour, griffe à griffe. » Victor Hugo (Choses vues), toujours lui.

Un peu plus loin, un sac de couchage orange et bleu. Un autre Sans Domicile Fixe et sans visage. Paris-Nord est sa destination. Il sait qu’il n’ira nulle part. Il a échoué là près du Salon Grands Voyageurs et de la sortie Rue de Maubeuge, comme les clochards de Santa Monica échouent sur la plage du Pacifique. Surtout dans la fraîcheur de la nuit californienne, pour s’enivrer et grelotter en groupe. Mais lui est solitaire. Solitaire jusqu’au soir lorsqu’il grignotera un sandwich. Et jusqu’au lendemain soir. Et tous les soirs et tous les matins de sa vie. D’où vient-il ? Qui est-il ? N’est-il pas le frère, le cousin, l’ami de quelqu’un ? Le père de quelqu’un peut-être ? Qu’est-ce qui a provoqué cette déchéance et cette solitude ? La société : discours, réformes, programmes ; incitation à la consommation effrénée ; fraudes, flatteries et mensonges. Les individus qui composent cette société : indifférence des uns envers les autres. Cet homme-là ne manque apparemment à personne. Dans un coin de la Gare du Nord, il est absent à lui-même et n’imprime que sa misère. Griffe à griffe.

Esther Heboyan, 2016

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.