Chronique d'une réquisition ordinaire

La campagne de vaccination contre la grippe A a débuté en novembre en France. Il a été décidé depuis plusieurs jours de réquisitionner les internes, les élèves infirmiers et les étudiants en médecine pour y participer.

La campagne de vaccination contre la grippe A a débuté en novembre en France. Il a été décidé depuis plusieurs jours de réquisitionner les internes, les élèves infirmiers et les étudiants en médecine pour y participer. Je suis interne en psychiatrie et je souhaite faire le récit du déroulement de mes réquisitions au centre de vaccination.

 

Le vendredi 4 décembre en fin d'après-midi, je reçois un message sur mon répondeur téléphonique: l'administration de mon hôpital m'indique que je suis réquisitionnée le lundi suivant toute la journée dans un centre de vaccination. Le centre médico-psychologique de pédopsychiatrie où je travaille est fermé le week-end : il faudra donc que j'annule mes rendez-vous avec les patients le lundi matin même. La plupart des internes sont réquisitionnés de la sorte de la veille au lendemain par téléphone. C'est ainsi qu'une interne expliquant qu'elle était de garde à l'hôpital le lendemain s'est vu répondre que la réquisition primait sur sa garde et qu'il lui fallait trouver un remplaçant pour sa garde.

 

Donc lundi matin, me voici dans un gymnase avec une autre interne également réquisitionnée pour la première fois. La responsable administrative du centre de vaccination, après avoir appelé le centre de crise, m'explique que sur la journée il n'y aura pas de médecin «thésé». J'appelle un référent du syndicat, m'étonnant que le centre de vaccination puisse être ouvert dans ces conditions : apparemment c'est possible. Un collègue me dira plus tard qu'il semblerait que la DRASS ait initialement indiqué que la présence d'un médecin thésé était nécessaire au fonctionnement des centres de vaccination, tandis que le ministère de l'Intérieur a fait savoir, via la préfecture, que les internes étaient habilités à être seuls dans un centre de vaccination. Ainsi, auprès de l'administration hospitalière, la décision du ministère de l'Intérieur a primé sur celui de la santé. Cela laisse à penser...

Ce matin on trouve un classeur avec des protocoles sur une table sous une des 2 tentes dans le gymnase dont on prend connaissance ma collègue et moi. Nous lisons avec attention ce qu'on doit faire. Cela consiste à recevoir les personnes qui se présentent avec un bon de vaccination émis par le centre de sécurité sociale : il s'agit des personnes appartenant aux groupes de populations à risque se présentant par ordre de priorité. Il nous est demandé de déterminer, suite à un interrogatoire médical, les personnes qui peuvent recevoir un vaccin avec ou sans adjuvant et les personnes qui ne peuvent pas être vaccinées.

Par ailleurs, j'apprends ce jour là qu'une stagiaire a reçu sa réquisition à son domicile pendant le week-end par des policiers. Des internes témoignent de la venue de policiers dans les hôpitaux pour les réquisitionner.

Une image me vient : des policiers qui vont chercher un soignant au domicile ou au travail, le réquisitionnent, l'emmènent dans un gymnase. Dans ce centre il rencontre une population à risque, où il prend connaissance d'un protocole qui permet de trier les indications pour envoyer les personnes dans un box ou un autre, c'est selon, pour recevoir un vaccin (Panenza®, Pandemrix®, Pandemrix®, Panenza®...). Une question : la gestion des populations.

 

Moi qui suis interne en psychiatrie, qui ne suis ni leur médecin traitant ni médecin expert de la vaccination contre la grippe, suis-je réellement habilitée à répondre à leurs questions alors que je n'ai pas reçu de formation spécifique sur la vaccination de la grippe A, que ma pratique quotidienne s'éloigne beaucoup de cette pratique ? Je pense à cette patiente restant longuement silencieuse quand je lui ai demandé au bout d'une minute qu'elle était assise sous la tente si elle avait des maladies, puis finalement me répondant douloureusement qu'elle était atteinte du VIH : est-ce que cette relation de soin non individualisée qu'instaure ce dispositif n'empêche pas certains patients de révéler dans ces conditions leurs pathologies à un médecin qu'ils verront quelques minutes seulement ?

Pourquoi le gouvernement a-t-il exclu les médecins généralistes de cette campagne de vaccination alors que c'est eux qui connaissent leurs patients et qui assurent habituellement la vaccination contre la grippe saisonnière ?

 

Je demande à plusieurs reprises à la responsable administrative du centre une réquisition écrite : je la reçois en fin de matinée. L'heure de début est marquée 8H30 mais pas l'heure de fin. Je me renseigne auprès de la responsable ; elle appelle le centre de crise qui explique que la gestion du personnel soignant se fait 4 heures par 4 heures et que mon départ doit être validé par la cellule de crise en fonction de l'affluence et des médecins présents. Ca me fait penser à un dispositif qui obéit à « une logique d'adaptation permanente dans un environnement instable ».

Finalement ce jour là nous avons eu peu d'affluence au centre de vaccination. J'ai reporté toutes mes consultations de la journée dans mon service.

 

Vendredi me voila de retour : cette fois ci nous sommes le matin deux internes et un médecin thésé, et l'après midi 4 médecins en tout pour une activité fort faible. Plusieurs échos me sont parvenus comme quoi les internes sont parfois réquisitionnés alors que les centres de vaccinations sont suffisamment pourvus et que les patients sont dans certains centres peu nombreux à se présenter, tandis que dans le même temps les services hospitaliers sont sous tension. Je pense aux enfants dont le groupe thérapeutique a été annulé ce matin du fait de mon absence. Mon collègue interne a quant à lui annulé ses blocs opératoires en chirurgie pour être au centre de vaccination. Le personnel administratif a reçu des appels de la DRASS exigeant de maintenir les centres ouverts malgré l'absence de fréquentation, pour éviter que quelqu'un ne trouve le centre fermé. Cette décision n'est sans doute pas étrangère à la volonté de préserver ainsi l'image de la campagne de vaccination.

Une stagiaire infirmière m'apprend que les policiers sont venus dans un centre de vaccination contrôler l'identité des soignants présents cartes d'identité à l'appui vérifiant ainsi la présence des réquisitionnés.

Je reçois l'arrêté de réquisition : l'administration de l'hôpital me confirme que je suis réquisitionnée les journées de lundi et jeudi prochains. Cette fois-ci je peux prévenir mes collègues en avance pour réorganiser mon activité clinique dans le service et reporter des consultations avec mes patients.

Puis, à 17H ce jour là je reçois un appel de la secrétaire du service où je travaille qui me dit qu'elle vient de recevoir un mail indiquant des dates de réquisitions mais non pas les lundi et jeudi comme prévu initialement, mais le mercredi et le vendredi.

Je suis atterrée, entre tristesse et colère face au manque d'attention, au mépris je dirai même, porté à notre activité soignante dans nos services, au ballotement imposé aux patients. Je rappelle l'administration de mon hôpital ayant donc reçu des dates contradictoires entre d'un côté un arrêté de préfecture et d'un autre côté un mail envoyé à mon service. Des injonctions autoritaires paradoxales. J'explique, je parle de mes patients, de la violence qu'il y a à déplacer à plusieurs reprises des consultations prévues avec des enfants malades accompagnés de leurs parents. Le monsieur que j'ai au téléphone parait surpris dans un premier temps, il vérifie ses mails et s'aperçoit alors du changement de date dont il prend seulement alors connaissance. Finalement on me dit de me présenter le lundi matin au centre de vaccination que ma demande est prise en considération, malgré les difficultés organisationnelles, et que ce jour là on me dira quels jours je serai réquisitionnée (il y aura peut être 2 ou 3 jours). Je rappelle mon service pour leur dire que je les rappelle lundi pour leur dire. Lundi, jeudi, vendredi... Je pense au château de Kafka. Ce n'est pas tant la question du manque d'organisation qui me met ici en colère, mais la manière de traiter les soignants en pions, les patients en objets, cette menace d'indigence que l'on fait peser sur les soins. On nous demande de plus en plus de gérer la pénurie dans des espaces de plus en plus sclérosés.

 

J'accepte, comme mes collègues internes, de participer à des missions préventives de santé publique lorsque celles-ci ne s'exercent pas au détriment du soin des personnes.

Si la vaccination répond de manière indubitable à une mission préventive de la santé publique, je demeure sceptique devant l'existence d'une menace grave telle qu'il y ait une nécessité à mettre en place des réquisition de masse dans les proportions décrites et découlant sur une telle désorganisation des structures de soins. Cette réquisition d'internes désorganise et dépouille encore un peu plus les soins hospitaliers. Cela participe à un processus de démantèlement du service public : il faut rappeler que l'AP-HP prévoit de supprimer plus d'un millier de postes en 2010 et un peu plus de 4700 postes d'ici à 2014. La pénurie de personnel hospitalier rend le système de soin fragile et menacé de ne plus pouvoir exercer ses missions.

 

Puis ce qui m'inquiète aussi, c'est ce qui semble se dessiner de l'ordre d'une mise en rang des corps et des esprits. Nous sommes face à des méthodes martiales, nos activités de soins quotidiennes sont méprisées, nos espaces de travail se désorganisent. Comment résister à cette mise au pas ?

 

A suivre...

Alexandra de Séguin

Paris, le 13 décembre 2009


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.