Florent Gabarron-Garcia : L'Inconscient, c'est la politique (1/2)

Florent Gabarron-Garcia est psychanalyste. Il expose ici certains des outils que l’on peut trouver chez Gilles Deleuze et Félix Guattari pour penser des possibilités théoriques et pratiques de la psychanalyse aujourd’hui, ainsi que certains de ses enjeux politiques. Ce texte sera publié en deux parties.

Florent Gabarron-Garcia est psychanalyste. Il expose ici certains des outils que l’on peut trouver chez Gilles Deleuze et Félix Guattari pour penser des possibilités théoriques et pratiques de la psychanalyse aujourd’hui, ainsi que certains de ses enjeux politiques. Ce texte sera publié en deux parties.

Florent Gabarron-Garcia : J’ai commencé à lire Deleuze et Guattari durant mes études. Dans les années 90, à l’Université de Bordeaux, l’enseignement portait surtout sur la morale et la métaphysique. On nous mettait en garde contre les « facilités », les « séductions » des « philosophies du soupçon » : Deleuze, Guattari, Marx, Freud, Nietzsche, Foucault. C’est dans ce contexte de régime ascétique forcé que j’ai commencé à lire Deleuze, Guattari, Nietzsche, Spinoza, Foucault, Freud. Je trouvais dans ces lectures l’air, la lumière, la nourriture que je cherchais. Ma licence de philosophie en poche, je me suis tourné vers l’anthropologie et les sciences sociales. Quel choc ! La vie des hommes et leurs pratiques étaient rendues accessibles à l’étude. La curiosité intellectuelle des anthropologues était passionnante. Le monde trouvait une amplitude nouvelle. Je suis revenu à la philosophie à l’Université de Nanterre. Sous la direction d’Etienne Balibar, j’ai pu faire des recherches sur Castoriadis, Foucault et mai 68. J’ai une fois de plus rencontré Deleuze et Guattari. J’analysais la manière dont la littérature philosophique, sociologique et historique des années 90, qui traitait de ces auteurs, de cette époque, procédait. Les manières qu’elle avait d’écrire ce passé relevaient d’un horizon intellectuel réactionnaire dominant. L’intelligentsia des années 80, soi-disant revenue à la raison après les prétendus excès des années 60, avait fait barboter ma génération dans un marécage sans horizon, en inoculant à ses enfants son désenchantement, sa désillusion. Il y avait dans les livres que l’on nous avait interdits une vie de l’écriture, une intelligence et une créativité incomparables.

J.-P.C. : Comment êtes-vous arrivé à la psychanalyse?

F.G.-G. : Je faisais une analyse et je décidais de m’installer comme psychanalyste. En fréquentant les milieux analytiques parisiens, je rencontrais la même posture professorale, la même désillusion que celle que j’avais connue lors de mes premières années d’études. J’étais désormais enseignant en philosophie. Il était entendu qu'il fallait choisir : soit la « psychanalyse pure », soit le reste, comme la philosophie. Il allait encore plus de soi qu'on ne pouvait être psychanalyste et militant. Les choses ne relevaient pas seulement d’un surmoi théorique auquel se soumettaient les membres de ces écoles parisiennes. Il y avait plus grave dans cette posture typique du psychanalysme, à ne pas confondre avec la psychanalyse : les impacts sur la vie des gens, notamment ceux que l’on appelle les psychotiques. J’assistais à plusieurs « présentations de malades », où un psychiatre qui se disait analyste présentait une personne dite « psychotique », qu’il ne connaissait pas, devant un parterre d’admirateurs. L'exercice n'avait rien à voir avec les enjeux inconscients mais tout avec la question du pouvoir dans le champ analytique. C’était une démonstration de bête de foire. Ce moment fut formateur, je savais ce qu'il ne fallait pas faire. Dans ce contexte, je retrouvais chez Deleuze et Guattari ce questionnement salutaire à propos des pratiques analytiques : à partir de quand les choses commencent à mal tourner pour la psychanalyse? Mais, il existait d’autres manières de travailler, et la revue Chimères, fondée par Deleuze et Guattari, en faisait état et a accueilli mes travaux.

J’ai aussi travaillé à la clinique de La Borde, aux côtés de Jean Oury. Si Deleuze et Guattari m’avaient accompagné, c’est dans la clinique qu’ils allaient être incontournables. C’est avec ces nouvelles lunettes que j’allais les lire : celles d’un psychanalyste des psychoses. Je relisais l’Anti-Œdipe, alors que la plupart de mes collègues psy me mettaient en garde. Je savais mieux décrypter le sens des arguments fallacieux venant de la part d’analystes cyniques et fatigués, qui n’hésitaient pas à invoquer le déni de la castration pour clore tout débat.

Gilles Deleuze et Félix Guattari (DR) Gilles Deleuze et Félix Guattari (DR)
Je trouvais dans ce livre de précieuses indications cliniques pour entendre le délire. De plus, sa critique interne de la psychanalyse, quant à son rapport au pouvoir et aux normes, est salutaire. En tant que psychanalyste, je pense qu’il faut critiquer la psychanalyse. Tout praticien et chercheur produit des critiques internes à son champ. C’est un réquisit épistémologique de base : un débat polémique est indispensable pour qu’une discipline soit vivante. Freud n’invente pas seul la psychanalyse, il ne cesse de dialoguer avec d’autres analystes et ses articles constituent souvent des réponses ou des objections à ses collègues. Un livre comme l’Anti-Œdipe s’inscrit dans le débat épistémologique interne à la psychanalyse. C’était le but de Deleuze et Guattari de peser sur ce champ et ses pratiques. Guattari connaissait bien la psychose et a été longtemps proche de Lacan. Mais, à un moment, il s’est agi pour Guattari d’aller plus loin que son structuralisme des années 60 qui ne permettait guère de frayer la clinique des psychoses et qui ne correspondait pas à son expérience. Il s’agissait de poursuivre l’exploration de l’hypothèse de l’inconscient et, comme Freud avait entendu l’hystérique, d’entendre le délirant, non de l’arraisonner à la maladie mentale en le jugeant incurable, « forclos ». Si la tâche que Guattari et Deleuze s’étaient fixés a échoué sur ce plan – puisque ce livre n’a globalement pas été reçu par les psys de l’époque –, on peut s’étonner qu’il subsiste encore des résistances et malentendus semblables à ceux de l’époque. Peut-être que certains ont intérêt à entretenir cet état de choses : le vernis théorisant pseudo-analytique dont ils se soutiennent sauterait, le pouvoir normatif qui fonde leurs pratiques apparaîtrait dans une lumière assez crue. Car, à entrer dans cette pensée clinique, c’est une révolution copernicienne de l’inconscient qui a lieu. Lacan, certainement influencé par les audaces de Deleuze et Guattari – qui eux-mêmes dialoguent avec Lacan dans l’Anti-Œdipe –, proposera peu de temps après l’Anti-Œdipe une autre théorisation de l’inconscient centrée sur la psychose ou la folie.

Il convient de ne pas laisser le monopole de l’œuvre lacanienne à ses disciples. Les critiques de Deleuze et Guattari portent essentiellement sur ces derniers, plus que sur Lacan, qu’ils reprennent en partie. Il y a un jeu d’influences, voire de dialogues, entre eux et le « dernier Lacan ». Le psychotique n’est pas fermé de l’intérieur, il n’est pas cet être incapable d’aimer qui, prisonnier de son image et de son narcissisme, n’aimerait que lui-même ou son délire. C’est plutôt le névrosé qui ne se rend pas compte qu’il est parlé. Cela signifie qu’un certain nombre de discours et de pratiques ségrégatives dans la pratique clinique sont rendus illégitimes, comme faire des « présentations ». Ces dernières apparaissent pour ce qu’elles sont : des liaisons dangereuses entre psychanalyse et psychiatrie qui consistent en un forçage de l’inconscient, une opération d’écrasement du sujet, au nom des normes dominantes.

J.-P.C. : Pouvez-vous préciser les enjeux de cette « autre clinique » par rapport au pouvoir, ainsi que les rapports de Deleuze et Guattari à La Borde ? Je suppose qu’il n’y avait pas de présentations de malades ?

F.G-G. : Non, il n’y a pas de présentations de malades. Oury était clairement contre, comme Guattari. Il y a une question politique cruciale qui est posée à celui qui rencontre le fou et que la société a désigné comme celui qui en a la charge. On ne peut prétendre soigner les psychotiques sans d’abord soigner l’institution. Le traitement de l’aliénation sociale précède celui de l’aliénation inconsciente. C’est un des leitmotive de la pratique à La Borde, dont Guattari a été un des fondateurs. L’Anti-Œdipe tire en partie sa substance de l’expérience de la folie de Guattari à La Borde. Cette institution a constitué une sorte d’avant-garde intellectuelle qui combinait l’enjeu clinique, le soin et la vie avec les psychotiques, et politique, la manière d’organiser l’institution, l’accueil de militants menacés qui venaient se cacher, comme ceux du FLN. Non seulement cette clinique a accompagné la plupart des moments d’émancipation, mais cette expérience vivante s’enracine aussi dans des combats passés, comme ceux de Tosquelles, membre du POUM lors de la révolution en Catalogne. Directeur de l’hôpital de Saint Alban, qui verra passer nombre de résistants, il met au point les prémisses de ce qui deviendra la psychothérapie institutionnelle, qui repose selon lui sur deux jambes : le marxisme et la psychanalyse. Les « choses psy » ne se passent pas nécessairement dans le bureau du psy mais parfois dans un atelier ou avec le cuisinier.

On retrouve ici le thème marxiste de la lutte contre la division du travail, tâche cruciale pour une institution où vivent les psychotiques. Cet enracinement dans un combat pour l’émancipation révolutionnaire a toujours été soutenu par Oury. On est à mille lieux du psychanalysme parisien et de son nihilisme clinique. A La Borde, on ne pouvait être psychanalyste sans être militant.

J.-P.C. : Qu’est-ce que cela implique concrètement par rapport à la clinique en institution psychiatrique?

F.G.-G. : Aujourd’hui, le psychiatre parle de « soins psychiatriques », ce qui est le plus souvent un oxymore. Sans plus de réflexion, il fait l’impasse sur ce qui fonde sa pratique. Or, cette dernière dépend du même décret que celui du policier, il est sollicité par rapport aux « troubles de l’ordre public ». Il est un gardien de l’ordre bourgeois, et cela n’est pas sans effets, y compris subjectifs. Que va-t-il faire de la place qui est la sienne ? Pour se défaire de cette réification sociale et de ses effets matériels et symboliques, l’organisation de l’institution doit être repensée. Par exemple, cela signifie que le psychiatre – celui dont la fonction est la plus symboliquement prestigieuse et la mieux rémunérée – doit sortir de son bureau et faire la vaisselle avec les psychotiques et les autres. L’argent qu’il reçoit ne doit pas être trop supérieur à la moyenne de ce qui circule dans l’institution. Ce sont des moyens concrets pour soigner l’aliénation sociale et la capture imaginaire des sujets dans leurs attributs sociaux. Si le psychiatre se prend réellement pour un psychiatre, l’infirmier pour un infirmier, le psychologue pour un psychologue, il y a des chances que le fou se prenne encore plus pour le fou. L’enjeu micropolitique est ici essentiel : la lutte contre la division du travail s’articule directement à la clinique. C’est un collectif soignants-soignés qui doit être mis en place pour gérer la vie institutionnelle et son quotidien. A défaut, la psychiatrie produit le schizo réifié de l’hôpital, au point qu’il devient quasi-inaccessible au travail analytique et à la possibilité d’élaborer sa souffrance singulière, car l’appareillage psychiatrique l’en a privé. Il devient l’objet de la psychiatrie et du psychiatre.

Cette micropolitique de la psychiatrie vise aussi une fin plus « macro ». En tant que prolétaire du signifiant, le schizo subit une double peine. Son aliénation mentale est redoublée par l’aliénation sociale que constitue l’HP.  Il s'agit donc de faire en sorte que le lieu où l’on s’occupe des fous, lieu qui nécessite des règles de vivre ensemble singulières et fines pour permettre un « droit à la folie » – et donc un travail résolu et assumé sur la double aliénation, sociale et inconsciente –, devienne une avant-garde à partir de laquelle la société pourra basculer. C'est l’enjeu de ce que Deleuze et Guattari appellent la « psychiatrie matérialiste », au sens du matérialisme historique de Marx, et d’une transformation révolutionnaire de la société.

On peut cependant remarquer que, dès la mort de Guattari, est créée la « société des médecins », sorte d’entité hors institution, qui permet de produire beaucoup d’argent et d’augmenter considérablement les revenus de ces derniers. Les médecins reprennent le pouvoir et retournent à leur classe et ses privilèges. A l’époque où je suis passé à La Borde, ces derniers ne participaient plus aux tâches manuelles et restaient dans leur bureau. Ce changement dans l’organisation matérielle et pratique de l’institution n’est pas sans conséquences cliniques. Alors que Guattari a montré qu'il fallait que le psychiatre supporte l'angoisse de voir son personnage « éclater », dans la pratique actuelle le personnage du psychiatre en ressort considérablement renforcé, et l'aliénation peut être plus grande pour tout le monde : le fou, le salarié, le psychiatre lui-même. Cela peut donner lieu à une perversion institutionnelle où, d’un côté, on parle de psychiatrie militante et, de l’autre, on reproduit les inégalités de classe, non sans un certain paternalisme. On touche aux limites du psychiatre qui se révèle ne pas avoir poussé suffisamment loin sa propre analyse pour renoncer au semblant de sa fonction et à ses privilèges. La présence de Guattari ne fonctionnait-elle pas tel un garde-fou face à ces dérives ? Il était la seule personnalité reconnue de ce mouvement qui était non psychiatre. Si la psychothérapie institutionnelle évite l’écueil du « psychanalysme », elle échoue dans une autre forme de pouvoir : le « psychiatrisme ».

C'est sans doute la raison pour laquelle Deleuze et Guattari ne se sont jamais cantonnés à la psychothérapie institutionnelle. Ils ont réfléchi aussi avec les antipsychiatres, ou des gens comme Deligny qui a travaillé avec les autistes, et qui, par certains côtés, vont plus loin que les bons docteurs de la psychothérapie institutionnelle. Ce n'est pas une quelconque « psychothérapie » qu'ils visaient mais bien «l'analyse institutionnelle ». Cette approche ne concerne pas que l'hôpital mais aussi l'école, les institutions, les groupes militants, tous les lieux où quelque chose se trame sur la subjectivité. Il s'agit, à partir de la question que nous adresse le fou, de réinterroger le rapport aux normes qui nous font et à ce qui les règle – à savoir, en dernière instance, le Capital et ses modes de production – afin de donner la possibilité aux gens de, peut-être, retrouver les moyens de reprendre un peu la main sur leur destinée. C’est l’enjeu, par exemple, de « Cinq propositions sur la psychanalyse », de Deleuze, que l’on trouve dans L’Ile déserte et autres textes.

On comprend que les rapports de la psychanalyse à la politique doivent être repensés. Le psychanalyste n’est pas neutre et, avec d’autres professions – le professeur, le psychiatre, etc. –, il se situe à un carrefour de la subjectivité et des productions de l’inconscient. Sa profession n’est pas directement dépendante de l’Etat et de ses appareillages, mais la libéralité de son exercice ne le prive pas de sa responsabilité, au contraire. Va-t-il jouer à renforcer les dispositifs de pouvoir ou accompagner et favoriser les lignes de fuites révolutionnaires ?

Cette entreprise s'inscrit également dans une histoire plus large des rapports de la psychanalyse à la politique, histoire complexe, qui a largement été refoulée ces trente dernières années. La clinique de La Borde est un des vestiges de cette histoire conflictuelle et pourrait être mise en rapport avec d’autres tentatives anciennes comme les différentes « policliniques » de l’entre-deux-guerres qui avaient vu le jour en Europe sous l’impulsion des ténors de la psychanalyse qui, contrairement à la majorité de ceux d'aujourd'hui, se préoccupaient explicitement de « justice sociale », ce qu’ils cherchaient à signifier jusque dans le choix orthographique de leurs institutions en préférant le « i » de policlinique, ce qui désigne le politique, au « y » qui désigne la multiplicité des soins. Il y a une histoire populaire de la psychanalyse largement méconnue. Même Freud a participé à la campagne du parti réformiste viennois. Faut-il préciser que ce dernier était autrement plus engagé et radical que la gauche contemporaine ?

Florent Gabarron-Garcia

Entretien réalisé par Jean-Philippe Cazier, le 18/12/2014.

Philosophe et anthropologue de formation, Florent Gabarron-Garcia a enseigné la philosophie. Puis, il a travaillé à la clinique de La Borde fondée par Jean Oury et Félix Guattari. Il exerce comme psychanalyste, notamment, en hôpital psychiatrique dans un centre de crise, ainsi qu'avec des enfants et des adolescents en Centre médico-psycho-pédagogique. Il a été enseignant à Paris VII à l'UFR d'études psychanalytiques (anciennement l'UFR sciences humaines cliniques) et a coorganisé le séminaire Utopsy. Il est membre de la revue Chimères, fondée par Gilles Deleuze et Félix Guattari.

2e partie de l'entretien : http://blogs.mediapart.fr/edition/gilles-deleuze-aujourdhui/article/080115/linconscient-cest-la-politique-22

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