Gilles Deleuze (DR) Gilles Deleuze (DR)
« Ecrire, c’est tracer des lignes de fuite, qui ne sont pas imaginaires, et qu’on est bien forcé de suivre, parce que l’écriture nous y engage, nous y embarque en réalité ». Ces paroles de Gilles Deleuze et Claire Parnet, dans Dialogues, ont certaines affinités électives avec les textes de la littérature érotique contemporaine. Sans remonter jusqu’au Marquis de Sade, à Abou Nawas ou à la poétesse Sappho, nous pourrions dire que la littérature érotique a connu un souffle nouveau à la fin des années 1960, où les luttes artistiques contre les censures politiques et religieuses revêtaient une dimension militante. On pense à l’entreprise éditoriale de Jean-Jacques Pauvert et à la sortie du roman de Pauline Réage Histoire d’O. Les années 1980 et 1990 ont vu les publications se développer, avec des romans tels que Contes pervers (1980) de Régine Desforges, Le boucher (1987) d’Alina Reyes, La femme de papier (1989) de Françoise Rey ou Le pornographe et ses modèles (1998)de Esparbec. La littérature érotique est un genre socialement construit diront les sociologues. C’est aussi une formidable machine de guerre. Aujourd’hui, tout un ensemble de textes font entrer la littérature dans un devenir-révolutionnaire. Tandis que Michel Houellebecq nous parle du spectre menaçant incarné par un parti islamiste qui aurait gagné les élections en France, certains auteursdonnent un autre reflet des musulmans, des arabes, des maghrébins. Ils les voient avant tout comme des êtres humains et non comme des corps enfermés dans les stéréotypes identitaires.

Dans la nouvelle « Entretien de recrutement » (2014), Erika Sauw raconte la sexualité désinhibée de la belle Djamila, escort girl de luxe. Au même titre que le personnage principal du roman 3066 Lamia de Jean-Baptiste Messier, l’attachement culturel que cette fille peut avoir à l’égard de ses origines ne l’empêche pas d’avoir une vie sexuelle épanouie en dehors des prescriptions traditionnalistes. Dans la nouvelle « Tu as le sexe d’un ange » (Artalys, 2014), Yannis Z. réaffirme cette dimension en souhaitant rompre avec l’épistémologie de la blanchité et du différencialisme culturaliste. Daniel est un jeune adolescent qui n’a encore jamais couché avec une fille. Il tombe amoureux de Leïla, une jolie marocaine très attachée à la religion islamique mais également pleine de désir pour lui : « Je ne la voyais pas comme un fantasme oriental. Ces visions néo-coloniales de la sexualité m’avaient toujours rebuté, notamment dans certains films pornos. Cette chambre d’hôtel n’avait pas des allures de harem. C’était tout simplement le nid d’amour de deux êtres en train de s’éprendre l’un de l’autre. Rien d’autre. J’étais Leïla et elle était moi. Nos chairs avaient la même saveur voluptueuse». Dans La maghrébine (Blanche, 2010), Lounja Charif adresse une charge violente contre la domination masculine et la racialisation des corps, à travers le périple d’une femme arabe qui vit sa sexualité en retournant, contre le patriarcat, ses propres armes.

Pour reprendre encore les mots de Deleuze, les auteurs érotiques contemporains apportent « non pas un modèle, une méthode ou un exemple, mais un peu d’air pur, un courant d’air » dans un contexte où sévissent des censures, des intégrismes violents de tout ordre. Ils réinventent la sexualité en s’affranchissant des passions tristes. Dans L’ivresse des sens (Sous La Cape, 2013,) Noann Lyne dresse le portrait d’une femme mélancolique qui s’enivre tristement de sperme dans les cinémas pornos et tombe sur le grand amour, en offrant son corps à une multitude d’hommes. Vision utopique ? Les choses sont plus complexes. La ligne de fuite est matérialisée dans les paroles de cet homme qui cherche une « complice dans la perversion ». Elle n’est pas à rechercher dans un ailleurs. C’est ce que nous voyons également dans la nouvelle « La fosse au lion » (Editions de l’Ombre, 2014) de Ambre Delatoure, proche des idées de Deleuze et Guattari sur les machines désirantes. Alors qu’elle assiste à un concert dans les arènes de Nîmes, Estelle sent un homme contre elle. Dans le rythme de la foule, leurs corps se mélangent. Son désir se construit au sein d’un agencement spécifique, qui la transporte dans des sensations voluptueuses : « Fuyant toute raison, elle se surprit à onduler en se pressant contre lui. Une torride excitation enflammait tout son bas-ventre et les battements de son cœur lui semblaient bien plus puissants que les notes du bassiste qui, comme en écho à son trouble, faisaient vibrer ses vêtements ». Dans Ceux qui attirent (Artalys, 2013) de Claire DeLille, les corps explorent les plans d’immanence. Anelyse, le personnage principal, ne délire pas sur « Papa/Maman » mais sur le monde, les races, les tribus, les climats.

 « Les écrivains sont des créateurs avant d’être des auteurs » rappellent Deleuze et Parnet dans Dialogues. Ils inventent des mondes qui n’existeraient pas sans eux, en fusionnant avec ceux qui n’écrivent pas. Dans «Un goût d’interdit » (Atramenta, 2013),  Sara Agnès L. dresse le portrait d’une mère de famille divorcée qui découvre à quel point elle aime le sexe en faisant l’amour avec l’un des amis de son fils, âgé d’une vingtaine d’années : «Il se laisse tomber sur moi et, pendant que son sperme continue de m’inonder, je ferme les yeux pour savourer cet instant si doux. Pour Robbie, j’existe. Je suis une femme et, mieux encore, je suis désirable. J’avais oublié à quel point c’était délicieux (…). Sans réfléchir, je glisse mon corps plus bas et récupère sa verge empreinte de nos sucs entre mes lèvres. Étrangement, ça ne me gêne pas, mais je sais que je n’aurais jamais osé faire une chose pareille avec mon mari. Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je me sens vilaine et je suce ce sexe avec tellement d’envie que Robbie se met à jouir comme un fou ». Les personnages découvrent des sensations inédites. Le désir ne découle pas d’un manque. Le désir de sexe est machinique. Il produit et ne se laisse pas produire. La pensée des écrivains érotiques se branche sur une ethnographie charnelle.

Les personnages libertins de Catherine Millet (La vie sexuelle de Catherine M.), Clara Basteh (Itinéraire d’uns scandaleuse, Blanche, 2007) et Emma Cavalier (La rééducation sentimentale, Blanche, 2013) montrent ce que peut un corps lorsqu’il s’affranchit des transcendances qui l’emprisonnent et prend conscience des possibilités offertes à lui, notamment en explorant les pratiques et milieux libertins. Le libertinage n’est pas une fin en soi et peut d’ailleurs être remis en cause, au même titre que toutes les sexualités conventionnelles, comme le montre le recueil de nouvelles de Denise Miège et Leeloo Von Loo, Transports en commun (Tabou, 2013). « Le libertinage ne suffit pas à combler mes vices », pense l’une des héroïnes en se perdant avec son amant dans des rencontres clandestines, « je vais pimenter ma sexualité par d’autres biais, pour ne pas finir désabusée par le sexe de convenance, qu’il soit conjugal ou libertin ». C’est une sexualité des marges, des interstices, des égarements que porte la littérature érotique. Daniel Nguyen illustre cet aspect dans Le réceptionniste (2013), lorsque son personnage se retrouve entre les mains d’une femme qui le mène à une jouissance encore inconnue, en jouant avec tous ses orifices : « Elle continua à masser mon anus pendant que je giclais de plus belle. Je n’en pouvais plus. Mon corps me lâchait complètement et j’adorais ça ». C’est ce que ressentent les personnages féminins de Léon de Griffe (Les vies d’Adèle, Atramenta, 2014), d’Isabelle Boucheron dans Mon cher Balmy (Dominique Leroy, 2014) ou d’Odile Bréhat (Shunga, Atramenta, 2014) qui explorent différents fantasmes sans pour autant devenir de simples objets de désir consommables pour les hommes.

Une belle immanence est construite par Eva Delambre dans L’esclave (Tabou, 2014), racontant l’entreprise de dépersonnalisation d’une femme qui veut s’offrir entièrement à la domination d’un Maître. Comme le souligne Deleuze en parlant du roman de Sacher Masoch La vénus à la fourrure, l’héroïne d’Eva Delambre semble être éduquée par le Maître, mais en réalité c’est elle qui prend possession de son âme, à travers son abnégation : «  « Elle avait aimé qu’il lui dise qu’elle n’était rien, lorsqu’il l’avait prise, mais ce baiser, ce simple geste démontrait le contraire, et c’était dans ces petits gestes, dans ces regards que se créait le lien. Ce lien précieux, inestimable, qui unissait un Maître et son esclave ». L’identité devient un flux. Elle coule dans la vie et explore des agencements inédits. A l’image du personnage féminin de Florence Dugas dans Dolorosa Solor (La Musardine, 2014), qui expérimente les sensations des pratiques BDSM. Les êtres se branchent avec des multiplicités et tracent des lignes de fuite, qui peuvent être aussi des lignes de mort comme dans La pâle heure sombre de la chair de Julie-Anne de Sé (Tabou, 2012), ou bien la nouvelle de GIER « Le cœur de la matière » (Altramenta, 2015), racontant les souffrances d’une jeune modèle qui se transforme en statue de pierre sous les yeux jouisseurs de l’artiste. Les textes littéraires exposent la vulnérabilité des êtres, comme cet homme qui se masturbe devant les films pornos pour ne pas être amené un jour à tromper sa femme et à lui faire du mal : «  Le sexe devint ainsi pour moi assez souvent une activité cachée, solitaire, compulsive, devant un écran où des femmes aux gros seins feulaient un orgasme. J’avais honte de mes activités nocturnes alors que ma femme dormait dans la pièce attenante, mais je me disais aussi que je n’allais pas voir ailleurs pendant ce temps et que d’autres ne se gêneraient pas à ma place » (ChocolatCannelle, Exhibition on line, Sous La Cape, 2014). 

Les corps fuient la transcendance des assignations de genre. Comme le montrent Julie et Pauline Derussy dans L’amour nous rend liquides (Dominique Leroy 2015) ou Nathalie Gassel dans Corps androgyne (Alcanthe, 2000), les corporéités masculines s’inscrivent dans des « devenir-femme » où l’enjeu n’est plus d’avoir un pénis ou un vagin.  Dans Don Juan ou la passion d’un mythe (Artalys, 2014) de Charlène Willette, c’est une femme avec un sexe d’homme attaché à son pubis qui pénètre le mythique séducteur et s’émerveille de la jouissance qu’elle lui donne : « Je saisis ses hanches exactement comme il attrape les miennes lorsqu’il me prend en levrette et je fais des allers et retours en lui. Je me demande jusqu’où va le plaisir qu’il ressent alors, d’une main décidée je constate que son sexe est en érection. La sensation lui est visiblement très agréable et je vois son excitation croître. Il devient comme fou ». Dans Premiers émois d’une étudiante de Lily Dufresne (Dominique Leroy, 2014) ou bien dans La découverte de Tamy Blackred (2014), les pratiques lesbiennes ne sont pas là pour satisfaire les plaisirs patriarcaux. Le désir des femmes n’a que faire du triste charme des masculinités hégémoniques. Au sein du recueil Tintamarres (L’encre parfumé de Lys, 2014) la nouvelle « Glory » de Élena MacCiestric évoque le portrait d’un jeune homme, en boîte, qui suce la verge des inconnus : « Parfois, certains préfèrent éjaculer sur le visage d’Antonin. Pas dans la main, pas dans la bouche, mais dans le vide, en espérant recouvrir son visage d’ange de ce lait blanchâtre. Antonin pourrait tricher et les laisser retapisser le mur du fond de la cabine, mais il aime ce contact tiède contre la peau tendre de ses joues, sur ses lèvres, son nez, parfois sur ses paupières qu’il clôt pieusement, ou dans ses cheveux ». Un soir, il tombe sur un client qui le séduit, le trouble, et il fond littéralement à son contact. Il va par-delà les services pécuniaires et souhaite lui donner la quintessence du plaisir, juste pour se délecter de sa jouissance : « Le client n’a pas payé pour être bu, mais Antonin a soif de cet homme, il veut en boire la sève, il veut le goûter dans son intimité la plus totale ». La sexualité nous transcende, nous fait sortir des bassesses et des mélancolies d’une vie terne, sans saveur. Ecrire l’érotisme, écrire la sexualité n’a pas pour but de raconter ses parties de jambes en l’air,  en étant parfois accusée lorsqu’on adopte ce type d’écriture en tant que femme d’être une « salope » ou de faire à son corps défendant le jeu du patriarcat. Les écrivains de la littérature érotique n’ont que faire du regard bien-pensant des entrepreneurs de morale qui les rappellent à l’ordre. Ils connaissent les charmes de l’indécence et la saveur voluptueuse des regards lubriques. De nombreux textes nous font découvrir les déterritorialisations du corps et les branchements qui sont susceptibles d’exister avec notre dehors : « faire l’amour n’est pas ne faire qu’un, ni même deux mais faire cent mille. C’est cela, les machines désirantes ou le sexe non humain : non pas un ni même deux sexes mais n… sexes »[1]. Cette conception rhizomatique des sexes et des sexualités fait la grandeur de cette littérature mineure, capable de comprendre et de rendre compte de ce qu’aimer veut dire : « Comment briser même notre amour pour devenir enfin capable d’aimer ? » (Deleuze, Parnet, Dialogues).  

 


[1] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, Minuit, 1972, p. 352.

 

Jean Zaganiaris

Jean Zaganiaris est enseignant chercheur (HDR Sociologie), à l’EGE de Rabat. Il est l'auteur de Queer Maroc, éditions Des ailes sur un tracteur, 2013.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.